
11 lettres, à Octave Mirbeau ou à Mme Mirbeau, 1898-1901. Relatives à l'affaire Dreyfus, pendant l'exil londonien de Zola.
Lot Closed
June 27, 12:32 PM GMT
Estimate
5,000 - 7,000 EUR
Lot Details
Description
Zola, Émile
11 lettres autographes signées à Octave Mirbeau ou à Mme Mirbeau, après la publication de J'accuse et le procès de Zola.
Médan, Londres et Paris, 10 avril 1898-14 mai 1901.
33 pages in-8 ou in-12 (de 205 x 130 à 130 x 110 mm).
Superbe ensemble relatif à l’affaire Dreyfus et au procès intenté à Zola après la publication de J’Accuse, témoignage du combat commun des deux hommes et de leur forte amitié.
"mon sacrifice est fait ; je ne suis très fort que parce que je m’attends à tout et que mon seul but est le peu de vérité que nous réussirons sans doute à faire encore" (Zola, lettre du 10 avril 1898).
D’abord admiratif de l’œuvre de son aîné, Mirbeau s’était montré plus critique dans les années 1880-1890, reprochant à Zola un insatiable naturalisme ainsi qu’un besoin de reconnaissance et un certain embourgeoisement. Mais l’Affaire rebattit les cartes, Mirbeau s’enflamma à la lecture du premier article de Zola en faveur de Dreyfus, évoquant une erreur judiciaire certaine et se terminant sur les mots fameux : "La vérité est en marche, rien ne l'arrêtera plus" (Le Figaro, 25 novembre 1897). Après J’accuse, Mirbeau devint l’un des partisans les plus passionnés de la révision du procès, multipliant les chroniques dans L’Aurore, Le Temps ou Le Journal du Peuple, et fut un précieux relais pour Zola lors de son exil londonien. Il s'acquitta même de l'amende de Zola lors de sa condamnation au procès d'août 1898. Réfugié de force à Londres pour échapper à la prison, Zola ne reviendra en France qu’au moment du renvoi de son procès devant le Conseil de guerre en juin 1899.
Dans cette correspondance, écrite de Médan, de Londres et de Paris, Zola remercie Mirbeau et son épouse pour l’affection dont ils entourent Alexandrine, restée à Paris. Mais surtout, il s’entretient avec "l’ami fidèle et brave des jours mauvais" de leurs espoirs et de leurs découragements mêlés, dénonçant les infamies et s’affirmant prêt à se sacrifier jusqu’à ce que la vérité éclate.
- Médan 10 avril 1898. Le Conseil de guerre a porté plainte contre Émile Zola, après l’annulation d’un premier jugement, mais Zola ne connaît pas encore la date de ce nouveau procès. "Nous nous attendions à la nouvelle secousse, et elle nous a laissé très gais, heureux du repos que nous prenons ici. Si l’affaire est renvoyée à la fin mai, nous avons le temps de nous organiser. Et puis vous le savez, mon sacrifice est fait ; je ne suis très fort que parce que je m’attends à tout et que mon seul but est le peu de vérité que nous réussirons sans doute à faire encore. Après, mon Dieu, qu’importe".
- [Londres] 19 août 1898. Un mois après sa condamnation par la cour d’assises de Versailles. "Dans la lâcheté universelle, vous ne sauriez croire combien je suis ému de sentir quelques fidèles autour de moi. Mon existence, ici, est devenue possible depuis que j’ai pu me remettre au travail. Le travail m’a toujours réconforté, sauvé. Mais mes pauvres mains n’en restent pas moins tremblantes d’un frisson qui ne peut finir. Vous ne sauriez croire la révolte où me jettent les échos de France qui m’arrivent. Le soir, quand le jour tombe, je crois que c’est la fin du monde.
Vous pensez que je dois rentrer et me constituer prisonnier, sans retourner à Versailles. Cela serait trop beau, d’avoir ainsi la paix de la prison, et je ne crois pas que cela soit possible. Je ne suis pas parti pour rentrer ainsi, notre attitude ne serait plus ni logique, ni belle. Je crois plutôt que c’est pour moi l’exil indéfini, à moins de courir l’abominable risque d’un nouveau procès. […] Soyons donc brave, mon ami, et que notre œuvre se fasse ! Si je puis continuer à travailler, tout n’ira encore pas trop mal".
- [Londres] Mardi 30 août 1898, à Mme Mirbeau. Il ne s’est pas encore décidé sur le parti à prendre, rester à Londres et conserver une attitude utile et digne ou rentrer en France y faire son devoir "jusqu’au bout". "De toutes façons, d’ailleurs, je ne puis guère rentrer avant la fin d’octobre, car je désire que la Chambre soit réunie et qu’on ait liquidé toutes les autres affaires pendantes. […] Ici, le mieux est que je vive encore ignoré, travaillant en paix dans une solitude dont personne ne connait le chemin. […] Les infamies s’entassent, cela devait être. C’est avec un serrement douloureux de cœur que je songe à la pauvre victime qu’ils vont encore condamner ; et cela ne me donne qu’une passion, celle du sacrifice, la volonté de m’immoler moi-même".
- [Londres] 8 septembre 1898. "Vous êtes plus soucieux de ma victoire que moi, car je ne demande qu’une chose, lorsque toute cette abominable affaire sera enterrée : c’est qu’on me laisse travailler tranquillement. Je ne désire que rentrer dans le rang et me remettre un peu de la bousculade, des meurtrissures au cœur. […] je vais attendre ici, dans le strict mystère où je suis, le résultat de la révision. J’écris dans ce sens à Labori. Il est certain, en effet, que notre procès de Versailles, doit arriver maintenant comme la conclusion de toute l’affaire. J’ai été bien joyeux, tout en gardant des inquiétudes. Il me semble impossible pourtant, aujourd’hui, que la vérité n’éclate pas. Cela m’enlève, en effet, le gros poids qui m’écrasait le cœur, et je travaille joyeusement, en espérant retrouver bientôt à Paris ma chère femme, ma chère maison et quelques vaillants amis comme vous".
- [Londres]. Jeudi 15 décembre 1898, à Mme Mirbeau à qui il confie ses doutes, alors que l’enquête pour la demande de révision est en cours. "L’homme nerveux et passionné que je suis n’est pas fait pour l’exil, pour la résignation et le silence. Vous avez parfaitement deviné que ma plus grande torture est d’être ici à l’abri, dans trop de paix et de sécurité, pendant que les autres se battent [passage cité dans F. Brown. Zola, Une vie]. Il y a des jours où j’en arrive à me mépriser un peu, où il me semble que je ne fais pas tout mon devoir. Et vous savez que ma résolution était prise de ne rien dire à personne et de rentrer un beau matin. […] Tout le monde m’écrit que je dois rester où je suis sous peine de déchaîner les pires catastrophes. Je n’en crois rien, je l’avoue, je reste convaincu que mon projet était brave, même inutile, et que nous aurions été une fois de plus vainqueurs. Mais, devant l’opinion unanime, je dois m’incliner. Comme je l’écris à Labori, c’est le plus gros sacrifice que j’ai encore fait à la cause, car on n’imagine pas tout ce que je souffre ici, moralement, intellectuellement, dans l’impuissance d’agir où je me trouve. Et je ne parle pas de mon pauvre cœur, arraché à tout ce qu’il aime […] même si l’affaire doit durer encore des mois. Il me semble que cela est mieux, car il ne manquerait plus que j’aille me divertir au soleil, pendant qu’on se bat. Vous devinez déjà les articles de la presse immonde, la France vendue à l’Italie pour les trente deniers de Judas. Dites à votre mari combien je l’aime et l’admire. Le voilà jeté dans l’action, lui aussi, et il s’y comporte superbement".
- [Londres] Dimanche 12 février 1899. L’enquête par la chambre criminelle de la cour de cassation est close, la décision d’une révision est attendue. L’éditeur Fasquelle qu’il a vu la veille lui a confirmé les nouvelles transmises par Mirbeau : "Labori, parait-il, est toujours plein de confiance sur le résultat final, quelle que soit la juridiction. Il prétend que, seul, un coup de force pourrait empêcher le resplendissement de la vérité. J’avoue que pour mon compte, je suis hanté des plus noirs pressentiments. On ne fait pas ce que ces bandits font, sans avoir la ferme intention d’aller jusqu’au bout de l’infamie. Ils oseront tout, même le meurtre suprême, pour assassiner la justice. Si ma raison voulait espérer encore, une voix crie en moi que ce serait naïveté et que tout est certain, si ce n’est l’équité logique, qui rendrait au pays sa santé et sa force. Je m’attends donc à une catastrophe, je ne sais laquelle, où nous allons tous être engloutis. Voilà la chambre criminelle dessaisie. J’ignore au juste ce que cela représente de péril pour le triomphe de la vérité. Il me suffit que la loi nouvelle vienne de notre bon gouvernement, et que les bandits l’accueillent avec des hurlements de joie, pour que je reste naturellement plein de méfiance. Pourquoi ont-ils voulu cela et qu’en attendent-ils ? Ont-ils des raisons décisives de se réjouir est-ce donc notre défaite assurée, je veux dire celle du droit et de l’honneur de la France ? […] N’enviez pas trop ma tranquillité, mon ami, ne rêvez pas de vous éloigner, de vous isoler au désert comme moi. Vos souffrances ne feraient que changer. Il me faudrait fermer ma porte à l’air qui entre pour ne pas souffrir, et cela je ne le puis".
- [Londres] Jeudi 27 avril 1899. Pendant les auditions de la cour de cassation. Il avoue avoir traversé une crise d’angoisse et de désespoir. "Il y avait trop de mensonges, trop d’iniquités, ni la vérité ni la justice n’étaient désormais possibles. J’ai cru vraiment à la fin de tout. Et il me faut, même à cette heure, faire un effort, pour partager votre belle confiance, tant on nous a dupés de fois et tant je crains de me livrer à une illusion nouvelle […] quelle désespérance humaine, devant cet entassement de monstruosités ! C’est à finir à se réfugier dans quelque île sauvage. J’ai eu positivement la sensation que l’air devenait irrespirable pour nous et que le mieux était de nous en aller ailleurs. Ce que vous me dites de Labori me surprend un peu. Je l’ai trouvé très pessimiste, mais très brave. Il était venu me chercher pour livrer une bataille suprême. Je crois bien, d’ailleurs, qu’il était déjà touché par la maladie. Il aura le temps de se remettre, car les choses traîneront, vous verrez".
- [Paris, 3 juin 1899]. Carte-pneumatique annonçant à ses bons amis son retour en France : "j’arrive à l’instant, ayant exigé le plus absolu secret, pour rentrer en paix, et je veux vous dire combien je serai heureux de vous embrasser".
- Paris 30 décembre 1900. Une semaine après l’amnistie de tous les faits concernant l’affaire Dreyfus. "Je suis un peu souffrant et très bousculé, avec mon roman à finir. Autrement, je crois que j’aurais fait comme vous, j’aurais fui ce Paris, où je n’ai guère à attendre que des dégoûts et des blessures. Vous avez vu comment nos anciens amis traitent Picquart : il les gêne, il est devenu le juste qui va rester le reproche pour tous. Le mieux est sans doute de se remettre au travail, mais quel écœurement et quelle révolte dans la résignation d’une heure qu’il faut avoir !"
- Paris 4 mars 1901. Retour sur le procès de Versailles et sur la caution que Mirbeau a dû verser pour éviter la vente des biens de son ami. "Labori va tenter une démarche pour tâcher de rattraper les sept mille et quelques cent francs que vous avez versés en mon nom pour l’affaire de Versailles. Il désire seulement avoir une lettre de vous afin de la montrer et d’être ainsi autorisé à parler en votre nom. […] L’important est seulement aujourd’hui de tâter le terrain, pour voir si l’on nous rendra l’argent".
Le 8 août 1898, Mirbeau écrivait à Ernest Vaughan : "Spontanément, de mes deniers personnels, sans mandat d'aucune sorte, et simplement parce que Zola est mon ami et que j'ai voulu lui éviter tous les dommages et tracas qui peuvent résulter d'actes d'exécution, j'ai acquitté, entre les mains du percepteur de Versailles, les frais et amendes du procès du 18 juillet, et ce sous la réserve au contraire de tous les droits de Zola et de Perreux. Frais et amendes se montent à la somme de 7 555 F, 25." (Cahiers Octave Mirbeau, p. 213-214).
- Paris, 14 mai 1901. "Merci, mon ami, des pages si généreuses et si touchantes que vous venez d’écrire sur ‘Travail’ [dans L’Aurore du 14 mai 1901]. J’y sens bien votre tendre amitié, j’y fais la part de votre affection pour moi ; mais, que voulez-vous ? l’homme a tant besoin d’être loué, que je suis tout fier et tout content des choses trop belles que vous dites de mon livre. Je tâche de vivre heureux dans l’injustice et la haine, et ça n’empêche pas que, le matin si je lis un article comme le vôtre, je me sens réconforté, ensoleillé".
Correspondance, Montréal - Paris, 1978-2018.
Cahiers Octave Mirbeau, n° 16, 2009.
F. Brown. Zola, Une vie, Belfond 1995, p. 799.
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