View full screen - View 1 of Lot 30. Lettre autographe signée de Suzanne et Mathieu Dreyfus à Alfred Dreyfus, prisonnier à l'île du Diable. 25 mai 1896 (4 pages)..

II. Livres XIX-XXIe siècles (lots 17-53)

[Dreyfus, Alfred]

Lettre autographe signée de Suzanne et Mathieu Dreyfus à Alfred Dreyfus, prisonnier à l'île du Diable. 25 mai 1896 (4 pages).

Lot Closed

July 4, 12:29 PM GMT

Estimate

15,000 - 20,000 EUR

Lot Details

Description

Dreyfus, Suzanne et Mathieu

Lettre autographe signée à Alfred Dreyfus.

[Saint-Cloud] 25 mai 1896.


4 pages in-12 (157 x 116 mm) sur un bifeuillet de papier bleuté. Timbre humide du Chef du Bureau de l’Administration pénitentiaire, avec sa signature.


Très émouvante lettre au prisonnier de l’île du Diable, écrite par son frère et sa belle-sœur.


..."Toute notre vie à tous n’a qu’un seul but : celui de vous faire rendre votre honneur" (Suzanne Dreyfus).


"Nous n’avons qu’un but, c’est de voir ton nom, notre nom lavé de cette souillure" (Mathieu Dreyfus).

 

Les lettres, seul soutien d'un prisonnier désemparé.

Emprisonné à l’Île du Diable depuis le 14 avril 1895, Alfred Dreyfus vivait dans un état d’isolement total. Il était le seul prisonnier de ce rocher hostile qui avait servi précédemment de lieu de détention pour les lépreux. Les gardiens n'avaient pas le droit de converser avec lui : les lettres échangées avec ses proches étaient son seul lien avec le monde. Sous peine que les lettres ne soient pas distribuées, sa famille avait interdiction de communiquer au déporté quelque information que ce soit sur sa situation, sur l’enquête du lieutenant-colonel Picquart ou le combat de Mathieu pour prouver son innocence de son frère cadet. Ces lettres ne lui étaient pas toujours transmises immédiatement, ainsi que l'expliquera Mathieu Dreyfus : "Nous recevions d’une façon très irrégulière, depuis quelques temps, des nouvelles de mon frère. Depuis le mois de septembre 1896, l’on avait supprimé les originaux de ses lettres et l’on ne remettait à ma belle-sœur que des copies, avec des retards considérables, quelques fois trois ou quatre semaines après l’arrivée du courrier" (L’Affaire telle que je l’ai vécue, p. 84).


L'original de cette lettre, écrite à deux mains, fut certainement transmise, ainsi qu'en témoigne le tampon de l’administration pénitentiaire. Après la grâce accordée en 1899, on remit au capitaine Dreyfus les lettres marquées d'un tampon.


Mathieu Dreyfus (1857-1930), le frère admirable, n’est pas dreyfusard au même titre que Bernard Lazare, Joseph Reinach, Scheurer-Kestner, Labori, Clemenceau, Zola ou Jaurès. Frère aîné d’Alfred, il est convaincu de son innocence au moment même où il apprend son arrestation de la bouche de Lucie Dreyfus, en novembre 1894. Il n’aura alors de cesse d’essayer de vouloir innocenter son frère en réunissant preuves et témoignages. C’est grâce à lui que fut découvert le véritable auteur du fameux bordereau, Esterhazy. Il remplace son frère, impuissant à se défendre, et lui sert de relais alors qu’il purge sa peine à l’île du Diable. "Supportera-t-il encore longtemps son martyr ? C’était ma grande préoccupation, mon éternelle obsession" (L'Affaire telle que je l'ai vécue, p. 1).

Le 8 juillet 1897, le captif avait écrit au Président de la République : "Ma misère est à nulle autre pareille, il n’est pas une minute de ma vie qui ne soit une douleur. Quelle que soit la conscience, la force d’âme d’un homme, je m’effondre et la tombe me serait un bienfait."


Ici, c’est d’abord Suzanne Dreyfus, née Suzanne Marguerite Schwob, mariée à Mathieu depuis 1889, qui prend la plume (sur trois pages). Elle assure son beau-frère que toute la famille est unie dans un même but : découvrir la vérité et lui rendre son honneur. Elle adopte un ton apaisant pour lui parler de ses enfants, Pierre et Jeanne, âgés respectivement de cinq et trois ans, de la patience et de la douceur avec lesquelles leur mère, Lucie Dreyfus, les éduque.

 

"Mon cher Alfred

Votre dernière lettre si courageuse nous a fait du bien. Vous paraissiez absent, tellement souffrir dans les précédentes, que chacune de vos phrases nous arrachait le cœur. Soyez pourtant bien persuadé, mon pauvre cher Alfred, que toute notre vie à tous n’a qu’un seul but : celui de vous faire rendre votre honneur, et que nous y arriverons certainement. Votre chère femme et Mathieu ont une volonté et une énergie, comparables seulement à la vôtre, et font tout ce qui est humainement possible pour arriver à découvrir la vérité, et nous sommes sûrs qu’elle éclatera dans un laps de temps très peu éloigné.

Votre chère Lucie, et vos deux chéris sont avec nous à la campagne depuis une dizaine de jours. Pierrot et Jeanne sont superbes, gentils et intelligents comme tout. Nous parlons continuellement, Lucie et moi, du bonheur que vous aurez à retrouver de si beaux enfants. Et Lucie me dit bien souvent que cette pensée seule, lui donne un courage extraordinaire pour arriver, à force de patience et de douceur, à leur donner l’éducation que vous aviez projetée pour eux. Elle veut que vous les retrouviez tels que vous les désiriez.

Mon cher Alfred, je vous embrasse du plus profond de mon cœur.

Votre sœur bien dévouée.

Suzanne".

 

Mathieu Dreyfus prend la suite pour exhorter son cadet à la patience et au courage (sur la quatrième et dernière page).

"L’heure sonnera pour toi où tu pourras crier à ceux qui t’ont condamné qu’ils ont condamné un innocent.

Nous n’avons qu’un but, c’est de voir ton nom, notre nom lavé de cette souillure ; nous y arriverons, sois en persuadé. Il nous faut, à toi, comme à nous tous, de la patience, beaucoup de patience : nous souffrons avec toi et cruellement mais qu’importent nos souffrances ne doivent pas compter devant le but à atteindre et nous l’atteindrons.

Crois, mon cher frère, à toute mon affection et reçois mes plus affectueux baisers

Mathieu".

Alfred et Lucie Dreyfus.


Collection privée française.

M. Burns, Histoire d'une famille française. Les Dreyfus. Fayard, 1994.


M. Dreyfus, L'Affaire telle que je l'ai vécue. Grasset, 1998.

Le dénouement de l'Affaire. À partir du mois de juillet 1897, survinrent plusieurs tournants décisifs dans l'Affaire Dreyfus : Scheurer-Kestner, vice-président du Sénat et représentant l'Alsace, rencontre Louis Leblois, l'avocat du colonel Picquart qui a découvert révèle la machination de l'état-major. Le sénateur, bouleversé, devient convaincu de l’innocence de Dreyfus et de l’urgence de le faire savoir. Le 17 juillet 1897, Lucie Dreyfus reçoit une lettre de Joseph Reinach, autre grand défenseur du capitaine, l’informant que M. Scheurer-Kestner l’a chargé de lui annoncer qu’il a la preuve de l’innocence de son mari et qu’il s’emploie à faire réviser le procès.

Jusqu’en août 1897, Mathieu Dreyfus, toujours mobilisé dans le combat pour son frère, n’obtient aucun résultat : "Je me débattais dans le vide. [...] Cette sensation de l’impuissance, du néant de nos efforts était atroce. Car chaque heure qui s’écoulait était, pour le malheureux qui agonisait là-bas, un siècle de souffrances et un pas de plus vers la mort."

Décidé à remédier à cette situation, Reinach se rend le 15 septembre 1897 chez le ministre Lebon, responsable du calvaire du détenu, et lui lit le texte d'une lettre qu’il souhaite adresser à Dreyfus pour lui annoncer que Scheurer-Kestner est convaincu de son innocence. Lebon déclare tout de suite qu'il ne la transmettra pas et il explique en termes plus embarrassés qu'il "lit toute la correspondance de Dreyfus mais qu'il n'est pas le seul à la lire, qu’elle est soumise au Ministère de la Guerre dont il se méfie, où l’on bavarde, qu’elle est lue ensuite par le personnel pénitentiaire de la Guyane, dont il se défie encore plus, que par conséquent ma lettre risquerait d’être connue et que cela pourrait être pour moi, Sémite, une cause d’ennuis." Après un échange acerbe, Reinach rétorqua : "Puisque vous lisez vous-même toute la correspondance, vous avez dû lire vers le 20 Juillet le post-scriptum d'une lettre où Madame Dreyfus annonçait à son mari qu'une haute personnalité du Sénat avait pris sa cause en main" et Lebon de répondre : "Parfaitement, je l'ai lue et je ne l’ai pas laissé passer. J’ignorais qu’il s’agissait de Scheurer-Kestner mais son nom se serait trouvé dans la lettre que tout de même, je l'aurais arrêtée". Reinach se récria : "Alors il est impossible de faire savoir à ce malheureux qui désespère, qui se meurt, que le secours approche ?" Lebon répondit tranquillement qu’à la place de Dreyfus, il serait mort depuis longtemps. Et le ministre d'achever cet entretien d’une heure par cette formule : "Ah ! Mon métier me dégoûte !" Postérieure de quelques jours à cette rencontre, une lettre de Mathieu informe son frère pour la première fois que la réhabilitation est en vue.


Quelques mois après les révélations de Picquart, Lucie Dreyfus demanda la révision du procès de son mari pour violation des règles de procédure militaire, mais Alfred Dreyfus devra encore attendre trois ans pour quitter le bagne, lors du procès de Rennes, et bénéficier de la grâce accordée par le président Loubet en septembre 1899, et encore sept années supplémentaires pour obtenir l’annulation de sa condamnation et sa réintégration dans la hiérarchie militaire.

Les proches de Dreyfus furent, durant toutes ces années, surveillés par la police et la cible de curiosités plus ou moins malveillantes. À l’été 1895, Mathieu Dreyfus avait loué une propriété à Saint-Cloud, sous le nom de Valabrègue (celui de son beau-frère), se faisant appeler M. Mathieu, et s’y installant avec Suzanne et leurs enfants en avril 1896, rejoint quelques semaines plus tard par Lucie et ses propres enfants, auxquels on racontait que leur père était en voyage.


Alfred Dreyfus sera définitivement libéré le 12 juillet 1906.

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