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Mirabeau, Honoré-Gabriel Riquetti, comte de

Lettre autographe à sa femme, 22 août 1781. Lettre pleine de verve envoyée après son incarcération à Vincennes pour tenter de la reconquérir.

Lot Closed

June 27, 12:16 PM GMT

Estimate

5,000 - 7,000 EUR

Lot Details

Description

Mirabeau Honoré-Gabriel Riquetti, comte de

Lettre autographe à sa femme née Émilie de Covet-Marignane. Brignon, 22 août 1781.


3 pages sur un bifeuillet in-4 (213 x 170 mm). Encre noire sur papier vergé.

 

"[…] Il est impossible que nous soyons étrangers l’un à l’autre. Vous fûtes la mère de mon fils, vous êtes ma femme, et maintenant que je vous vois avec des yeux dessillés et exercés, j’ajoute volontiers que je pourrais changer que je n’en choisirais pas une autre […]".

 

Après trois ans de détention au donjon de Vincennes, Mirabeau déploie toute son éloquence pour tenter de reconquérir son épouse.

 

Mirabeau avait épousé Émilie de Covet-Marignane en 1772. Lorsqu'il lui adresse cette lettre, il est sorti depuis huit mois de Vincennes où il a été emprisonné pour "rapt et séduction" sur la personne de Sophie de Monnier.

Pour la première fois, il renoue avec sa femme, conscient que son peu d’empressement à son égard a pu l’offusquer et justifie, de manière évasive, ces mois de silence.


"J'ai cru, Madame, devoir laisser un long espace entre l'époque de ma liberté dont je vous ai instruite et remerciée, et celle où je recommencerais une correspondance régulière avec vous. En effet c'était au temps et à mes témoins et cautions naturels à vous apprendre si je ne démentirais pas l'espoir de ceux qui avaient bien voulu s'intéresser à mon sort. Mes premiers pas à Paris, le chaos des affaires et des circonstances où j'ai été si subitement jeté et si rapidement entraîné ont été une sorte de crise où je n'ai pu ni me juger ni pour ainsi dire me tâter, et au courant de laquelle il m'eût été impossible de vous voir […]".

 

À cette époque Mirabeau veut aussi se réconcilier avec son père qu’il n’a pas revu depuis neuf ans et qui l’a, à plusieurs reprises, fait jeter en prison en raison de ses frasques et d'innombrables dettes. Mirabeau fut enfermé successivement à Manosque, au château d’If et à la citadelle de Joux. Mais ces mois de détention ne semblent pas avoir impressionné l’impétueux jeune homme qui ne regrette que d’avoir accablé son père.

"Je vous ai appris en deux mots, l'événement fatal qui a mis le sceau à la désunion de ma famille. Les suites de l'incroyable jugement qui a fini le procès de mon père et de ma mère ont sans doute été très exagérées par ceux qui prophétisent depuis longtemps la ruine de ma maison, et par les auditeurs bénévoles qui l'inondent de charités. Toutes ces rumeurs ne m'en ont pas imposé à un certain point mais vous trouverez assez simple que j'aie éprouvé quelque consternation en voyant tant et tant d'injustices et de malheurs accumulés sur un vénérable et courageux vieillard dont je n'ai que trop aiguisé les chagrins […]."

 

Avec verve, il tente de s’imposer en homme nouveau, à la fois fils et mari exemplaires. Jouant avec adresse sur le registre de l'émotion, il fait appel à la raison et la sensibilité de son épouse, et rappelle ce lien indéfectible qui les unit : leur fils Victor, mort en bas âge. "[…] A Dieu ne plaise que ce silence soit éternel. Il est impossible que nous soyons étrangers l’un à l’autre. Vous fûtes la mère de mon fils, vous êtes ma femme, et maintenant que je vous vois avec des yeux dessillés et exercés, j’ajoute volontiers que je pourrais changer que je n’en choisirais pas une autre […]."

Il veut la persuader que l’ancien Mirabeau, coureur, endetté, délaissant le foyer familial, n'est plus : "[...] aujourd’hui que je sens ma tête tout à fait calmée, et mon cœur épanoui au sein d’une famille trop longtemps méconnue, qui me rend une vie douce dont tant d’erreurs et de malheurs semblaient m’avoir privé pour jamais [...] Je crois donc qu’aujourd’hui que mes projets sont enfin arrêtés, mon genre de vie, ma réintégration dans la maison paternelle (honneur et félicité qui m’en présagent d’autres, et que je devais peut-être espérer) solidement opérée, aujourd’hui que je sens ma tête tout à fait calmée, et mon cœur épanoui au sein d’une famille trop longtemps méconnue, qui me rend une vie douce dont tant d’erreurs et de malheurs semblaient m’avoir privé pour jamais, je crois vous devoir la peinture de mon bien-être et l’expression de ma reconnaissance, puisque vous y avez contribué. C’est à ceux qui me voient journellement, qui m’observent, qui me soutiennent, qui me guident, qui me parlent souvent de vous, c’est à eux à vous dire s’ils ne me croient pas plus propre à cette vie sereine et paisible qu’aux agitations auxquelles le fouet des furies semblait m’avoir livré […]".

 

Pour illustrer ses propos, Mirabeau poursuit en se lançant, sans vergogne, dans une métaphore entre amitié et récoltes : "même quand les intempéries ou la grêle semblent les détruire, il en reste toujours un bon effet, et ce sont les prodigues de ce genre qui sont les bons économes et font naître des trésors qu'eux-mêmes n'osaient prévoir […]".

Cependant le tribun repentant, mais impénitent, conclut avec clairvoyance : "Si vous pensez qu'ils sont un peu intéressés peut-être, vous m'aurez deviné, madame, je ne m'en cache pas, et je ne crains pas que vous en fâchiez".

 

Cette plaidoirie, aussi brillante soit-elle, et son cortège de bonnes résolutions ne convaincront pas son épouse. L’année suivante, cette dernière demandera la séparation de corps, qui lui sera accordée en 1783 au terme d'un retentissant procès au cours duquel Mirabeau défendra, en vain, sa propre cause.

 

Louis Barthou, Mirabeau, Paris, Hachette, 1920 (extraits cités p. 84). 

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