
Importante correspondance adressée à Raymond Queneau, 1930-1951. Avec plusieurs notes autographes et tapuscrites, certains inédits.
Lot Closed
July 4, 12:18 PM GMT
Estimate
25,000 - 30,000 EUR
Lot Details
Description
Bataille, Georges
Importante correspondance adressée à Raymond Queneau.
42 lettres autographes signées, dont 4 cartes postales, un billet autographe et une lettre dactylographiée signée.
1930-1951.
83 pages in-12, in-8 ou in-4, montées sur onglets en un volume in-4 (348 x 260 mm). Demi-maroquin noir, étui.
Riche et importante correspondance littéraire adressée à son ami de jeunesse Raymond Queneau, devenu directeur de collection chez Gallimard.
Avec plusieurs notes autographes et tapuscrites inédits.
Georges Bataille et Raymond Queneau font connaissance à la fin des années vingt, probablement par l'entremise d'Adrien Borel, fondateur de la Société psychanalytique de Paris. Fréquentant un temps le groupe surréaliste, ils sont tous deux signataires du tract Un cadavre, dirigé contre André Breton en 1931. Ensemble, ils assistent aux leçons d'Alexandre Kojève sur la Phénoménologie de l'esprit de Hegel.
Queneau, qui exerce des responsabilités éditoriales chez Gallimard, devient un des interlocuteurs privilégiés de Bataille pour l’édition de ses textes.
Au fil de cette correspondance qui court sur vingt ans, Bataille entretient Queneau de l'avancée de ses réflexions et de ses projets nourris de ses thèmes de prédilection. On y voit passer de nombreuses figures intellectuelles : Boris Souvarine, Alexandre Kojève (auquel il souhaite, en 1943, faire parvenir un exemplaire de L’Expérience intérieure), Maurice Blanchot, Jean-Paul Sartre (il parle notamment des Mouches ou de L’Être et le Néant). On y découvre certaines de ses admirations littéraires : Michelet, Lawrence, Henry Miller…
Les premières lettres datent de l'époque où Bataille travaille comme bibliothécaire au Département des Médailles de la Bibliothèque nationale. Il tente de se renseigner sur un poste possible pour Queneau. On le voit découvrir avec émerveillement La Sorcière [ouvrage pour lequel il écrira une préface en 1946] : "J'ai lu le dernier livre de Lawrence et aussi un livre que je ne connaissais pas mais qui est un des plus beaux que j'ai lu, La Sorcière de Michelet. Le livre de Lawrence aussi est magnifique, d'autant qu'il n'a pas moins de sens social que sexuel."
[10 avril 1932] : "Je passe le temps comme dans le vide comme s'il manquait quelque chose."
En octobre 1932, il donne des nouvelles de Simone Breton, la sœur de Janine Khan, l’épouse de Queneau : "Simone est rentrée d'Espagne émerveillée par les ouvriers et paysans révolutionnaires de Catalogne qui lisent Platon et sont au courant du surréalisme."
Le 9 novembre 1933, Bataille évoque Boris Souvarine et sa revue La Critique sociale, la publication la plus importante de la gauche non stalinienne. L'article auquel il fait allusion est "La Structure sociale du fascisme", paru dans le numéro de novembre 1933 : "Je suis revenu avec un dégoût inouï de la politique mais j'ai commencé par écrire un article de tête pour la Critique. Il est écrit. J'attends seulement de voir la tête de Boris à l'idée d'imprimer en tête des histoires sur le malheur de la conscience révolutionnaire. […] Je termine en outre mon article sur le fascisme […]. Il sera bien beau."
Le 14 avril 1934, il est à Rome et décrit sa visite à l’Exposition fasciste [qui dura un an entier pour célébrer les dix ans de Mussolini au pouvoir] : "Je t’écris de l'exposition fasciste même […] Cette exposition est ornée de tous les côtés notamment dans le sacrario des morts d'une quantité de pavillons noirs à tête de mort. Un de ces pavillons figure dans la reconstitution du misérable bureau de Mussolini à Milan, la tête de mort a un poignard entre les dents. Beaucoup de ces têtes de mort ont leurs deux os croisés et quelques-unes ont deux poignards croisés, d'autres rien du tout, mais beaucoup ont un poignard entre les dents : sur l'un d'entre eux le poignard est même sanglant et il dégoutte de sang, c'est brodé en rouge. Je suis assez étonné par ça. Je ne connaissais pas cette histoire. Je suis même assez frappé. Ce n'est évidemment pas ça qui va me faire acheter une croix de fer en émail ni me changer si peu que ce soit mais c'est assez fort." Plus loin, dans cette même lettre, il trace un raccourci saisissant de l'histoire de l'humanité liée à la notion de sacré : "Je continue à m'occuper et à m'agiter pour l''Histoire comparée'. J'arrive maintenant à décrire tout en quelques lignes. Quand ça commence le sacré domine tout de suite tout le monde et s'exprime avec la plus grande force ensuite il se décompose et il y a des histoires individuelles, philosophiques, sociales au cours desquelles la société neutre se développe, l'emporte et il n'y a plus rien de sacré. Alors pour que la décomposition ne détruise pas tout, la société neutre cherche ou accepte un impératif net pour remplacer le sacré disparu. A partir de là le sacré se recompose morceau par morceau il y a d'abord l'impératif mais en même temps tout ce qui est purement et simplement sacré se développe plus ou moins en dehors avec une grande force. Enfin d'une façon ou d'une autre le sacré non impératif et le sacré impératif se rejoignent et s'unissent sur une seule tête et la civilisation a fini de se former."
Il reprend la rédaction de sa lettre, quelques jours plus tard : "Je songe à te proposer d'écrire ensemble une Histoire universelle, le mieux serait en dix ou vingt pages, pratiquement en deux ou trois cents pages. […] Il faudrait faire le moins de théorie possible et se borner à exposer l'histoire des trois groupes successifs de civilisations historiques. Je crois qu'il n'est pas impossible d'arriver à une simplicité stupéfiante. […] Je suis persuadé qu'on peut se mettre d'accord sur toutes les choses importantes. Si ce projet t'intéresse je te propose de m'occuper plus spécialement de la Chine et de l'Inde."
À cette même lettre, est joint un feuillet de schémas, à l’encre et au crayon "pour ta collection d'écrits et dessins de fous", représentant les systèmes religieux sous forme de pyramides.
L'intérêt de Bataille pour la civilisation orientale s'était déjà manifestée, à plusieurs reprises : "Bien que je n'aie rien rédigé j'ai assez travaillé et en ce moment j'apprends l'histoire de la Chine, qui est extrêmement intéressante au point de vue orgiaque et hiérogamique : tout ce que je vois confirme assez précisément mes hypothèses, par exemple un mot jang désigne le sacrifice et a pour sens le plus général expulser, bannir, il sert également dans des échanges de rivalité du type potlatch, etc."
Après une interruption de quelques années, la correspondance reprend en 1942, alors que Bataille travaille à sa grande Somme athéologique.
Le 21 juin 1943, il est question du second volet (qui porte encore le titre provisoire de L’Amitié) : "Au sujet de la part maudite, j’y ai peu travaillé mais j'aurais prêt dans un mois (mettons au plus tard deux mois) le manuscrit entier de l'Amitié. […] Le livre est du même ordre que l'Exp[périence intérieure] mais encore moins ordonné, beaucoup plus journal ─ beaucoup moins curé aussi, des passages gais et plus publics. […] Le titre de l'Amitié serait exactement L'Amitié suivi des malheurs du temps présent, de la Chance et de la Divinité du rire avec comme sous-titre entre parenthèses Notes de Dianus, ce Dianus étant en quelques lignes donné comme un personnage différent et mort. Dans les Malheurs du temps présent, il est question de la guerre et, en particulier, de l'exode".
Le 5 juillet suivant, il adopte Le Coupable comme titre définitif, puis salue, avec quelques réticences, la dernière pièce de Jean-Paul Sartre : "Je te remercie pour Les Mouches, dont un fragment paru dans Confluences m'avait fait mauvaise impression l'ensemble m'a frappé. C'est au fond le premier livre de Sartre que j'aime (avec beaucoup de réserves sur le côté fabriqué et le caractère abstrait de la solution : il y a heureusement quelque chose de trouble - pas assez trouble ; je n'ai jamais pu lire L'Imaginaire, l'ayant essayé 2 fois". Il est question dans la suite de cette lettre d’un texte donné à La Nouvelle Revue française [qui avait cessé de paraître en 1940] : "Je finis par être assez embêté d'avoir donné un texte à Paulhan. Après tout c'est plutôt l'attitude générale que la mienne qui me paraît justifiée. J'ai eu tort de me dire simplement que je n'avais pas de raison de refuser à Paulhan."
Peut-être sous l'influence de la lecture des Mouches, dont Oreste est le personnage principal, la lettre suivante décrit un projet en cours :"Lescure me propose (comme il a dû te proposer) d'envoyer en Suisse un petit livre. […] Il s'agit d'un essai intitulé le Devenir Oreste ou l'Exercice de la méditation […] Je suis tenté par l'or suisse ! […] Rien à voir en tout cas dans ce livre avec les Mouches, il s’agit pour moi de dire : la poésie évoque Oreste (je songe à celui du ‘pour qui sont ces…’), il faut devenir ce que la poésie ne peut qu'évoquer, il faut être Oreste (il faut que l'être calme et disposant de toutes les facultés de l'homme connaissent encore l'état d'Oreste, c'est-à-dire l'entière mise en question de ce qui est). C'est en même temps une diatribe contre les poètes (du moins contre l'équivoque qu'ils ont introduit) et un manuel de méditation."
Bataille s’est installé à Vézelay, et en même temps qu’il lit les poèmes de son ami ("J'ai une grande admiration pour les Ziaux que j'ai lus et relus."), il poursuit ses réflexions philosophiques, par exemple sur le sens à donner à l'adjectif "intérieur" : "Evidemment l' 'expérience intérieure' ne me semble telle qu'en opposition aux objets tangibles qui construisent en principe l'extériorité. C'est un titre de livre avec un sens à préciser. J'aurais dû, évidemment, le dire. Je ne me rappelle plus où la probabilité intervient dans mon livre : je pense en tout cas comme toi que la pensée et l'Etre sont aussi extérieurs qu'elle."
Le 18 août 1943, il envoie le manuscrit du Coupable [qui paraîtra en février 1944 dans la collection des Essais de Gallimard], confiant à Queneau un rôle de correcteur et d’exécuteur : "Je t'envoie par le même courrier le manuscrit du Coupable. […] Tu verras si tu parcours le manuscrit un certain nombre de passages scabreux. Je te donne carte blanche pour supprimer tout ce qui n'irait pas. Je me suis décidé à mettre les passages et à te demander d'en juger car, à la fin, je n'y comprends rien. En tout cas il m'est presque indifférent qu'il y ait des coupures : au contraire je serais ennuyé que le livre en soit empêché de paraître." Et cependant quelques semaines plus tard, il semble ne pas renoncer facilement à certaines coupes : "Ne serait-il pas possible de maintenir en substituant des points aux mots un sexe dans la bouche ?".
Au moment de la Libération de Paris, il est à Samois-sur-Seine et a hâte d’avoir des nouvelles : "Ici tout s’est passé en grand fracas mais sans mal (du moins sur cette rive de la Seine, l’autre copieusement bombardée. Je n'ai couru d'autre danger que de me balader après coup dans un endroit parsemé de mines (inutile de te dire que je n'en savais rien !). Curieuses coutumes des F.F.I. : ainsi, se promener sous un casque de pompier, armé d'une bande de mitrailleuses au cou, en reconnaissance vers la ligne ennemie. […] Les Américains sont arrivés mercredi sans bruit et ne se sont battus qu'une fois ici, mais dur. […] Les journées de Paris apparaissent d'ici sous un jour impressionnant. Mais quel soulagement !".
Séjournant de nouveau à Vézelay, en 1946, Bataille aimerait s’inspirer des Exercices de style de Queneau [à paraître quelques mois plus tard] : "Si j'avais le temps, j'écrirais bien volontiers tout un livre de considérations sur l'histoire qui sert de base aux exercices de style ─ philosophiques, yoghiques, érotiques... C'est dommage ─ à quelques-uns, l'on ferait un bel in-8°. Et l'idée que sans doute il n'existera jamais (le bel in-8°) m'attriste."
L'après-guerre le voit se rapprocher d'un communisme plus orthodoxe : "Je me sens d'ailleurs de moins en moins éloigné de ta position (pour autant qu’elle m’apparaisse : je veux dire, de moins en moins c.c.d., de plus en plus porté à n'apercevoir dans l'anticommunisme que sottise, lâcheté, etc., Blanchot me semble, là-dessus, très d'accord avec moi). Naturellement Blanchot et Prévost, de leur côté, souhaitent fort que tu nous donnes quelque chose […] Je viens d'envoyer à Michel Gallimard le manuscrit de l'Alleluiah, un texte court plutôt érotique (très même) que tu as dû lire autrefois (?) et qui doit paraître en 1ère édition à 100 exemplaires chez Blaizot. J'ai peur que ce ne soit bien érotique pour tirer à 1500 avec le nom de la n.r.f. […] Au surplus, je ne tarderai guère à envoyer un roman fort publiable qui s’appelle Le Costume d’un curé mort. Et je travaille en même temps à la Part Maudite (100% marxiste à fond) […] Si la maison prend L’Alleluiah, crois-tu que je pourrais demander encore une avance ?".
L'Alleluiah sera finalement publié en édition limitée par K. Éditeur, avec des illustrations de Jean Fautrier.
Parmi les publications et les nombreux projets évoqués dans cette correspondance, il est par exemple question d'un ouvrage historico-esthétique : "Je remettrai aussi en janvier ou février le manuscrit d'un nouveau livre dont le titre provisoire est De l'art envisagé comme un délit, fait en partie d'articles d'ailleurs écrits suivant un plan, en partie de fragments historiques pour La Part maudite (que je n'abandonne pas pour autant, mais dont je veux faire un livre très théorique, sans trop de développements historiques). Je devrais aboutir ainsi à un livre à la fois très lisible et très systématique, bien plus accessible que les précédents" [9 décembre 1946].
Au mois de mai 1947, Bataille décrit les démêlés éditoriaux de Histoire de rats, à paraître aux éditions de Minuit (deux lettres sur feuillets à en-tête de la revue Critique).
En 1950, devenu conservateur à la bibliothèque Inguimbertine de Carpentras, il interroge Queneau sur les conditions envisagées pour une réédition L’Expérience intérieure et de la Somme Athéologique.
Une très belle correspondance entre deux figures majeures de la littérature française contemporaine, dont les univers respectifs pourraient sembler très éloignés mais que leurs engagements politiques et littéraires ont rapprochés.
D'intéressants documents, tapuscrits et notes autographes ─ certains inédits ─, sont montés dans le volume :
- 2 télégrammes (l'un de Bataille, 13.7.1931, l’autre de Borel, 13.6.1934).
- Note autographe sur 3 lignes : références de lecture (1 p. in-16).
- Procès-verbal de saisie-gagerie par huissier, juillet 1932, pour non-paiement de loyer, 24 avenue de la Reine à Boulogne-sur-Seine (2 p. in-4).
- Brouillon autographe d’une lettre de recommandation pour Queneau désireux d’obtenir un poste à la BnF (demi-page in-4).
- Deux billets autographes de Boris Souvarine, directeur de la revue La Critique sociale, à Georges Bataille, à propos d’un texte à signer et d’un nombre de compte-rendus de livres (1 p. in-16 et 1 p. in-8).
- Manuscrit autographe : liste des signes astrologiques et des saisons associées (1 p. in-4).
- "Que faire ? Devant le fascisme étant donné l’insuffisance du communisme". Convocation à une réunion prévue le 15 avril [1935], signée Georges Bataille, Jean Dautry et Pierre Kaan (1 p. in-4).
- Sacrifices (dactylographie de 9 p. in-4, avec quelques corrections typographiques à l’encre) ; texte publié en 1936, repris dans Œuvres complètes I ("Moi, j’existe, ─ suspendu dans un vide réalisé ─ suspendu à ma propre angoisse").
- Notes autographes sur le thème de la répulsion et des éléments associés (2 p. in-12, sur papier rose [vers 1934 ?]).
- Note autographe, avec schéma "Inconscient/Conscient" au verso d'un bulletin d’adhésion au mouvement "Front Commun".
- [Le collège socratique]. Deux textes dactylographiés, dont le second avec une correction et signé des initiales "G.B.", concernant le Collège d’Études Socratiques, groupe de réflexion organisé entre Blanchot et Bataille auquel participa Raymond Queneau en 1942 : Plan d’une élaboration (4 p. in-4) et Introduction (7 p. in-4) ; publiés dans Œuvres complètes VI.
Pour d'autres lettres à Raymond Queneau, voir lot 53.
Gérard Oberlé (ex-libris avec devise "Non Inferiora Secutus" dessiné par Barbara Pascarel).
G. Bataille, Choix de lettres, 1917-1962, éd. M. Surya dans son Choix de lettres, Paris, Gallimard, Les Cahiers de la NRF, 1998.
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