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XV-XVIIIe siècles (lots 1-67)

Grégoire, Henri, dit l’abbé

Correspondance à sa "bonne mère", sa gouvernante Marie-Anne Dubois. 1792-1809. 56 lettres : les trois voyages européens.

Lot closes

June 17, 12:22 PM GMT

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13,000 - 16,000 EUR

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13,000 EUR

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Lot Details

Description

Grégoire, Henri, dit l’abbé

Importante correspondance à sa fidèle gouvernante et mère de substitution Marie-Anne Dubois.

[France, Royaume-Uni, Pays-Bas et Allemagne], 1792-1809.

 

Ensemble de 56 lettres autographes, dont 34 signées, soit environ 110 pages petit in-4, à l’encre brune ou noire. Papiers vergés principalement auvergnats, filigranés à motif de coquille (Gaudriault, p. 111 et n° 381) ou à contremarque de Bouchet, ponctuées d'un cœur ou sous forme cursive (ibid. p. 178). Nombreuses lettres à son en-tête de sénateur, ornées d’une vignette révolutionnaire, aux devises "Liberté / Égalité".

Six cachets de cire conservés, certains à ses initiales "HG" avec la devise "Amica Religio Amica Verita". Adresses autographes sur les quatrièmes pages hormis sur deux lettres.

Un feuillet manuscrit volant inséré sous pli à l’une des lettres.

 

Remarquable correspondance à sa fidèle gouvernante Marie-Anne Dubois.

 

Les trois voyages européens de l’abbé Grégoire : cet important corpus de lettres rend compte de la popularité dont jouissait le prélat auprès de la communauté juive aux premières heures de l’ère napoléonienne et de ses rencontres avec les illustres du temps.

 

"Vous savez que je suis un peu l’ami de la synagogue depuis que j’ai défendu ceux qui la fréquentent".

  

Ces lettres correspondent, en dehors des cinq premières, à une époque où l’abbé Grégoire (1750-1831) est libéré de ses obligations épiscopales, ce qui lui permet d’entreprendre des voyages en Angleterre, aux Pays-Bas et en Allemagne, où il a préalablement tissé des liens d’amitié avec l’intelligentsia. Ces déplacements lui offrent, en plus de mettre des noms sur des visages amis et autres frères d’église, de se rendre dans les principaux foyers culturels ainsi que dans les institutions juives des grandes villes européennes. Cette démarche l'aide à mieux appréhender sur le terrain les dynamiques collectives et les engagements partagés en faveur de la cause juive auxquels prend part son réseau d’alliés et de correspondants. Celui qui, jadis, avait réclamé l’émancipation des juifs lors de son mandat à Assemblée constituante et œuvré comme député à l’abolition de l’esclavage sous la Convention nationale, se livre avec un ton familier à sa "bonne mère". Sans doute moins marqué par l’austérité janséniste et la rigueur de l’homme d’étude, Henri Grégoire n’en reste pas moins un membre actif du Sénat conservateur (jusqu’en 1814), dont les émoluments lui permettent de vivre avec aisance. C'est en homme libre à l'égard de l'institution ecclésiale et en citoyen autonome qu’il analyse et apprécie la situation historico-politique des débuts de l'empire napoléonien.


Six lettres de la main de Marie-Anne Dubois s'ajoutent à ce corpus : elles sont toutes adressées à son "fils adoptif". Bien que l’on ne connaisse que peu de choses d’elle, ces écrits révèlent une personne fort instruite, dépassant les rigoureux prérequis domestiques. En l’absence de Grégoire, elle se tient disponible aux visites des illustres amis de celui-ci, relayant parfois leurs propos et leurs requêtes.


De cette passionnante et longue correspondance, nous ne pouvons ici que citer que quelques courts extraits, en suivant Grégoire dans ses déplacements :


Avant les voyages (1792-1800).

Par décret du 27 novembre 1792, sur la proposition même de Grégoire, la Savoie se trouve réunie à la France comme quatre-vingt-quatrième département, sous le nom de "Mont Blanc". Accompagné de trois autres commissaires pour procéder à l’organisation en districts et cantons, c’est lors de ce déplacement que l’abbé se prononce sur le sort du roi Louis XVI, mis en accusation devant la Convention nationale : il vote pour la mort sans condition lors du procès de janvier 1793.

  • Chambéry, 11 décembre [1792] : "Hier nous sommes entrés à Chambéry au bruit des cloches et du canon. […] En y allant on m’avait annoncé qu’il y avait à Chambéry des feuillants [allusion aux jacobins modérés, dont faisait partie Lafayette] et des intrigants, j’ai commencé par déclarer que nous leur ferions une rude guerre et déjà j’apprends que cette déclaration a fait grand effet. […] J’ai trouvé ici une foule de lettres, aucune ne m’a fait autant plaisir que la vôtre […]".
  • Blois, 5 Vendémiaire an 9 [27 septembre 1800] : "La semaine sera employée à divers travaux du ministère ; de demain en huit je compte officier à la paroisse de St-Nicolas où l’on m’attend […] Que dit-on à Paris de la paix, de la guerre, des changements projetés, etc., etc., car dans vos lettres vous ne me dites rien. […]".
  • Blois, 11 Vendémiaire an 9 [3 octobre 1800] : il s’inquiète de sa santé "Oh combien je désire être bientôt avec vous. J’espérais partir lundi mais cela m’est impossible. […] écrivez-moi sur le champ si vous aimez votre fils qui vous chérit et qui est pénétré pour la plus digne mère de respect et d’attachement."


Séjour en Angleterre (été 1802), rencontres avec James Watt et le chevalier d’Éon. Précédé d’une réputation plutôt flatteuse auprès des milieux intellectuels, c’est en anglophile que Grégoire entreprend un voyage outre-Manche, le seul qu’il y fera jamais. Si l’homme est admiratif des lieux culturels qu’il visite, le philanthrope partage aussi ses impressions sur les établissements de bienfaisance et les institutions hospitalières. Sous sa plume, ce voyage d’agrément évolue progressivement en observations et réflexions. L'abbé est accompagné d'Eustache Degola (1761-1826) prélat italien qui fut l’un des acteurs du jansénisme dans son pays et qui, après le concordat de 1801, l'accompagnera dans ses périples européens.

  •  Douvres, 5 Messidor an X de la République [24 juin] : "Je viens de recevoir mon passeport et je pars demain matin ou aujourd’hui après-midi pour Londres […] Je vais, la moitié du jour, ou sur le port ou sur les rochers voisins pour méditer en face de la mer toujours couverte de vaisseaux des diverses nations qui vont du nord au midi, du midi au nord […]". Londres, 29 juin : "Vous pensez bien que je me suis empressé de voir ce que ce pays offre de curieux, les monuments des arts, les savants […] J’ai vu le parlement, Saint-Paul, Westminster qui a surpassé mes espérances, les églises catholiques les assemblées des méthodistes […] nous allons voir le musée britannique et divers établissements de bienfaisance […]".
  • Londres, le 2 juillet, il reproche à sa bonne mère de ne pas lui avoir écrit une seule lettre depuis son départ : "Si vous continuez à garder un tel silence je suivrai votre exemple […] J’ai trouvé partout des personnes empressées à seconder mes désirs pour voir les monuments, les bibliothèques, les établissements publiques, les hôpitaux, etc. […]".
  • Londres, le 23 Messidor [12 juillet] : "Presque tous les journaux de Londres ont parlé de nos occupations littéraires dans ce pays-ci et d’une manière honorable. Un seul, rédigé par un ami de mes ennemis s’est avisé de me calomnier et voilà sur le champs un autre journaliste qui lui tombe sur le corps, tout cela m’amuse.
  • Londres, le 24 Messidor [13 juillet] : "Les Anglais avaient droit à mon estime, actuellement ils ont droit à ma reconnaissance. […]".
  • Londres, le 3 Thermidor [22 juillet] : "Demain ou après nous partons pour Bath, Bristol, Birmingham, etc. […] Ce pays offre infiniment à la curiosité et à la méditation de quiconque aime à cultiver sa raison. […]".
  • Birmingham, 7 août : "Si vous voyez notre mon ami Molard [sans doute Pierre Claude Molard, ingénieur mécanicien, qui prend part à la fondation du Conservatoire national des Arts et Métiers, dont il est nommé administrateur en 1801], que j’embrasse de tout mon cœur, dites-lui, je vous prie, que je n’oublie pas ses commissions. Hier j’ai beaucoup parlé de lui à M. Watt, le plus grand mécanicien de l’Angleterre, qui espère faire un voyage à Paris l’an prochain [James Watt qui, après avoir apporté divers perfectionnements à la machine à vapeur, la met au point définitivement en 1776, l’équipant d’un arbre doté d’un mouvement continu de rotation].
  • Londres, 25 Thermidor [13 août] : après trois semaines de voyages dans le Pays de Galles, Grégoire explique avoir été attendu "en Écosse, et même les journaux d’Édimbourg y avaient annoncé mon arrivée […]".
  • Londres, 24 août, préparatifs de retour en France et rencontre avec le chevalier d’Éon, travesti en femme depuis la fin des années 1770 : "Hier, j’ai passé une partie de la journée en société d’amis et aujourd’hui je dîne chez Mr Otto avec qui ?... Vous ne vous en douterez jamais, la fameuse chevalière d’Éon, qui a 75 ans, que j’ai vue toujours vive et spirituelle et qui se propose de retourner en France. Elle m’a prié d’accepter la gravure qui la représente […] je n’ai pas perdu un moment dans ce pays-ci [mais] je n’ai pas celui de me baigner. Retourné à Paris, je me dédommagerai, je me reposerai, puis, fouette cocher, et partons pour Nancy, Épinal, etc. […]".

 

Séjour aux Pays-Bas (printemps 1803). Arrivé la seconde quinzaine d’avril avec une halte par Bruxelles, Grégoire écrit depuis Utrecht, le 1er mai : "Partout on nous a comblé de bienveillance. Demain nous allons dîner à Gouda et coucher à Rotterdam."

  • Leyde, le 19 Floréal [10 mai] : "De Delft nous sommes venus à La Haye, où l’ambassadeur français m’a fait toutes les amitiés possibles. Un savant médecin juif s’est empressé de venir me voir. Vous savez que je suis un peu l’ami de la synagogue depuis que j’ai défendu ceux qui la fréquentent [allusion renvoyant aux combats les plus passionnés et les plus méritoires de Grégoire : l’émancipation des juifs et l’acquisition pour eux d’une citoyenneté. C’est grâce à son infatigable énergie que ce droit est officiellement adopté en France en septembre 1791]. Aujourd’hui on nous attend à l’Université pour visiter la bibliothèque, les antiquités, les monuments, le jardin botanique etc. […]".
  • Alkmaar, 23 Floréal [15 mai] : "Nous avons passé deux jours et demi à Harlem, ville vraiment charmante pour la beauté des quais, des édifices, des promenades. […] Aujourd’hui nous sommes partis par un temps très froid, très pluvieux, les bouffées de vent nous ont rappelé les vers d’un poète italien qui prétend que vouloir fixer la tête d’une femme c’est vouloir prendre le vent dans un filet. Je me borde à citer, je n’ai garde de croire qu’il ait dit vrai […]".
  • Amsterdam, 29 Floréal [20 mai] : "Nous avons, entre autres choses, visité le Helder, c’est la dernière paroisse de la Nord-Hollande et qui termine cette presqu’île. Les clôtures des ermitages sont faites avec des os de baleine, la rade du Textel est à côté ; notre projet était d’aller faire un tour dans l’île du même nom mais on nous fit craindre d’être contrariés au retour par des vents qui le suspendraient. Nous avons cruellement souffert du froid depuis un mois. Au Helder, nous avons passé le dimanche. L’église catholique a pour curé un estimable jeune prêtre d’Amsterdam […] Nous avons quitté cette paroisse, attendris des marques d’amitié du pasteur et des fidèles […]".
  • Amsterdam, 26 mai. Le prestige dont l’abbé jouissait auprès de la communauté juive se mesure au travers de ces lignes : "Demain, nous retournons à Utrecht […] Je vous avoue que je quitterai Amsterdam avec regret 1° parce que nous n’avons pas encore tout vu. 2° parce qu’on m’y a comblé de tant de marques d’amitié que je dois y être très sensible. Les juifs portugais et allemands dans leurs synagogues respectives m’ont chanté des cantiques à mon arrivée ; ceci vous paraîtra très singulier".
  • Bruxelles, le 9 juin, dernière halte avant le retour à Paris : "Quinze jours de plus nous auraient suffi pour visiter les villes que j’aurais voulu voir. J’ai sacrifié tout cela pour retourner à Paris […]". Puis il évoque la traversée effroyable entre Rotterdam et Anvers : "journée de 20 lieues faite par terre et par eau, car il y a cinq passages d’eau, dont l’un est un bras de mer d’une lieue et demie de large. Nous l’avons traversé au milieu d’une tempête effroyable : il y a eu un danger si imminent que j’ai cru un moment que nous allions être ensevelis dans les flots. Je me rappelais qu’un célèbre peintre hollandais avait autrefois péri dans le même passage par un coup de vent [possible allusion à la mort d'Hendrik Verschuring en 1690]".

 

Voyage en Allemagne (1805). Après un long et éprouvant périple à travers l’est de la France, en passant par Aschaffenburg et Würzburg de Bavière, Grégoire est à Weimar le 17 juillet : Weimar le 17 juillet : "On ne peut pas tout voir. Nous y suppléerons en allant visiter les établissements d’éducation même pour les juifs, à Dessau où nous comptons passer après avoir visité Leiptzig […] En partant de Paris j’ai donné au Sénat mon adresse à Francfort, car j’ignorais si nous irions à Berlin […]".

  • Leipzig, 23 juillet : "Nous sommes venus à Iéna, université célèbre mais qui décline et qui vient de perdre plusieurs de ses professeurs les plus célèbres […] D’Iéna nous sommes venus par les chemins détestables à Naumbourg (7 lieues de distance). Huit jours plus tard nous y aurions assisté à la fête annuelle qu’on célèbre dans cette ville en mémoires des enfants qui, tous vêtus de blanc, étaient allés en 1432 trouver le général des Hussites pour le prier d’épargner leur ville […]".
  • Berlin, 3 août : "Ma dernière lettre […] est partie de Halle le 29 juillet. Depuis cette époque, et le jour même où nous sommes venus à Dessau, ville charmante de 8 ou 9 mille âmes et nous y avons visité les établissements d’éducation, surtout celui des Juifs, qui est sur un très bon pied : là comme ailleurs on nous a comblés d’amitiés [la communauté juive de Dessau, dont avait fait partie le célèbre savant Mendelssohn Moïse, était très importante]". Après onze jours passés à Berlin et une escale à Magdebourg et une autre à Brunswick, Grégoire écrit depuis Göttingen le 24 août : "Nous vînmes de Brunswick visiter à Wolfenbutel la vaste bibliothèque qui décore cette ville. Déjà un dîner se préparait chez un brave homme nommé Mr Trapp, que vous ne connaissez pas, mais nous partîmes après avoir fait nos recherches pour aller coucher à Seesen, bourg situé sur la route, où l’on trouve un collège pour les enfants juifs ; ils ont dix professeurs […] Avant-hier nous sommes venus coucher à Goettingue […] Mr Villiers a été constamment occupé de nous et de seconder nos goûts littéraires. Sa complaisance est sans bornes. Mr de Dohm, qui a été plénipotentiaire de Prusse au congrès de Rastatt et qui a fait pour les Juifs d’Allemagne par ses écrits ce que j’ai fait pour les Juifs de France, est à 6 lieues d’ici […]".


Grégoire fait parvenir sept autres lettres à sa "bonne mère" au cours d’un ultime voyage en Lorraine, durant l’été 1809.


[On joint :]

DUBOIS, Marie-Anne. 6 lettres autographes à l’abbé Grégoire, toutes correspondantes au séjour anglais du prélat.

 

Cinq autres lettres à Marie-Anne Dubois, lacunaires par endroits, sont conservées à la bibliothèque de l’Arsenal (don d'Hippolyte Carnot, dépositaire d’une partie des archives de l’abbé Grégoire).


Lot expertisé en collaboration avec Laurent Auxietre - Le Manuscrit Français.

Mme Dubois (décédée en 1836).

[Hippolyte Carnot ?].

Vente, Étude Kusel et Champion, Nîmes, 6 mai 2014, lot n° 50 hors catalogue.

Abbé Grégoire, Lettres de voyage (1792-1809), éd. Jean Dubray, Classiques Garnier, collection "Univers Port-Royal", n° 47, 2021 (édition entièrement faite d'après nos lettres, sauf les n° 7, 31, 34, 54 et 61).