View full screen - View 1 of Lot 115. Le Tour de France comme épopée. Manuscrit autographe signé [1955]. Texte complet de l'article des Lettres Nouvelles, repris ensuite dans "Mythologies"..

XXe siècle (lots 111-170)

Barthes, Roland

Le Tour de France comme épopée. Manuscrit autographe signé [1955]. Texte complet de l'article des Lettres Nouvelles, repris ensuite dans "Mythologies".

Lot Closed

June 17, 01:24 PM GMT

Estimate

8,000 - 12,000 EUR

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Lot Details

Description

Barthes, Roland

Le Tour de France comme épopée.

Manuscrit autographe signé.

[Août 1955].

 

20 pages in-4 (270 x 210 mm), à l’encre bleue sur papier pelure rose, annotations de typographe à l’encre rouge.

 

Le Tour de France vu comme un récit homérique : une des Mythologies modernes.

 

Rare manuscrit d’une des "Petites mythologies du mois" publiées dans Les Lettres Nouvelles de Maurice Nadeau.

 

Texte complet de la chronique publiée en juillet-août 1955, reprise dans le recueil Mythologies en 1957.


Barthes s’intéresse tout d’abord à l’onomastique du cyclisme et aux noms et diminutifs des coureurs "dans la mesure où le Nom du coureur est à la fois nourriture et ellipse qu'il forme la figure principale d'un véritable langage poétique, donnant à voir un monde où la description est enfin inutile. […] Ces noms sont légers, un peu tendres et un peu serviles ; ils rendent compte sous une même syllabe d'une valeur surhumaine et d'une intimité tout humaine, dont le journaliste approche familièrement, un peu comme les poètes latins celle de César ou de Mécène.[…] Diminué, le Nom devient vraiment public ; il permet de placer l'intimité du coureur sur le proscenium des héros".

C’est ensuite la géographie même de la course qui est décrite comme soumise à la nécessité épique. "Les éléments et les terrains sont personnifiés, car c'est avec eux que l'homme se mesure et comme dans toute épopée il importe que la lutte oppose des mesures égales : l'homme est donc naturalisé, la Nature humanisée. […] Comme dans l’Odyssée, la course est ici à la fois périple d'épreuves et exploration totale des limites terrestres. Ulysse avait atteint plusieurs fois les portes de la Terre. Le Tour, lui aussi, frôle en plusieurs points le monde inhumain : sur le Ventoux, nous dit-on, on a déjà quitté la planète Terre, on voisine là avec des astres inconnus".


"Je crois que le Tour est le meilleur exemple que nous ayons jamais rencontré d'un mythe total, donc ambigu ; le Tour est à la fois un mythe d'expression et un mythe de projection, réaliste et utopique tout en même temps. Le Tour exprime et libère les Français à travers une fable unique où les impostures traditionnelles (psychologie des essences, morale du combat, magisme des éléments et des forces, hiérarchie des surhommes et des domestiques) se mêlent à des formes d'intérêt positif, à l'image utopique d'un monde qui cherche obstinément à se réconcilier par le spectacle d'une clarté totale des rapports entre l'homme, les hommes et la Nature".

 

Cette description est suivie d’un Lexique des coureurs, où sont cités entre autres les frères Bobet, Jean et Louison – vainqueur du Tour de 1955 – Fausto Coppi ("héros parfait, sur le vélo il a toutes les vertus"), André Darrigade ("cerbère ingrat mais utile"), Charly Gaul ("nouvel archange de la montagne", Ferdi Kübler ou encore Antonin Rolland ("gregarius de Bobet. Débat cornélien : faut-il l’immoler ?".


On connaît une lettre de Barthes à Maurice Nadeau du 21 août 1955 à propos de la rédaction compliquée de cet article (voir infra).


Paru en 1957, le recueil Mythologies regroupe plusieurs textes rédigés par Barthes entre 1954 et 1956 autour de thèmes issus du quotidien. En s’intéressant à des objets et pratiques de la culture populaire, il met en évidence le fait que ces éléments, loin d’être insignifiants ou objectifs, transmettent des significations idéologiques. Ils contribuent ainsi à fabriquer des mythes modernes, c’est-à-dire des représentations collectives qui font apparaître comme naturelles certaines valeurs et normes sociales.

Maurice Nadeau.

R. Barthes, Mythologies, Gallimard, 1957 (voir édition en ligne : https://monoskop.org/images/9/9b/Barthes_Roland_Mythologies_1957.pdf)

On lit avec intérêt la lettre de Barthes à Maurice Nadeau du 21 août 1955 :

"Valence / 21 août / Mon cher Maurice, quelle histoire que cet article ! Tu as dû te faire de la bile (si tu es à Paris), mais je t’assure que moi aussi je m’en suis fait ! Tant que j’ai eu mes cours, jusqu’au vendredi 12, impossible d’en écrire une ligne, j’étais pris littéralement du matin au soir. Nous sommes partis le 13, je ne pouvais faire attendre la famille, et naturellement, dès le voyage commencé, dégelée d’obstacles majeurs qui chaque jour empêchaient que je trouve les quelques heures de travail nécessaires : indispositions, hôtels pleins, bruits etc. Il nous a fallu atterrir à Valence pour que je trouve les deux journées nécessaires. Le résultat n’est pas très bon. C’est un peu lourd et j’ai gâché le sujet. Enfin, c’est fait. Je t’assure que je m’en suis beaucoup fait, la famille pourra te le dire. Je sais que je retarde le numéro et cela m’empoisonnait. Je t’en prie, ne m’en veuille pas trop. À part ça voyage magnifique, pour ce que j’en ai vu jusqu’ici à travers le Tour de France ! Nous continuons vers le sud. Je rentre vers le 10, mais vais me mettre dès maintenant à la prochaine Mythologie. Aie confiance et ne t’inquiète pas. Si tu as le temps, mets-moi un mot à la poste restante centrale de Madrid pour me dire que tu ne m’en veux pas trop et me raconter où vous en êtes de vos vacances. Affections fidèles à tous deux, ton vieux copain Roland".

(Correspondance adressée à Maurice Nadeau, du 19 décembre 1947 à février 1977, catalogue Librairie Faustroll, en ligne, consulté le 18 mai 2026).