
XXe siècle (lots 111-170)
Importante correspondance à Raymond Picaud. 1952-1953. 15 lettres au sujet de la réalisation de tapisseries d'après ses œuvres.
Lot Closed
June 17, 02:00 PM GMT
Estimate
40,000 - 60,000 EUR
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Description
Staël, Nicolas de
Quinze lettres autographes signées à Raymond Picaud.
[Août 1952-décembre 1953].
28 pages ½ de divers formats : in-4 (270 x 210 mm) à in-12 (154 x 97 mm). Au feutre noir ou stylo bille bleu. Certaines lettres sont signées deux fois et toutes signées "Staël" et non "Nicolas".
[Avec :]
Magnifique correspondance croisée, entièrement inédite, à Raymond Picaud, maître lissier à Aubusson : Staël le sollicite pour des projets de tapisseries.
"Je ne vous le répèterai jamais assez, seule compte la couleur".
Nouveau support, nouvelles expressions artistiques, la couleur au centre du jeu : une immersion dans le processus créatif de Nicolas de Staël. Insensible aux modes comme aux querelles, Nicolas de Staël bouleverse les codes de distinction entre abstraction et figuration dans une carrière fulgurante, brisée par son suicide en 1955, à seulement 41 ans.
Au tournant des années 1950, ses projets de tapisserie s’inscrivent à une époque où sa peinture est exaltée par la couleur. Il fait alors appel à Raymond Picaud, l’un des maîtres lissiers les plus reconnus de son temps. Pablo Picasso, Salvador Dalí, Jean Cocteau, Le Corbusier ou encore Ossip Zadkine : autant d’artistes qui eurent recours aux services de l'artisan d'art. Fidèle à son tempérament fougueux et passionné, Staël ne va pas tâtonner dans l’expérience de la tapisserie : il se plonge avec frénésie dans ce mode d’expression nouveau. Très vite, il compose des cartons sur lesquels il trace des zones numérotées qui serviront de maquettes à Picaud. Si le dialogue technique est acquis, la couleur va devenir le centre du jeu comme des tensions, car les nuanciers établis par Picaud et son coloriste ne seront pas toujours au goût de Staël. La réalisation de tapisseries se révèle un travail en tandem entre l’artiste et l’artisan : Staël dépend de Picaud, et inversement. Si "la couleur seule importe", ainsi que Staël l’exprime, la matière l’est tout autant. Jeu d’harmonies, de lumières, de reliefs, de nuances : ces lettres mettent en lumière son souci de transposer de la peinture en tapisserie.
Par son écriture ample, franche et fiévreuse, Staël s’exprime comme il peint. Omettant quasi systématiquement la ponctuation (rétablie ici pour une lecture plus aisée), il se contente des points pour terminer ses phrases et use d’une prose souvent familière et elliptique.
Carton préparatoire en vue d’une première tapisserie. Dès la première lettre, rédigée à l’été 1952, Staël s’exprime avec feu pour réaliser un projet de tapisserie : "Voulez-vous exécuter une tapisserie pour moi en quatre couleurs […] Deux bleus, un rose et un blanc c’est tout. Écrivez-moi vite […]". Il lui donne les cotes de son carton, qui servira de partition à Picaud pour la réalisation de cette première tapisserie. Dans un long post-scriptum, Staël colle trois morceaux de papier gommé et demande à Picaud de lui faire parvenir quatre échantillons de laine : "1° un bleu [sombre], 2° un rose, 3° un bleu [clair], 4° un blanc (libre). Je vous demande une interprétation libre […] Si vous voulez faire chaque ton de plusieurs fils différents c’est votre décision qui primera mais je veux voir l’accord c’est tout. […]". Dans sa réponse, Picaud acquiesce au projet de l’artiste et lui demande de lui faire directement parvenir le carton, pour lui permettre de "voir mieux les couleurs".
Au début de septembre, Staël indique faire parvenir le carton à son correspondant, puis livre de nombreuses instructions techniques pour la maquette préparatoire : "seul le bleu du haut compte comme ton majeur de fond, regardez le bien le bleu collé au centre est faux je manquais de papier […] Le rose est bon partout, hachurez au tissage les lignes droites de certains de ses bords comme la tapisserie […] Le blanc mi collé ou arraché les deux valables mais naturellement pas les fendillage du papier provoqué par le pliage […] Au cas où vous voulez avoir mon avis avant de démarrer ou juste après dites le moi je suis prêt à descendre à Aubusson 24 heures […] Ne soyez pas trop prudent vous pouvez mettre le carton sous le métier tel quel. La couleur seule importe."
Picaud répond pouvoir réaliser cette première tapisserie début octobre. Dans la foulée, Staël désire adresser un second carton et se montre plus pressant : "n’avez-vous pas plusieurs métier[s] n’est-ce pas possible de faire les deux à la fois.".
Dans un style elliptique et toujours plus insistant, l’artiste répond : "Pas d’échantillon à ce jour. Reçu votre lettre. Vous ai expédié deuxième carton. Fric lundi matin est-ce que 50.000 frs vous suffisent ? […] Je voudrai avoir en laine les tons majeurs solides […] Au lieu de partir du papier je voudrai démarrer de la couleur de la laine aussi rapprochée que possible à mes yeux. Quels sont les rouges qui tiennent le coup – les bleus, les jaunes dans votre métier. Cela me paraît essentiel et d’autre part infiniment plus logique de partir des laines à tons surs à toute épreuve que de teindre au besoin d’un papier ganache ou huile. […] Quant au carton expédié aujourd’hui pas d’histoire les tons sont francs et simples […]".
Dans sa réponse du 6 octobre, Picaud accuse réception du mandat et adresse trois échantillons à l’artiste. Il se retrouve néanmoins confronté à un obstacle avec le bleu, qu’il ne peut obtenir plus puissant, même en ayant fait appel à son teinturier, et Staël de répondre : "Pour réaliser convenablement il faut constituer un stock d’échantillons aux couleurs vives et durables je démarerai [sic] de là dorénavant. Le principe est le suivant : sans matière pas de couleurs. La matière peut être aussi fine que l’on veut mais il faut qu’elle soit pure […] Donc il faut prendre des laines du pays bien irrégulières avec [des] bouchons, mal peignés, bref des laines à la main bien dégueulasses et tout ira bien, il suffit de choisir les accords bien francs et teindre […]". Puis il évoque les échantillons envoyés par Picaud : "le bleu du fond en soit peut être très bien, le rose trop rose, l’autre bleu c’est-à-dire l’accord des deux trop faible […]".
Toujours dans le courant du mois d’octobre, Staël s’en remet à l’expérience du maître lissier, tout en lui rappelant son exigence cardinale : "faites ce que bon vous semble, je ne vous le répèterai jamais assez, seule compte la couleur. Si vous arrivez au contact bleu blanc rose comme il est un peu terrible, japonais de la décadence si on peut dire, tout ira bien […]". Dans un post-scriptum, il rajoute : "Ce que j’ai vu de mieux de ma vie en Aubusson c’est une chaise Louis XIII avec des feuilles vertes très bêtes, comme cela… mais sublimes, de la couleur à l’état pur…".
Travail de la matière : Staël est enfin satisfait du premier échantillon : "comme accord de tous, et texture si vous pouvez obtenir un peu plus d’irrégularité dans la masse du bleu c’est-à-dire bouchon visible etc. n’hésitez pas mais cela va bien comme cela […] N’oubliez pas qu’il n’y a pas de bords bleu de bout en bout sans lisière. Si vous signez ne signez pas plus fort que moi et si vous estimez ma signature trop voyante diminuez-la par la grisaille. […] Pour moi vous n’emploierez jamais de laines peignées et chlorées c’est très bien comme échantillon. Pas de mélange de grâce, net comme le n° 1". Au verso de la lettre, quelques croquis ont été tracés au pastel gras (de la main de Staël ?). Dans le courrier suivant, Staël indique renoncer à la signature pour finalement n’opter que pour ses initiales.
Réception des tapisseries et premières impressions (décembre 1952) : "J’ai reçu le premier tapis. À quand le second ? Pas mal comme résultat. Le bleu un peu plat dans la masse mais pas mal ". Janvier 1953, vœux de nouvelle année et modification dans les tons de couleurs : "Pas de nouvelles Bonnes nouvelles, À part le fric, évidemment […] Bonne année. Bon courage… Je m’excuse de tout ce temps passé sans vous écrire mais je mets un temps fou à me rendre compte du résultat chez moi […] À part cela je voudrai de la tapisserie rouge un second exemplaire. Avec deux modifications 1° Tissé à l’envers c’est-à-dire comme la bleue actuellement. 2° Avec un noir c’est-à-dire tous les noirs moins fort, plus gris tout en étant noirs. Voilà. Et vite évidemment si c’est possible."
Rentré d’un déplacement, il émet des réserves sur les rendus des bleus : "On se comprend, on ne se comprend, il faut du temps à tout cela. Je viens de rentrer. Dès que je me serai habitué à ce n°2 de la bleue je vous dirai et [ce] que j’en pense et vous enverrai du fric. Les deux dernières rouges sont impeccables […]".
Picaud réalisera trois éditions de la tapisserie rouge et deux éditions de la bleue, ainsi que l’atteste un relevé de compte, arrêté en mars 1953.
Après une visite de Staël à Aubusson et sans doute une visite de Picaud à Paris, la correspondance devient plus irrégulière à partir du printemps 1953.
Staël passe au tutoiement alors que Picaud conserve le vouvoiement et le ton de l’artiste se fait plus familier : "Qu’est-ce que tu me prends pour tisser dare-dare un tapis 3 mètres 50 sur 3 mètres 60 rouge et noir. Bord rouge quarante quarante-cinq centimètres milieu noir puis noir même tons que pour les tapisseries. Répond vite." Décembre 1953 : dissensions sur les prix suite à une augmentation de 10 % sur la production du maître lissier : "Je ne t’ai pas répondu plus tôt parce que le prix quoique normal m’a paru fort car c’est pour moi ce truc là c’est pas à vendre. […] 350 x 350 des carreaux de cinquante centimètres très réguliers avec un accident dans un ou deux, changement de tons net. […] Dès que je verrai clair, on réalisera".
Les cartons qui servirent de maquette aux tapisseries réalisées à l’automne 1952 sont répertoriés dans le catalogue raisonné (Françoise de Staël, Ides et Calendes, 2013, p. 243 et 246, n° 506 et 509). Le second figure aujourd’hui dans la collection Öffentliche Kunstsammlung Basel, Kunstmuseum (inv. F1959.22). La Composition en bleu (n° 1), 1952-1953, répertoriée sous le n° 507 dans la même édition, est aujourd’hui dans une collection privée.
Si l’essentiel des correspondances de Nicolas de Staël est aujourd’hui conservé dans des fonds publics, ce corpus inédit constitue, à plusieurs titres, un témoignage exceptionnel. Les lettres de l’artiste n’étant que rarement proposées sur le marché, un tel ensemble, de plus accompagné des réponses du correspondant, donne accès à un état du travail en cours et à lire les tensions de la création et ses modes d’élaboration.
Les brouillons de Picaud étant datés, à la différence des lettres de Staël, ils permettent de reconstituer la chronologie de leurs échanges.
Lot expertisé en collaboration avec Laurent Auxietre - Le Manuscrit Français.
Succession Raymond Picaud, puis collection particulière.