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Gary, Romain

Manuscrit autographe inédit et inconnu de 17 pages "Je mange une galoche", sur un thème qui sera repris dans "La Promesse de l'aube".

Lot Closed

June 27, 01:28 PM GMT

Estimate

12,000 - 18,000 EUR

Lot Details

Description

Gary, Romain

"Je mange une galoche".

Manuscrit autographe signé.

[Vers 1956-1957].


17 pages in-4 (179 x 123 mm), au stylo bille bleu sur papier couché, avec couverture agrafée portant le titre manuscrit

"Je" et le sous-titre "Je mange une galoche", avec les mots "Une gauloise pour le caporal Sauny" et "Je refuse de me rendre" barrés. Signé "Romain Gary" sur la couverture. Sous enveloppe.


Découverte d'une nouvelle inédite de Gary, inconnue des spécialistes de Gary, source d'inspiration pour La Promesse de l'aube.

Thème repris dans le passage où le jeune Romain dévore son soulier pour impressionner Valentine.

 

Cette nouvelle, non datée, rédigée alors que Romain Gary est en poste à Los Angeles (1956-1960), et La Promesse de l'aube développent le même thème du narrateur mangeant un soulier en caoutchouc pour impressionner son amour d'enfance, première étape de son éducation sentimentale.

Aux pages 2 à 10, ce passage débute ainsi : "je me mis à raconter à ma femme l’histoire de mon premier amour" ; le thème est repris dans le chapitre XI de La Promesse de l'aube.


Ensuite, page 11, commence une partie totalement inconnue qui donne à ce texte la valeur d'une nouvelle à part entière. La femme du narrateur réalise que son mari ne l'a jamais vraiment aimée parce qu'il n'a pas accompli pour elle de tels exploits. Il finira par manger une galoche pour lui prouver son amour et la sortir de sa mélancolie ; la nouvelle se conclut ainsi : "lorsque j'ouvris les yeux, je vis qu’elle avait pris la deuxième galoche et qu’elle était déjà à sa deuxième bouchée. Elle me souriait à travers les larmes".


Chef-d'œuvre de Romain Gary, La Promesse de l'aube a été commencée en décembre 1957 au Mexique. L'auteur ne considérait pas l'ouvrage comme une réelle autobiographe ─ "Rien n'est tout à fait vrai, mais rien n'est tout à fait faux", écrit-il à son ami Christel ─, mais comme "un récit empreint de 'vérité artistique'" (M. Anissimov, p. 307). "Avec l'amour maternel la vie vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu'à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu'une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances", écrit-il dans La Promesse de l'aube.


Dès sa parution chez Gallimard en mai 1960, ce roman connut un succès retentissant avec 97 000 exemplaires vendus à sa sortie et maintes adaptations cinématographiques.

M. Annisimov. Romain Gary le caméléon, Denoël, 2004.

[...] je me mis à raconter à ma femme l’histoire de mon premier amour.

Je peux dire en effet sans me vanter que, dès l’âge de neuf ans, j’avais pris place parmi les grands amants de tous les temps en accomplissant pour ma tendre bien aimée, qui n’avait que neuf huit ans, un exploit qui me permet d’écouter avec un petit sourire condescendant les confidences de tous les Don Juan de rencontre. que personne, à ma connaissance, n’eut jamais égalé : je mangeai pour elle une galoche en caoutchouc, comme d’âge d’amour, pour lui prouver mon amour.

[...] Je crois que cette adorable Messaline avait fait à tout jamais mon éducation sentimentale.

Le plus triste était que je n’arrivais pas à l’impressionner.


[...] Je sentais qu’il devait y avoir encore autre chose qui m’échappait, quelque chose d’essentiel. Mon cœur battait très fort et je l’embrassai sur le nez et sur les cheveux et quelque chose me manquait de plus en plus, je sentais que ce n’était pas assez, qu’il fallait aller plus loin et finalement, éperdu d’amour, je m’assis dans l’herbe et j’enlevais une de mes galoches de caoutchouc.

- Je vais la manger pour toi, si tu veux.

Elle posa son cerceau par terre, et s’assit sur ses talons. Je crus voir dans ses yeux une lueur d’estime. Je n’en demandai pas plus. Je pris mon canif et entamai la galoche. Elle me regardait faire.

- Tu vas la manger crue ?

- Oui.

J’avalai un morceau, puis un autre. Sous son regard admiratif, je me sentais enfin un vrai homme [...]


La partie totalement inédite et inconnue des spécialistes débute à la page 11 du manuscrit :

"Voilà donc le souvenir que j’évoquais pour ma femme [...] Ma femme écouta mon récit en silence, mais je crus noter sur son visage une expression rêveuse qui me parut étrange. A partir de ce moment, son comportement envers moi prit une tournure inattendue. Ce fut à peine si elle m’adressait la parole. [...] Au bout de quelques jours de malaise, elle s’alita.


[...] Je me rendais à Scottsdale et entrai chez Johns and Co.

- Je voudrais, leur dis-je, une paire de galoches en caoutchouc. Quelque chose de très léger. Pour un garçon de neuf ans

Puis je posai la paire sur l’assiette et entrai dans la chambre de ma femme d’un pas résolu. Elle me lança un regard triste où je vis cependant aussitôt s’allumer une lueur d’intérêt. Je pris solennellement dans ma poche mon vieux canif et m’assis aux pieds de ma femme sur le lit. Puis je pris une galoche et l’entamai. J’avalai un morceau. [...] lorsque j’ouvris les yeux, je vis qu’elle avait pris la deuxième galoche et qu’elle était déjà à sa deuxième bouchée. Elle me souriait à travers les larmes. Je lui pris la main et nous restâmes longtemps dans la pénombre en nous tenant par la main devant en regardant la paire de galoches d’enfant posée sur l’assiette devant nous."