
Lettre autographe signée au colonel Audet, 16 janvier 1928. À propos d'une "querelle" avec le maréchal Pétain quant à la paternité de leurs écrits respectifs.
Lot Closed
June 27, 01:29 PM GMT
Estimate
15,000 - 20,000 EUR
Lot Details
Description
Gaulle, Charles de
Lettre autographe signée au colonel Sylvestre-Gérard Audet.
"S.P. [Secteur Postal] 22", 16 janvier 1928.
2 pages in-4 (270 x 210 mm). Encre noire sur papier à en-tête "19e bataillon de Chasseurs", enveloppe. Signée "C. de Gaulle".
Charles de Gaulle, "plume" rebelle du maréchal Pétain, dix ans avant la parution de La France et son armée.
"Un livre, c'est un homme. Cet homme, jusqu'à présent, c'était moi" (Charles de Gaulle).
Faisant partie de l’état-major de Pétain ─ général en chef de l'armée française ─, Charles de Gaulle était chargé de lui rédiger notes et discours ainsi que de collaborer au projet d’un vaste ouvrage, Le Soldat à travers les âges, qui devait assurer au maréchal son élection à l’Académie française.
Cette tâche avait laissé au jeune colonel la possibilité de s’atteler à des recherches plus personnelles et, conscient de ses qualités d’écrivain, il s’adresse ici à un autre officier de l’état-major, le colonel Audet, chargé par Pétain "de reprendre ou compléter les chapitres relatifs à la Grande Guerre. C'est Audet, par camaraderie et non sans embarras, qui en a averti de Gaulle dans les premiers jours de l'année 1928. Lequel, stupéfait, lui répond [par cette lettre] le 16 janvier, sans mâcher ses mots. Il revendique la paternité de l'ouvrage sur le ton non d'un simple officier, mais d'un écrivain à part entière, affranchi en tant que tel de toute hiérarchie" (J.-L. Barré, p. 218).
Dans la querelle d'auteurs qui l'oppose au maréchal Pétain, de Gaulle insiste auprès d'Audet pour l'assurer que cela n'a rien à voir avec ses qualités de rédacteur, et mentionnant tour à tour Montesquieu, Paul Bourget et André Gide, il l'assure que son opinion ne changerait pas même s'il s'agissait de ces écrivains.
"Un livre, c'est un homme. Cet homme, jusqu'à présent, c'était moi. Si quelqu'un d'autre, fût-ce un Montesquieu —fût-ce vous-même, mon Colonel, ne s'en mêle, alors de deux choses l'une : ou bien il fera un autre livre, ou bien il démolira le mien qui n'aura plus de caractère et par conséquent de valeur.
Si le Maréchal tient à ce que vous fassiez un autre livre, je n'ai aucune objection à présenter. Je reprendrai purement et simplement mon bien. Mais s'il s'agit de triturer mes idées, ma philosophie et mon style, je m'y oppose et vais le dire au Maréchal. Je m'y oppose pour lui d'abord, car l'ouvrage perdra sa forme et sa couleur. Je m'y oppose aussi pour moi, car si l'ouvrage est à lui, il m'appartient également, tel qu'il est. Qu'il me demande d'y apporter tel ou tel changement, telle ou telle correction, je le ferai, si c'est utile. Mais j'entends le faire moi-même.
Surtout, mon Colonel, faites-moi la grâce de penser qu'il n'y a là aucune espèce de méfiance personnelle à votre égard. J'ai pour vos qualités de toutes sortes, notamment de rédacteur, la plus haute et respectueuse considération. Mais il serait question de Paul Bourget ou d'André Gide que j'emploierais les mêmes expressions, reflets de la même opinion.
Ayez la bonté de me faire connaître votre décision définitive de manière à ce que je m'explique avec le Maréchal. En toutes matières, surtout en celle-là, la meilleure politique est la plus droite et la plus nette.
Le Maréchal n'a jamais voulu reconnaître la différence qu’il y a entre un livre et une rédaction d'État-major. C'est pourquoi j'ai souvent pensé que toute cette affaire finirait mal".
Chef de cabinet du maréchal de 1926 à 1929, le colonel Émile Laure rédigea un mémorandum sur cette affaire et la mésentente entre Pétain et de Gaulle quand, en 1937, paraît La France et son armée chez Plon. "La collaboration avec le commandant de Gaulle a été plus difficile, à cause des prétentions littéraires ─ justifiées d'ailleurs ─ de cet officier, qui se dépouillait mal de sa manière, très recherchée dans la forme et basée, dans le fond, sur un sens réel de l'observation historique, sur la logique dans la recherche des conclusions à en tirer, ces qualités étant partiellement atténuées par une certaine nébulosité. Cependant, par une remise constante de l'œuvre sur le chantier, en la faisant, à longueur de semaines et de mois, ‘limer’, condenser et clarifier, le Maréchal, vers le milieu de 1928, je crois — l'a trouvée à peu près au point (sauf en ce qui concerne Le Soldat de la Grande Guerre, qu'il se réservait de retoucher encore) et a entamé des négociations pour l'édition de l'ouvrage, notamment avec Payot. C'est alors que le commandant de Gaulle, oubliant le but même et les conditions d'exécution du travail — travail d'état-major et aux seules heures d'ouverture de ces bureaux (car, chez lui, le commandant de Gaulle mettait sur pied d'autres livres ou articles qu'il comptait publier sous son nom) —, déclara que l'œuvre était sa propriété littéraire et que le Maréchal avait le devoir d'annoncer, soit sur la couverture, soit dans un avertissement, la collaboration du commandant de Gaulle".
On connaît la correspondance qui s’établit entre de Gaulle, l’éditeur et le maréchal, à l’automne 1938, lorsque Pétain revendiqua à son tour la paternité d’une partie des recherches de De Gaulle dans La France et son armée et demanda qu’une dédicace soit ajoutée aux volumes alors en cours d’impression. Dans cet échange, Charles de Gaulle voulut à la fois "noyer le poisson", selon ses propres termes, donner l’impression de satisfaire "l’illustre soldat", tout en se méfiant de l’entourage du vieux maréchal. Il parvint à faire habilement disparaître quelques mots de la dédicace exigée : "J'adresse l'hommage de ma reconnaissance". Cette dédicace, bien évidemment, disparaîtra totalement dans les éditions suivantes de La France et son armée.
Ch. de Gaulle, Lettres, notes et carnets, t. I. Paris, Plon, 1980.
J.-L. Barré. De Gaulle une vie. L'homme de personne 1890-1944*. Paris, Grasset, 2023.
A. Larcan. De Gaulle inventaire. Paris, Bartillat, 2003.
J.-R. Tournoux. Jamais dit. Paris, Plon, 1971.