
Lettre autographe signée à Baudelaire. 1865. Sur son tableau "Jésus insulté par les soldats", exposé au salon de 1865, et à propos de la traduction de Poe par Baudelaire.
Lot Closed
June 27, 12:37 PM GMT
Estimate
20,000 - 30,000 EUR
Lot Details
Description
Manet, Édouard
Lettre autographe signée à Charles Baudelaire.
Paris [vers le 25 mars 1865].
2 p. ½ in-8 (209 x 132 mm), sur un bifeuillet de papier vergé. Encre noire. Signée "E Manet".
Sur son tableau Jésus insulté par les soldats, exposé au salon de 1865 en même temps qu'Olympia, et à propos d'une nouvelle de Poe traduite par Baudelaire.
Lettre aux belles provenances : Baudelaire, Alexandrine de Rothschild et Daniel Sickles.
Manet remercie Baudelaire de la lettre qu'il lui a écrite de Bruxelles vers le 23 mars 1865 (lettre aujourd'hui perdue), dans laquelle le poète rassurait son ami sur le sort de son Olympia et du Jésus insulté par les soldats qu'il a présentés au jury du Salon de 1865 (Correspondance, II, p. 482). "Mon cher Baudelaire, vous êtes un sage, je m'étais désolé à tort et tandis que je vous écrivais mon tableau était reçu. Je crois même d'après les bruits qui me reviennent que l'année ne sera pas trop mauvaise ; c'est un Jésus insulté par les soldats [souligné]". La lettre que lui avait écrite Baudelaire était accompagnée d'une lettre de recommandation pour Théophile Gautier, membre du Jury, mais Manet n'en a pas eu besoin : "vous ne savez donc pas que Th. Gautier était du jury. Je ne lui ai pas envoyé votre lettre c'était inutile maintenant, il ne faut pas user les bonnes recommandations quand il n'y a pas lieu." Ces deux tableaux provoqueront l'un des plus grands scandales de l'histoire de l'art. Manet a des raisons de s'inquiéter : l'année précédente, son Christ mort et les anges avait suscité l'hostilité au Salon de 1864, et ce qu'il craignait arriva : le réalisme et la brutalité de Jésus insulté scandaliseront le public. Cet "horrible Ecce homo", selon les mots de Paul de Saint-Victor, sera acheté par Durand-Ruel à la veuve du peintre ; il est aujourd'hui conservé à l'Art Institute of Chicago.
Il évoque ensuite la vente d'un autre tableau, "deux fleurs dans un vase, un rien que j'ai exposé chez Cadart", vente qui laisse Manet "assez étonné" : l'acheteur, le critique d'art Ernest Chesneau, avait été très critique à l'occasion du Salon des refusés de 1863, écrivant que "M. Manet aura du talent le jour où il saura le dessin et la perspective ; il aura du goût le jour où il renoncera à ces sujets choisis en vue du scandale". On peut donc douter que l'achat de ce bouquet allait "porter bonheur" au peintre, car, un peu plus tard, Chesneau allait aussi éreinter Olympia au Salon de 1865, n'hésitant pas à parler d' "ignorance presque enfantine des premiers éléments du dessin, parti pris de vulgarité inconcevable". Et ajoutant : "La construction baroque de l''auguste jeune fille', sa main en forme de crapaud, cause l'hilarité et chez quelques-uns le fou rire."
Manet évoque une nouvelle de Poe, la première des Histoires grotesques et sérieuses, que Baudelaire vient de publier : "Je viens de finir le Mystère de Marie Roget car j'avais commencé le livre par la fin, j'ai toujours cette curiosité". Il égratigne le patron du Figaro, qui avait refusé de publier cette nouvelle : "je suis étonné que cet imbécile de Vilmessant [Hippolyte de Villemessant] n'en ait pas voulu, c'est remarquable et amusant."
La correspondance entre Manet et Baudelaire débute en 1863. Dans une lettre du 28 octobre 1865, Baudelaire avoue à Manet qu’il le compte parmi les dix personnes qui lui sont le plus chères, tandis que Manet témoigna envers le poète une réelle amitié, lui servant d'agent littéraire, lui prêtant de l'argent ou, le soutenant lorsqu'il est à Bruxelles.
Manet exécuta plusieurs portraits de Baudelaire, mais aussi de Jeanne Duval, la maîtresse de Charles Baudelaire. Le tableau L'Enterrement est peut-être inspiré par les funérailles de son ami auquel il assistera en 1867.
Charles Baudelaire.
Alexandrine de Rothschild (1968, I, n° 34).
Daniel Sickles (1989, I, n° 31).
Baudelaire, Petit Palais, 1968, n° 713.
Édouard Manet, Lettres à Baudelaire, éd. Cl. Pichois, p. 232-233.
Charles Baudelaire, Correspondance, Pléiade, II, p. 482 (pour la lettre à laquelle Manet répond).
Retranscription de la lettre :
"Paris,
Mon cher Baudelaire, vous êtes un sage, je m'étais désolé à tort et tandis que je vous écrivais mon tableau était reçu. Je crois même d'après les bruits qui me reviennent que l'année ne sera pas trop mauvaise ; c'est un Jésus insulté par les soldats et c'est je crois la dernière fois que je me lance dans de pareils sujets ; mais vous ne savez donc pas que Th. Gautier était du jury. Je ne lui ai pas envoyé votre lettre c'était inutile maintenant, il ne faut pas user les bonnes recommandations quand il n'y a pas lieu.
J'ai été assez étonné ces jours-ci Mr Ernest Chesneau m'a acheté un tableau, deux fleurs dans un vase, un rien que j'ai exposé chez Cadart, il va peut-être me porter bonheur.
Je viens de finir le Mystère de Marie Roget car j'avais commencé le livre par la fin, j'ai toujours cette curiosité, et je suis étonné que cet imbécile de Vilmessant n'en ait pas voulu, c'est remarquable et amusant.
Mille amitiés de la part de toute la famille
Et tout à vous
E. Manet"