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Auction Closed
April 30, 05:01 PM GMT
Estimate
10,000 - 15,000 EUR
Lot Details
Description
Proue de pirogue, Duala, Cameroun
Haut. 73 cm ; long. 120 cm ; larg. 44 cm
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Duala Canoe Figurehead, Cameroon
Height 28 ⁵/₈ in ; length 47 ¹/₄ in ; width 17 ¹/₄ in
Collection Pierre Harter (1928-1991), Paris, avant 1960
Riqlès (de), Paris, Arts Primitifs. Collection Pierre Harter, Paris, 21 juin 1995, lot 83
Collection Jean-Paul Chazal, Paris, acquis lors de cette vente
Zürich, Kunsthaus, Die kunst von Schwarz Africa, 31 octobre 1970-17 janvier 1971
Harter, "Les courses de pirogues coutumières chez les Duala ou Pembisan a Myoloo Duala" in Recherches et Etudes
Camerounaises, 1960, p. 50, n° 5
Leuzinger, Die Kunst von Schwarz-Africa, 1971, p. 215
Meyer, Objets africains. Vie quotidienne, rites, arts de cour, 1994, p. 37
Par Pierre Mollfulleda
« Un soir, on me conduit chez une femme presque centenaire, veuve de Dikoumé Bell, le dernier sculpteur de proues de pirogues. Dans la pénombre d’une lampe à pétrole, j’aperçois deux proues ou ‘tangué’, toutes neuves et multicolores. Je les achète. Je me rends ensuite chez les deux princes Ekwala Essaka de Deïdo et N. de Bonendale. Je leur propose mes neuves contre leurs anciennes [..] et je fais don de l’une d’elles au musée de Douala. Je garde celle de Deido, […] probablement réalisée par le même auteur que celle du musée de la Porte Dorée. On y retrouve les lions d’Angleterre et la fleur de lys, appel magique à l’aide puissante des piroguiers de l’époque. »
Mémoires du Dr. Pierre Harter
Acquise par Pierre Harter vers 1957 auprès du prince Ekwala Essaka de Deïdo, cette proue de pirogue fut choisie par Elsy Leuzinger en 1970 pour figurer dans l’emblématique exposition Kunst aus Schwarz-Afrika, au Kunsthaus de Zurich. Elle témoigne superbement, par la beauté et la singularité de son iconographie, de l’étroit corpus des anciennes proues tângé. Evoquant un bestiaire médiéval, son imagerie de sarabande fluviale signifie tant l’importance du fleuve dans la culture Duala, que l’élaboration de sa structure clanique.
Au cœur de la culture Duala : le fleuve, la pirogue sacrée et sa proue, tângé
« Parmi les cérémonies traditionnelles encore pratiquées de nos jours à Douala, le pembisan (course de pirogues coutumière) est une des plus anciennes, et c’est aussi celle qui semble avoir conservé presque intacte sa rigueur coutumière d’antan »[1]. Les grandes pirogues myolo, qui pouvaient atteindre 20 à 28 mètres de long, s’inscrivaient au cœur de la culture Duala, dans le contexte de l’émulation virile qui opposait autrefois les différents clans. Constructions considérées comme sacrées, elles étaient dotées d’une « réelle personnalité » (ibid.) qui se reflétait tant dans leur nom que dans les nombreux chants qui les célébraient.
Leur décor se concentre sur la proue amovible, tângé, création à la fois symbolique et efficiente. Les pouvoirs magico-religieux du tângé étaient renforcés par de nombreux rituels : « La veille de la course, à minuit, la proue est repeinte en grand secret, puis elle est voilée jusqu’au lendemain, afin d’éviter l’emprise des fétiches adverses ; parfois, elle est repeinte deux fois de suite, la première couche étant destinée à tromper les autres clans. Le matin de la course, le tângé est recouvert de plantes fétiches : deux herbes en particulier, mbondi makan et lon makan qui apaisent la puissance des autres pirogues ; et l’écorce de l’arbre susa, qui protège des dangers surnaturels »[2]. Indispensables au succès de la course, les proues étaient réalisées par des artisans spécialisés - moyennant un prix très élevé - puis gardées par des hommes vigoureux afin de conjurer tout maléfice.
La proue tângé de la collection du Dr. Pierre Harter et Jean-Paul Chazal
La proue tângé de la collection du Dr. Pierre Harter et Jean-Paul Chazal se distingue par la beauté et la richesse de son décor composé de grands motifs ajourés. Deux animaux hybrides, salamandres ou lions stylisés, s’affrontent de part et d’autre d’un élément central. Ils sont encadrés par deux motifs récurrents au sein de ce corpus : à droite un oiseau marin (assimilé à un cormoran) et à gauche un serpent avalant un second oiseau. Au centre du motif frontal se distingue une figure mi-humaine, mi-simiesque, tenant un harpon qu’elle plante dans la queue du serpent. A cette iconographie traditionnelle s’ajoute le rare motif – rappel des contacts puis de la présence européenne sur la côte du Cameroun à partir du XVe siècle – d’une fleur de lys couronnant la composition.
Pierre Harter fut le premier à publier, en 1960, un texte sur « Les courses de pirogues coutumières chez les Duala ou Pembisan a Myoloo Duala » (in Recherches et Etudes Camerounaises, 1960). Selon lui, « chaque clan duala adopta jadis un animal fétiche. […] Mais, peu à peu, chacun voulut posséder un animal plus puissant que celui du voisin, et, pour surcroît de puissance et de moquerie, chacun voulut le représenter au moment où il dévorait celui de l’adversaire…, ce qui, à la fin, devait mener à ces dégustations en chaîne que l’on observe de nos jours »[3]. A cette première interprétation clanique, il ajoute une dimension magique en identifiant dans le serpent la figure mythique de nyungu et en associant à l’oiseau la phrase prononcée par le devin au début de la course « sumwa mba o ndutu », qui conférait à la pirogue la rapidité d’envol du cormoran. Par ces représentations zoomorphes, émanant de l’univers maritime des Duala et magnifiquement sculptées dans du bois de bokuka - blanc et résistant - les participants s’assuraient la protection des esprits de la nature durant leurs courses sur le fleuve Wuri.
La dernière proue Duala en main privée d’un étroit corpus
Au sein de l’étroit corpus des douze anciennes proues de pirogues Duala référencées, les créations qui, comme celle-ci, présentent un décor aussi complexe qu’abouti, sont toutes conservées dans des collections muséales : une au Museum für Völkerkunde de Leipzig, une à l’Ethnologisches Museum de Berlin (inv. n° III C 7029) et deux au musée du quai Branly à Paris (inv. n° 34.171.1013 et inv. n° 73.1963.o.181). Œuvres conçues par de grands artistes, elles illustrent l’apogée de l’art sculptural Duala. Par ses caractéristiques stylistiques et formelles, la proue de pirogue de la collection du Dr Pierre Harter s’apparente en particulier à celle conservée au quai Branly (inv. n° 73.1963.o.181), anciennement au Musée des Arts Africains et Océaniens (Paris). Aux similarités stylistiques s’ajoutent celles de l’iconographie, avec notamment le motif du serpent dévorant l’oiseau en dernier, laissant supposer que ces œuvres proviennent d’un même atelier voire d’un même artiste originaire de l’école de Deïdo, quintessence du style Duala, où « la délicatesse des figures est des plus recherchées » (Harter, ibid. p. 75). Mais tandis que la proue du musée du quai Branly, autrefois peinte, présente aujourd’hui la blancheur d’origine du bois de bokuka, celle de la collection du Dr Pierre Harter possède encore sa coloration rouge qui accentue la finesse de la sculpture et témoigne de sa participation aux grandes courses pembisan.
Grâce à la dynamique de la sarabande fluviale, cette frise narrative – dont les courbes ondulantes représentent les flots du fleuve Wuri - illustre l’inventivité des grands artistes duala qui, à l’acmé des courses de pirogues pembisan, mettaient tout leur talent dans ces constructions subtiles, auxquelles étaient conférés les pouvoirs magico-religieux les plus efficaces. La puissance et la délicatesse de ces images symboliques, chargées d’assurer la victoire, sont ici accentuées par les indices des différents rituels auxquels cette proue a été soumise et témoignent de l’importance majeure de l’iconographie dans les créations duala. Par l’ensemble de ses qualités, cette œuvre s’impose comme l’un des témoins les plus remarquables d’un corpus extrêmement restreint et singulier de l’histoire des arts d’Afrique.
[1] Harter, « Les courses de pirogues coutumières chez les Duala ou Pembisan a Myoloo Duala » in Recherches et Etudes Camerounaises, 1960, p. 71
[2] Ibid. p. 75
[3] Ibid. p. 76
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