View full screen - View 1 of Lot 33. Lettre autographe signée à Paule Sandeau [1861]. Flaubert ne souhaite pas publier "Salammbô" en même temps que "Les Misérables" de Hugo...

II. Livres XIX-XXIe siècles (lots 17-53)

Flaubert, Gustave

Lettre autographe signée à Paule Sandeau [1861]. Flaubert ne souhaite pas publier "Salammbô" en même temps que "Les Misérables" de Hugo..

Lot Closed

July 4, 12:32 PM GMT

Estimate

5,000 - 7,000 EUR

Lot Details

Description

Flaubert, Gustave 

Lettre autographe signée à Paule Sandeau.

[Croisset] 21 octobre [1861].

 

4 pages in-8 (210 x 138 mm), à l'encre sur un bifeuillet de papier bleu. Signée "Gustave Flaubert". Quelques ratures.


Remarquable lettre de Flaubert sur le point d’achever la rédaction de Salammbô qu’il ne souhaite pas voir paraître en même temps que le chef-d’œuvre hugolien, annoncé pour le début de l’année 1862.


"Il me semble, à moi, très présomptueux & assez stupide de vouloir attirer l'attention publique pendant tout le temps que les Misérables paraîtront."


Il va terminer Salammbô ("je commence demain mon dernier chapitre que je compte avoir fini vers la fin de janvier"), mais anticipe le succès des Misérables de Victor Hugo, et, pour éviter que la parution de son roman n'en soit éclipsée, il envisage d'en retarder la publication : "Quant à la publication il est fort probable (entre nous) qu'elle se trouvera reculée jusqu'à l’automne prochain ou l'année prochaine ; à moins que mon éditeur (je ne sais lequel) ne veuille risquer la chose, quand même. Mais il me semble, à moi, très présomptueux & assez stupide de vouloir attirer l'attention publique pendant tout le temps que les Misérables paraîtront. Or, si les huit volumes paraissent tous les mois, deux à deux, à partir de février ce sera une affaire de quatre mois ce qui me rejette en juin, époque détestable. Voilà [...]".

Notons que Flaubert aura des mots durs sur Les Misérables, qui l'"exaspèrent" : "Moi qui ai passé ma vie à l’adorer [Victor Hugo], je suis présentement indigné ! [...] Je ne trouve dans ce livre ni vérité ni grandeur. Quant au style, il me semble intentionnellement incorrect et bas." (lettre à Mme Roger des Genettes, juillet 1862).


Évoquant l’achèvement de son roman, l'écrivain livre sa conception de la création et de l’art littéraire : "Le succès n'est pas mon affaire. C'est celle du hasard & du vent qui souffle", et rêve de voyages : "Mon sang de peau-rouge [...] se met à bouillonner dès que je me trouve au grand air."


L'ermite de Croisset, qui avait voyagé en Orient plus d'une dizaine d'années auparavant, évoque avec des envolées romantiques sa fascination du voyage, "la plus amusante manière de s'ennuyer c'est-à-dire de vivre qu’il y ait au monde. Ce goût-là, quand on s'y livre ne tarde pas à devenir un vice, – une soif insatiable. Combien n'ai-je pas perdu d'heures dans ma vie à rêver au coin de mon feu, de longues journées passées à cheval dans les plaines de la Tartarie ou de l'Amérique du Sud. – Mon sang de peau-rouge [...] se met à bouillonner dès que je me trouve au grand air, dans un pays inconnu. J'ai eu q[uel]q[ue]fois – [...] des espèces de délire de liberté où j'en arrivais à crier tout haut, dans l’enivrement du Bleu, de la Solitude & de l'Espace. – & cependant je mène une vie recluse & monotone, une existence presque cellulaire & monacale."


Épouse de l'écrivain Jules Sandeau, ami de Flaubert, Paule Sandeau semble avoir éprouvé pour l'écrivain une amitié amoureuse. Le 5 août 1861, soit quelques mois seulement avant cette lettre, Maxime Du Camp taquine Flaubert à ce sujet : "J'ai vu plusieurs fois la mère Sandeau avant mon départ : elle a vraiment beaucoup d'affection pour toi, et elle m'a touché, elle a même remué mon vieux cœur par la bonne façon dont elle parle de toi. Elle est vraiment bien bonne femme, douce et serviable ; mais je suis de ton avis, il y a ce sacré nez ; depuis que tu m'en as parlé, il me semble plus long qu'autrefois. Je crois que cela lui ferait plaisir de casser une croûte de sentiment avec toi. Baste ! Fais un effort et casse-là, nez en plus ou nez en moins, qu'est-ce-que cela fait? Baise-la en levrette, le chignon cachera le pif !".

 

Paule Sandeau, née Portier, elle épousa Jules Sandeau, à Nantes, en 1842.

G. Flaubert, Correspondance, éd. J. Bruneau, Pléiade, t. III, p. 185 à 187 (par erreur datée du 28 novembre 1861).


G. Flaubert, Édition électronique des lettres de Flaubert, éd. Yvan Leclerc et Danielle Girard, en ligne : https://flaubert.univ-rouen.fr/%C5%93uvres/correspondance/21-octobre-1861-de-gustave-flaubert-%C3%A0-paule-sandeau/?person_id=161&tab=from (date corrigée par rapport à l'édition en Pléiade).

"21 octobre.

Quelle gente lettre vous m’avez écrit ! Il n'est pas possible de lire rien de plus aimable et de plus charmant. J'en ai été ravi & touché. Tout ce que vous me dites de mon livre est bien encourageant & bien bon. Mais qu'en résultera-t-il ? Je commence demain mon dernier chapitre que je compte avoir fini vers la fin de janvier. Quant à la publication il est fort probable (entre nous) qu'elle se trouvera reculée jusqu'à l’automne prochain ou prochaine ; à moins que mon éditeur (je ne sais lequel) ne veuille risquer la chose, quand même. Mais il me semble, à moi, très présomptueux & assez stupide de vouloir attirer l'attention publique pendant tout le temps que les Misérables paraîtront. Or, si les 8 volumes paraissent tous les mois, deux à deux, à partir de février, ce sera une affaire de quatre mois ce qui me rejette en juin, époque détestable. Voilà.

Je comptais cet été sur un peu d'argent p[ou]r prendre l'air. C’est de ce côté-là seulement que la chose me blesse. Car je n'ai nullement la maladie typographique – Dès que j'ai fini un livre il me devient complètement étranger, étant sorti de la sphère d'idées qui me l'a fait entreprendre – Donc quand Salammbô sera recopiée – & recorrigée je la fourrerai dans un bas d'armoire & n'y penserai plus, – fort heureux de me livrer immédiatement à d'autres exercices. Advienne que pourra ! Le succès n'est pas mon affaire. C'est celle du hasard & du vent qui souffle.

Je ne tiens compte que des intentions. C'est p[ou]r cela que je m'estime, les miennes étant hautes & nobles. & voilà p[ou]rquoi j'ai défendu le doux Vacquerie. S'il n'a pas plus de talent, – est-ce sa faute ? Je garde toute ma haine & tout mon dédain pour les gens qui font des choses convenables et réussies. – & j'aime mieux un bossu, un nain & même un crétin du Valais qu’un môsieu quelconque. Il n'est pas donné à tout le monde d'être ridicule. Êtes-vous bien sûr que dans vingt-cinq ans La Camaraderie, ou La Calomnie*, sera plus admirée que Les Funérailles de l'honneur **?  Parlons d'autre chose, le sujet n'est pas gai.

Je viens de me livrer à des lectures médicales sur la soif & la faim, – & j'ai lu entr'autres la thèse du D[oc]teur Savigny le médecin du radeau de La Méduse***. Rien n'est plus dramatique, atroce, effrayant. Quel est le sens providentiel de toutes ces tortures ? Mais je connais quelque chose de bien plus affligeant p[ou]r l'humanité. C'est la Jessie du sieur Mocquard****. Parlez-m'en un peu. Quelles idées ! quel langage ! quelle conception ! Les expressions me manquent pour exprimer mon horreur.

Vous avez bien raison d'aimer les voyages. C'est la plus amusante manière de s'ennuyer c'est-à-dire de vivre qu’il y ait au monde. Ce goût-là, quand on s'y livre ne tarde pas à devenir un vice, – une soif insatiable. Combien n'ai-je pas perdu d'heures dans ma vie à rêver au coin de mon feu, de longues journées passées à cheval dans les plaines de la Tartarie ou de l'Amérique du Sud. – Mon sang de peau-rouge (vous savez que je descends d'un Natchez ou d'un Iroquois) se met à bouillonner dès que je me trouve au grand air, dans un pays inconnu. J'ai eu q[uel]q[ue]fois – & la dernière entr'autres, c'était il y a trois ans, près de Constantine) des espèces de délire de liberté où j'en arrivais à crier tout haut, dans l’enivrement du Bleu, de la Solitude & de l'Espace. – & cependant je mène une vie recluse & monotone, une existence presque cellulaire & monacale. De quel côté est la vocation ?

Je vous félicite d'avoir été heureuse, ces vacances – à propos de votre cher fils, que 'j'aime en vous' comme diraient les gens d’Église. Écrivez-moi de longuissimes lettres où vous direz tout ce qui vous passera par la tête. Plus il y en aura & mieux ce sera. Je pense à vous très souvent & très profondément – & j'ai grande envie de vous revoir. Je vous baise les mains. Gve Flaubert."


* La Calomnie et La Camaraderie ou la courte échelle, deux pièces d’Eugène Scribe représentées au Théâtre-Français.

** Les Funérailles de l'honneur, drame d’Auguste Vacquerie joué au Théâtre de la Porte-Saint-Martin.

*** Jean-Baptiste-Henri Savigny, Observations sur les effets de la faim et de la soif éprouvées après le naufrage de la frégate du roi La Méduse en 1816.

**** Jessie, roman de Jean-François-Constant Mocquard.