Lot 113
  • 113

Genet, Jean

Estimate
35,000 - 45,000 EUR
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Description

  • Genet, Jean
  • "Mon cher Frechtman..." Très important ensemble de lettre à son traducteur, agent littéraire et confident Bernard Frechtman. Paris, Athènes, Brindisi, Palerme, Copenhague, Innsbruck, Munich, Naples, Pise Munich, Pise, Charleroi, Athènes, etc., [1949-1964].
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Correspondance en grande partie inédite, "l’une des plus importantes et des plus riches de l’auteur" (Théâtre complet, p. 1348).

Environ 245 pièces, dont environ 180 lettres autographes signées (environ 255 p. de formats variés, surtout in-4 ou in-8), 15 cartes postales autographes signées et 50 télégrammes. 3 enveloppes. Les lettres sont rarement datées.
[Avec :] environ 9 lettres de Bernard Frechtman (18 p. ; 2 tapuscrites), annotées et envoyées par Genet.
(La collation précise des documents est malaisée : Genet répondait souvent à Frechtman en écrivant au verso ou dans les marges des lettres qu’il recevait avant de les renvoyer. 2 télégrammes reçus par Genet sont aussi envoyés à Frechtman, avec des annotations autographes signées.) Ces lettres comprennent des épreuves du Balcon avec corrections autographes (2 p.), une liste de personnalités à inviter à la générale des Nègres, avec leurs adresses (1 p.), toujours envoyées à Frechtman.



Un traducteur, agent littéraire et confident. Bernard Frechtman (1914-1967), jeune juif new-yorkais, séduisant et féru de littérature française, s’est vu confier la traduction anglaise de Notre-Dame-des Fleurs par l’éditeur Morihien en 1948. Traducteur de presque tout l’œuvre de Genet, par la traduction desquels Genet est, encore aujourd’hui, lu et joué en anglais, il devint non seulement l’agent littéraire de Genet en langue anglaise, à la gloire duquel il contribua fortement outre-Atlantique, mais aussi son attaché de presse, son secrétaire particulier, son homme d’affaire et son confident amoureux. Frechtman en vint à consacrer toute sa carrière à Genet, qui devint son unique client, dans une relation quasi fusionnelle, à tel point que, quand l’auteur mit brutalement fin à leur relation en 1965, Frechtman perdit tous repères et se suicida le 2 mars 1967 -- ce qui, comme le suicide d’Abdallah en 1964, pour lequel il n’est pas non plus étranger, plongera à son tour Genet dans une dépression.



En grande partie inédite, cette correspondance a fait l’objet d’une trop courte sélection dans son Théâtre complet : aux côtés de lettres à Patrice Chéreau, Roger Blin ou Jean-Louis Barrault, c’est la correspondance à Bernard Frechtman qui est la plus représentée dans cette édition, avec seulement 43 documents (p. 905-951). Outre le fait qu’elle souffre parfois de longues coupures par rapport au texte complet des lettres, cette sélection de la Pléiade se concentre sur la création littéraire et ne comprend que des lettres écrites sur une période de six années (1956-1962), alors que la correspondance totale couvre une quinzaine d’années (1949-1964). 



L’une des plus importantes correspondances de Genet : c’est ainsi que les critiques s’accordent à considérer ce vaste champs épistolaire qui s’étend sur une quinzaine d’années, parmi les plus intensément créatrices de la vie de Genet ; elle est d’ailleurs une source capitale pour les biographes de Genet, que ce soit Ed. White ou J.-B. Moraly.
De cet ensemble volumineux qui permet de suivre, au jour le jour, les préoccupations et les créations de l’écrivain, nous ne pouvons ici qu’évoquer les grandes thématiques en trahissant évidemment la subtilité de l’échange, en réduisant hélas la variété des tons et des thématiques multiples.



Création. En cette période de 1957-1961, Genet s’est détaché du genre romanesque et se concentre sur la création théâtrale ; au fil des lettres, on assiste à l’élaboration de son œuvre, principalement Le BalconLes NègresLes Paravents et Le Bagne, restée inachevée, mais aussi son texte sur Giacometti, textes à propos desquels Genet sollicite l’opinion de son traducteur. "Je travaille comme un forcené. J’espère que ma nouvelle pièce sera bien. Mieux que Les Nègres et que Le Balcon. Beaucoup plus solide, elle tiendra mieux. Je crois que ce sera ma première vraie pièce." Exigeant et infatigable, Genet ne se montre jamais satisfait : "Avez-vous lu Les Paravents ? […] je dois encore travailler la pièce. Très, très imparfaite" ; quant aux Nègres : "Plus je pense aux Nègres, plus je la vois comme une pièce très mauvaise, gonflée, lourde, faite avec des mots et des phrases creuses. C’est le type même de fausse bonne pièce." Il n’est guère plus tendre avec Le Balcon : "c’est très mauvais, et très mal écrit. Prétentieux. Mais comment faire ? Si je m’efforçais à avoir un style plus neutre, moins tordu, il conduirait mon imagination vers des mythes et des thèmes trop sages, bien trop conventionnels." Genet souhaite inventer un style en dehors de "ce théâtre capitonné, divisé en loges, baignoires, balcons, etc. je voudrais écrire pour un théâtre de 20 000 places. Il faut donc trouver un style qui ne soit pas murmuré mais presque hurlé. Et trouver des situations qui justifient ces hurlements. Ecrire pour ces espèces de boîtes -- les théâtres actuels -- me tuerait." Il émet également des avis sur les mises en scènes de ses pièces, déplorant les piètres qualités d’Orson Welles ("très mauvais metteur en scène de cinéma. Pour le théâtre je ne sais pas"), critiquant la mise en scène de Peter Brook pour Le Balcon, semblant lui préférer Roger Blin, qui "a le mieux compris ce que je voulais : le délire jugulé et qui se cabre. Avec Le Balcon, c’est du délire rappelé à l’ordre par un professeur de danse classique, et qui prend la pose". Écrivain engagé, il refuse que sa pièce Les Nègres soit représentée en Pologne avec des acteurs blancs et réagit à une représentation en Afrique du Sud sous l’Apartheid.



Abdallah. L’écrivain évoque aussi sa relation amoureuse avec Abdallah, qui lui inspirera Le Funambule (voir lot 112). À Palerme, avec Abdallah, Genet s’improvise entraîneur et met au point un numéro de voltige pour son amant : "Il travaille tous les soirs. Je le fais répéter l’après-midi, avec la musique, et tout marche bien. Dans quelques jours, il refera le saut périlleux sur le fil. Sa danse est belle. Les gens du cirque sont vraiment les premiers sympathiques et bons que je connaisse. Je vis à peu près avec le cirque et j’ai déjà plein de projets. Je vais peut-être mettre au point un numéro de voltige (une écuyère et un jockey) et un charivari avec des masques. Mais c’est A[bdallah] qui a le plus beau rôle. Son travail (sa rigueur, sa discipline) impressionne tout le monde". Plus tard, après la terrible chute de son amant, il écrit une très belle lettre, triste et admirative : "il ne remontera probablement plus jamais sur le fil. […] C’était un merveilleux acrobate, acclamé chaque fois par le public […] Avec Abdallah sur le fil, Paris réussit une espèce de chef-d’œuvre. Tout est foutu en l’air. Il est tombé en faisant le saut périlleux, sur sa jambe opérée. Il ne boitera peut-être pas, mais il n’est plus question qu’il remonte sur le fil. […] je ne le laisserai pas tomber. Je veux qu’il quitte le cirque et qu’il vienne me rejoindre en Grèce." Suite à cette chute mettant un terme à sa carrière et suite à l’abandon de Genet, Abdallah se suicidera en 1964. Genet évoque d’autres amants, tel un militaire nommé Yvars, qui a été son "petit copain" et que Genet dit avoir "tiré d’affaire" (cette relation n’est pas mentionnée par les biographes).



Voyages. Nous suivons les incessantes pérégrinations de l’auteur, d’Athènes, Vienne, Copenhague, Sicile, Amsterdam, Gand, Munich ou Corfou, d’où il ne cesse d’écrire à son agent, livrant au passage ses sentiments sur les siciliens qu’il tolère, les corses et les turcs qu’il exècre, ou son intérêt pour l’Allemagne qu’il a connue dans sa jeunesse.



Enthousiasmes littéraires et artistiques. Sur le conseil de Frechtman, Genet découvre Kafka, qui lui inspire une des plus belles et plus intenses lettres de toute la correspondance ("Son inquiétude, son angoisse, je les comprends bien mais ne les éprouve pas. S’il paraît être hanté par l’existence d’une transcendance insaisissable, d’un tribunal dont on ignore tout mais dont on dépend, d’une culpabilité sans objet, au contraire j’ai le sentiment d’être responsable de tout ce qui m’arrive, et même de ce qui arrive ailleurs qu’ici aux autres."). À Amsterdam, on assiste à sa découverte de Rembrandt et de Vermeer, qui le transportent et lui inspireront un ouvrage sur Rembrandt, dont seuls quelques fragments sont connus. "La masse rouge du tapis de table m’est entrée dans la poitrine", écrit-il, admiratif de la mise en scène d’un tableau de Rembrandt. L'émotion est à son comble devant les Franz Hals : "Je viens de voir les Franz Hals. Je suis sur le cul. C'est la première fois qu'en face d'un tableau les larmes me venaient aux yeux."



Homme d’affaireGenet a constamment besoin d’argent : "Comment va la pièce ? Est-ce que je gagne de l’argent ?", s’enquiert-il. "Démerdez-vous pour que j’aie du fric toute cette année […] Vendez n’importe quoi à n’importe qui", écrit-il encore, et Frechtman est chargé de vendre les droits de ses pièces aux États-Unis ("Vous savez ce que je pense des Ricains. Mais démerdez-vous pour vendre Les Nègres. Il faut aussi discuter ferme et obtenir du fric de Lars Schmidt. Sinon je suis foutu : plus un sous"), tout en s’occupant de la gestion de ses biens, de s’occuper de la mère d’un de ses protégés, lui servant même d’auxiliaire dans les transactions de son compte bancaire caché en Suisse. Son représentant littéraire doit aussi le tenir au courant des représentations partout dans le monde : "Où en êtes-vous dans la traduction des Paravents ? Est-ce que Le Balcon et Les Nègres ont bien marché chez Grove ? Et en Allemagne ? Je ne sais rien. […] Quand joue-t-on Les Nègres aux États-Unis ? Que fait Blin ?".



ConflitsPeu à peu à partir de 1963, un conflit oppose Genet à son traducteur : l’auteur commence à douter de la qualité des traductions de Frechtman et de ses qualités d’homme d’affaire, mais réagit aussi à l’arrogance de son traducteur : "Dans plusieurs de vos lettres, vous m’avez fait votre propre éloge : c’est grâce à votre traduction qu’on joue Les Nègres, etc. en Amérique. Oui. C’est vrai et c’est faux. C’est dans votre traduction qu’on ne joue pas Les Nègres en Angleterre. Ce n’est pas votre traduction qui est jouée à Berlin. Il y a d’autres raisons de succès ou d’échec de mes pièces, autres que vos traductions. Mais ma parole, à vous lire, quelques fois, on croirait que je vous dois tout. Votre vanité et vos prétentions dépassent les miennes, et de loin". Pris de remords, il envoie aussi des lettres lyriques et affectueuses pour s’excuser de son "caractère tempétueux" : "Vous devez être éreinté par mes moments d’humeur, et par mon impolitesse. Je vous demande de ne pas m’en vouloir trop. Mettez cela sur le compte d’un caractère impétueux, mais surtout ne m’en veuillez pas." Plus tard, il émet de nouvelles critiques : "Je ne doute pas de votre bonne foi, je vous l’ai déjà dit, mais je doute de vos vertus d’homme d’affaire. Je vous l’ai aussi déjà dit. Rosica me semble plus à son aise", avant un très sec télégramme de 1964, par lequel il informe que Rosica Colin le remplacera désormais.



"Lorsque l’intégralité de la passionnante correspondance Genet-Frechtman sera publiée, on se rendra compte à quel point cette relation, qui n’était que professionnelle, a été une des plus fortes qu’ait vécues Genet." (J.-B. Moraly, in Dictionnaire Jean Genet, p. 268).



[On joint :]
Genet, Jean. Lettre autographe signée à Rosica Colin, 28 décembre 1952. -- Gallimard, Gaston. Télégramme à Jean Genet, à propos de la publication Ça bouge encore (premier titre de Les Paravents) et ses tractations avec Barbezat ; annoté par Genet et ensuite renvoyé à Frechtman. -- Barbezat, Marc. Lettre autographe signée à Genet, ayant servi au verso à Genet pour écrire à Frechtman. -- Union des banques Suisses. Lettre tapuscrite à Jean Genet.



Provenance : Bernard Frechtman. -- Achat en 1989.



Références : Théâtre complet, Éd. M. Corin et A. Dichy. Pléiade, 2002. -- Ed. White, Jean Genet, N.R.F., 1993, principalement p. 473-475. -- J.-B. Moraly, Jean Genet, la vie secrète. La Différence, 1988. -- Dictionnaire Jean Genet. Sous la dir. de M.-Cl. Hubert. Champion, 2014.