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Tinan, Jean de
CORRESPONDANCE CROISÉE AVEC MARIE LEPEL-COINTET. 31 DÉCEMBRE 1893-27 SEPTEMBRE 1898.
Estimate
12,00015,000
LOT SOLD. 13,750 EUR
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Tinan, Jean de
CORRESPONDANCE CROISÉE AVEC MARIE LEPEL-COINTET. 31 DÉCEMBRE 1893-27 SEPTEMBRE 1898.
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Details & Cataloguing

Livres et Manuscrits

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Paris

Tinan, Jean de
CORRESPONDANCE CROISÉE AVEC MARIE LEPEL-COINTET. 31 DÉCEMBRE 1893-27 SEPTEMBRE 1898.
Important ensemble de 74 lettres autographes signées de Jean de Tinan, avec une lettre dictée signée, et 60 lettres autographes signées de Marie Lepel-Cointet. 280 et 285 pp. de formats divers, montées sur onglets en 2 vol. in-8 (225 x 160 mm). Demi-chagrin noir, dos lisse orné de fleurons et pointillés dorés, et d'une ou de deux têtes de mort dorées (Reliure de l'époque).
Mors du second volume frottés.

Exceptionnelle correspondance croisée entre le jeune écrivain et son amie Marie Lepel-Cointet, une parente éloignée, qui réside au château Aurélien, près Fréjus, et parfois à l’abbaye de Jumièges, concernant principalement son amour malheureux pour Edith, la future Flossie de Penses-tu réussir ?

C’est Tinan lui-même qui eut l’intention de réunir ces lettres comme témoignage de sa “maladie”, ainsi que le prouvent trois feuillets, reliés en tête du premier volume, portant de sa main “ Lettres 1893 et 1894” et “Ma vie”, et ainsi que la note de Marie Lepel-Cointet ouvrant cet ensemble, intitulée “Vers la mort” et datée du 28 novembre 1898, c’est-à-dire de dix jours après le décès de Tinan.

Certaines lettres n’étant pas datées, le montage chronologique n’est pas toujours exactement respecté -- l’on s’en rend compte par exemple lorsqu’il est question de la parution de L’Impuissance d’aimer, orné d’un frontispice de Rops (que Tinan envoie d’ailleurs à Marie Lebel-Cointet), mais il est évident que l’on ne peut être que saisi par l’évolution des sentiments qui s’emparent du jeune écrivain et par l’analyse lucide qu’il en fait lui-même, jour après jour.

Tinan, tout au long de ces pages, se confie totalement à cette amie, parfois indulgente, parfois grondeuse, et lui livre le résultat de ses introspections. Conscient de ses contradictions, de ses “oscillations”, il dresse le bilan de sa situation à la fin de l’année 1893 : après trois aventures sentimentales qui lui ont appris à “s’offrir”, une crise de mysticisme exagéré et une autre crise du “culte du moi” à outrance, il se juge parvenu à un “égotisme tempéré de tendances morales”. Revendiquant son extrême sensibilité, oscillant justement entre amour et mépris de soi, son exquise ironie s’exprime autant dans l’enthousiasme que dans le scepticisme.

Et si elle n’est qu’exceptionnellement nommée, et le plus souvent par son initiale, c’est bien Edith Durand qui occupe durant ces quelques mois presque toutes ses pensées, jusque dans son choix de partir pour Montpellier lorsqu’il est reçu à l’Ecole d’agriculture. Et Tinan, qui fait la distinction entre ses petites amies et la “bien aimée” idéale, décrit une jeune fille adorablement jolie et d’une exquise intelligence inculte. “Somme toute : je l’aime follement – il faut être moi c.a.d. un insupportable analyste, architecte de cathédrales romano-gothiques sur pointes d’aiguilles pour ne pas trouver dans le seul fait d’aimer ainsi le bonheur”. Mais en raison de sa méfiance naturelle et de la réalité économique, il avoue avoir voulu salir cet amour : “j’ai essayé de me persuader qu’elle ne valait pas mieux que les autres” mais “son regard clair a démoli mes beaux échafaudages de scepticisme”.

Autant évoque-t-il avec une émotion extrême le souvenir d’une caresse sur sa joue, autant est-il capable, après qu’Edith a repoussé ce rêve d’amour, de déclarer que toutes les femmes l’écœurent “parce qu’elles sont gaies ; je veux trouver celle près de laquelle je pourrai sourire tristement – elles sont toutes médiocres”. Mais entre lucidité et désespoir, il est contraint de s’avouer vaincu : “je suis mort à la vie. Celle que j’aime est loin très loin. Je VEUX l’aimer jusqu’à la dernière heure”, et parle des cicatrices douloureuses que son rêve détruit va laisser. A plusieurs reprises, Tinan demande à Marie Lepel-Cointet de lui renvoyer toutes les lettres qu’il lui a écrites, dans lesquelles il parle de cet amour perdu, tout en réclamant une photographie d’Edith et de ne considérer le livre qu’il va écrire que comme un essai d’œuvre d’art, même si composé de lambeaux de lui-même.

A ces si émouvantes confessions, se mêlent des considérations d’ordre plus quotidien comme la condamnation de l’anarchiste Jean Grave en février 1894, l’organisation de ses études à Sainte-Barbe d’abord puis à Montpellier – où Tinan est reçu major à l’école d’agriculture - voulant croire qu’après trois années d’études, il aura les moyens d’aller vivre ailleurs, de quitter ce vieux monde pourri. On relève également des réflexions ou des commentaires sur le milieu littéraire qu’il fréquente : il juge charmant le Sâr Péladan, se moque des collaborateurs de l’intéressante Revue Blanchetous en cravate & si polis, si polis […] seulement ils ont oublié d’avoir une âme, rend visite avec son ami Lebey à Stéphane Mallarmé dont l’étonnante sérénité le fascine : “il me semble, au milieu de cette simplicité, avoir reçu une sorte de baptême. J’ai presque envie d’oser être moi un jour […] de cesser de montrer le masque souriant derrière lequel je sanglote”. Et il écrit, prenant des notes, poursuivant ou interrompant son Journal, voulant que son prochain livre soit une “bombe” : “si je continue pendant un an à vivre avec cette intensité je pourrais faire un chef-d’œuvre”. Il est souvent question de leurs lectures, “nous lisons un peu les mêmes livres et nous avons pas mal de dédains communs – nous adorons un peu les mêmes dieux (pas tous)”, et Tinan conseille notamment à Marie Les Chansons de Bilitis et L’Esclavage de son ami Pierre Louÿs, et commente le travail de Gide, Annunzio, Huysmans, Oscar Wilde, entre autres. Une longue lettre écrite de Jumièges durant l’été  1896 dresse un bilan sans concession des écrivains de cette fin de siècle, Tinan les classant entre les “modistes” (comme Paul Hervieu), les “créateurs” (les poètes) et les “compreneurs” ou les critiques parmi lesquels il se range, se moquant de la “ stampomanie” ou manie de se faire imprimer de bien des contemporains.

Mais sans cesse, la silhouette de la jeune fille aimée revient : “Je regrette mélancoliquement celui que j’aurais pu être si elle m’avait aimé ! croyez-vous qu’un jour cette phrase me brûlera moins fort ? Et s’il a renoncé à l’amour idéal dont il rêvait et qui lui a été refusé, il réclame désormais une relation physique, qu’il est presque sûr d’obtenir : “Je la VEUX et que l’univers croule ensuite […] autant en finir tout de suite. Aller vers Elle - & puis ensuite…”. Et cette volonté semble même s’affirmer après avoir appris la nouvelle du mariage de la jeune Edith, même s’il est pour lui hors de question de s’embourgeoiser dans un adultère à la Paul Bourget. “J’ai désiré cette enfant – c’était beau. Je la désire toujours je pense, il faudrait la revoir pour être sûr. J’ai voulu mêler mon cœur à tout cela – donc gâchis – j’ai voulu échapper au gâchis en essayant de m’imaginer avoir atteint un attachement d’âme – donc souffrance”. “ Je reprends mon cher idéal qui est en parfait état, & je fais à mon devenir le sacrifice très réel (ah fichtre oui !) d’un ‘désir’ extrêmement intense, si intense qu’il faut peut-être considérer qu’il est parvenu presque seul à constituer toutes les apparences d’un amour”. En décembre 1894, il tombe gravement malade et doit être hospitalisé. La dernière lettre de cette année-là, datée du 29 décembre, est d’ailleurs dictée à un scripteur anonyme, et si le ton de cette missive semble presque calme et philosophique, la signature tremblée témoigne du délabrement de la santé morale et physique de Tinan.

Après quelques semaines de convalescence à Amélie-les-Bains, où “ma vie coule comme d’un robinet je me vide comme une poupée en son”, Tinan abandonne l’agronomie et retourne à Paris où il écrit et suit des cours de sciences, se jugeant cependant perdu, usé jusqu’à l’âme. “ rriver ivre mort de soi-même à la mort, sentir sa sensibilité se tendre jusqu’à se briser comme les cordes d’un piano se rompent laissant un souvenir lamentable dans la pièce qui redevient silencieuse”. Sa haine des imbéciles et des honnêtes gens s’accentue autant que lui paraît toujours plus difficile d’écrire quelque chose de vraiment beau, mais travaille et amasse des notes : “je fais saigner mes souvenirs et hurler mes espoirs”, même si l’écriture de romans lui paraît un but vaniteux à son âge. Son recueil de contes, Érythrée : les amphores de Phéidas est remis au Mercure de France en octobre 1895 et publié au printemps suivant. Une lettre en décembre 1895 annonce le projet du Centaure, une revue d’art “ dans le genre des belles revues d’art anglaises”.

Cependant, il balance toujours entre pensées suicidaires et rêves d’amour idéal : “Edith et l’Art cela allait ensemble & cela s’effondre ensemble”. Et toujours, se dit ennuyé de lui-même, détestant la vie mesquine qu’il vit, ne supportant personne, à l’exception de son ami André Lebey. Les livres l’ennuient et les filles l’écœurent, “Je sais dire "je t’aime" d’une voix sans timbre – mais au fond, tout saigne, cela saigne & le sang peu à peu monte et m’étouffe”.

Ses lettres se font de plus en plus espacées à partir de l’automne 1896, décrivant entre ironie et douleur une vie monotone : “je suis régulièrement & avec intérêt les cours pour la licence es sciences, je travaille régulièrement & avec intérêt à quelques essais […] J’ai quelques maîtresses plus ou moins gentilles qui viennent me voir. J’ai quelques amis que je vais voir & que j’aime bien. Il y a aussi une femme que j’aime & que je n’ose aller voir. Il y aussi l’odieuse question d’argent. C’est tout”. Il dit avoir achevé son roman Les Insatisfaits mais ne veut pas encore le publier, “je referai cela autrement un jour”. Durant l’été 1898, sa santé se dégrade, “je sens que je n’ai plus de résistance pour longtemps” et la dernière de ces lettres, datée du 27 septembre est écrite de la maison du Docteur Dubois : “je ne vais pas encore bien fort !!”… Tinan décédait le 18 novembre suivant, après plusieurs semaines de souffrance.

De son côté, Marie Lepel-Cointet ne ménage pas ses conseils, cherchant affectueusement à le réconforter, elle encourage Tinan à ne plus douter, à enfin persévérer dans un projet. Elle dit l’aimer d’un amour clairvoyant et se considérant comme une tendre grande sœur, elle accepte d’être le déversoir de sa douleur même si elle juge parfois déplorable cette manie de la psychologie expérimentale que pratique Tinan. Elle lui écrit de longues lettres sur la philosophie, l’art, la littérature, le sens de la vie, émettant des jugements littéraires tranchés et parfois audacieux, remerciant son correspondant de lui permettre d’être elle-même. Désolée et inquiète de l’état dans lequel il se trouve à cause d’Edith, “un oiseau futile et léger, d’une coquetterie outrée”, elle veut pourvoir lui promettre  qu’il peut se remettre de son rêve brisé.

Parente éloignée de Tinan par son mariage et petite-nièce de la propriétaire de l’abbaye de Jumièges, Marie-Lucie Valais, devenue Mme Lepel-Cointet en 1877, a voulu respecter le projet de celui qu’elle considérait et aimait comme un frère plus jeune. Elle évoque donc la crise sentimentale vécue par Tinan, qui le conduisit “aux portes du tombeau” à la fin de l’année 1894, et ces lettres qui relatent “les fluctuations de sa pensée […] les traits caractéristiques de sa personnalité” et un cœur “disséqué le scalpel à la main”.

C’est probablement à Jumièges que Tinan rencontra Edith Durand du Rousset (1876-1968) dont la famille maternelle était apparentée aux propriétaires de l’abbaye. Fille d’un colon de Tunis, fondateur de la Cie du gaz et des eaux de Tunis, elle épousa en 1895 Paul Hackenberger (1860-1940), banquier et administrateur de la dite Société du gaz et des eaux de Tunis.

Références : J.-P. Goujon, Jean de Tinan, biographie, Bartillat, 2016 (voir notamment p. 472 à propos de cette correspondance que le biographe regrette de n'avoir jamais pu consulter).

Provenance : Marie Lepel-Cointet (relié pour elle).


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