Lot 151
  • 151

Proust, Marcel

Estimate
400,000 - 600,000 EUR
Sold
535,500 EUR
bidding is closed

Description

  • Proust, Marcel
  • Du côté de chez Swann. <em>Paris, Bernard Grasset, 1913</em>.
UN DES EXEMPLAIRES MYTHIQUES SUR JAPON IMPÉRIAL, RENFERMANT D’IMPORTANTS DOCUMENTS MANUSCRITS RELATIFS À L’HISTOIRE DE L’ÉDITION.

In-12 (192 x 138 mm). Maroquin bleu nuit janséniste, dos à cinq nerfs, doublure bord à bord de maroquin bleu nuit, gardes de peau de vélin, tranches dorées sur témoins, double filet sur les coupes, coiffes guillochées, couvertures et dos, étui bordé de maroquin bleu nuit (Huser).



ÉDITION ORIGINALE.
UN DES 5 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR JAPON (n° 5).




Outre les caractéristiques habituelles de premier tirage (absence de table des matières, achevé d’imprimer par Ch. Colin à Mayenne à la date du 8 novembre 1913 au verso de la page [523], etc.), les exemplaires de tête présentent quelques différences par rapport aux exemplaires courants : la couverture est sur papier blanc (et non jaune), le nom de l’auteur sur le dos est entièrement en capitales (et non pas seulement le “P” initial) et le type de papier est mentionné sur le dos, là où figure le prix dans les autres exemplaires. Surtout, la faute typographique au nom de Grasset est corrigée, ce qui tend à prouver que les exemplaires sur grand papier furent imprimés après des exemplaires sur papier ordinaire.



EXEMPLAIRE DE LOUIS BRUN, DIRECTEUR DES ÉDITIONS GRASSET, EN CHARGE DE L’ÉDITION :
“À Monsieur Louis Brun
Ce livre qui passé à la N[ouve]lle
Revue française n’a pas
oublié son amitié première
pour Grasset
Affectueux souvenir
Marcel Proust”




Cet envoi n’a pas été repris par Ph. Kolb dans sa Correspondance générale, bien qu’il ait été publié dès 1930 par Léon Pierre-Quint dans Comment parut “Du Côté de chez Swann” (p. 245). Comme à son habitude, Proust, qui n’avait aucune notion des usages bibliophiliques, a apposé son envoi sur les “fausses gardes”, un bifeuillet de vilain papier que les relieurs supprimaient souvent (Max Brun, p. 10). C’est ce même feuillet qu’il a utilisé pour ses envois à Lucien Daudet et à Jean Béraud.



DE GRASSET À GALLIMARD : L’ENVOI EST UN RÉSUMÉ DE L’AVENTURE ÉDITORIALE DE LA RECHERCHE.



Pour Marcel Proust, la recherche d’un éditeur fut peut-être plus ardue que celle du temps perdu : aux refus du Figaro et du Mercure de France d’éditer son Contre Sainte- Beuve, succèdent ceux d’Eugène Fasquelle, des Éditions de la Nouvelle Revue Française (1912) puis d’Ollendorff (1913) de publier Swann. Homme providentiel, Bernard Grasset accepte enfin d’éditer le roman, en deux volumes, aux frais de l’auteur, qui doit en outre financer sa promotion : Du côté de chez Swann, achevé d’imprimer le 8 novembre 1913, sort en librairie le 14 novembre suivant.



Si l’histoire avait mal commencé, le succès récompense l’écrivain persévérant : déjà en janvier 1914, André Gide, au nom de la N.R.F. et de Gaston Gallimard, s’excusera de la plus grosse bourde de sa carrière de critique : “Le refus de ce livre restera la plus grave erreur de la N.R.F. — et (car j’ai cette honte d’en être beaucoup responsable) l’un des regrets, des remords les plus cuisants de ma vie.” La guerre empêche Grasset de poursuivre la publication commencée ; profitant de ces retards éditoriaux, Gaston Gallimard, André Gide, Jacques Rivière et toute l’équipe de la N.R.F. se lancent dans une irrésistible campagne de séduction pour convaincre Proust de rejoindre les rangs de la N.R.F. (voir lettre à Grasset ci-dessous). Ces démarches aboutissent au cours du printemps 1916 et, après la guerre, en juin 1919, paraitront conjointement, sous l’enseigne de la N.R.F., À l’ombre des jeunes filles en fleurs, une réédition de Du côté de chez Swann et Pastiches et Mélanges. La détermination et les efforts déployés par Gallimard pour devenir l’éditeur de Proust sont récompensés par le Prix Goncourt qui couronne le deuxième volume de La Recherche en décembre 1919.



C’est vraisemblablement à l’occasion de la sortie de ces volumes chez Gallimard ou lorsqu’il obtient le Prix Goncourt, que Proust rédige cet envoi à Louis Brun, qui rappelle le passage de l’auteur de Grasset à la N.R.F. Ayant reçu en juin 1919 le Swann réimposé des éditions Gallimard dont il était souscripteur, Brun avait probablement demandé à Proust de le lui dédicacer (Pierre-Quint, p. 245) : il put alors en profiter pour lui soumettre aussi l’exemplaire Grasset sur papier Japon qu’il détenait depuis qu’il en avait été l’artisan, en 1913. En plus de son Swann sur Japon, Brun a aussi possédé la totalité des volumes de la Recherche parus chez Gallimard, en format réimposé, dont certains lui furent dédicacés par Proust (Drouot, 29 mai 1928, n° 67 à 74 ; pour deux de ces envois, voir Kolb, XX, n° 153 et XXI, n° 126) ; on connaît une lettre de Louis Brun demandant à Proust de lui dédicacer l’un des volumes, ce qu’il devait faire au fur et à mesure qu’ils sortaient (Idem, n° 125 pour une demande d’envoi).



MANUSCRITS SUR L’ÉDITION ET LA STRATÉGIE ÉDITORIALE DE PROUST. L’exemplaire est truffé de documents autographes (au total 21 pages in-12), montés sur onglets en fin du volume :
2 manuscrits de textes à paraître au Figaro et au Journal des Débats en avril 1914 pour promouvoir la sortie de Swann ;
6 lettres, dont une à Bernard Grasset et 5 à Louis Brun.
(Voir description ci-dessous).



Ces pièces exceptionnelles adressées à l’éditeur de Swann et à son collaborateur Louis Brun sont d’une grande importance.



La lettre à Grasset mentionne les propositions que Proust a reçues de ses “amis de la N.R.F.” pour que la Recherche “émigrât chez eux”. Son “désir de [s]e rapprocher des camarades de lettres qui ont témoigné d’une grande compréhension de [s]on œuvre” est d’autant plus grand que la N.R.F. propose de prendre totalement en charge les frais de l’édition, tandis que celle chez Grasset se fait à compte d’auteur. Proust y évoque aussi l’avancée de ses travaux en vue de la publication du deuxième volume du roman et la structure de son œuvre.



Plus techniques, les lettres à Louis Brun concernent surtout l’élaboration d’une stratégie de promotion de Du côté de chez Swann. Son ami Jacques-Émile Blanche en fait paraître le 15 avril 1914 une étude élogieuse : pour profiter de la publicité que peut lui procurer ce bel article (hélas publié en seconde page du journal), Proust écrit de courts textes de promotion, des échos citant l’article du peintre, qu’il entend faire paraître au Gil Blas (18 avril 1914), au Figaro (18 avril 1914) et dans Le Journal des Débats (24 avril 1914). Trois manuscrits des deux derniers articles sont reliés dans le Swann de Louis Brun. Rédigés par Proust, ces échos devaient rester anonymes, ainsi qu’il le répète à Louis Brun : “C’est l’éditeur qui a rédigé cela et si on consultait le manuscrit au journal, il est préférable que ce ne soit pas mon écriture.” Aussi demande-t-il à Louis Brun d’envoyer aux quotidiens une version dactylographiée de ses écrits, pour que personne ne puisse reconnaître son écriture ; les mêmes dispositions sont adoptées pour le règlement des échos payants : les factures seront adressées à l’éditeur avant d’être honorées par Proust.



LES EXEMPLAIRES SUR JAPON DE SWANN.
La redécouverte de cet exemplaire, dont la dernière apparition publique date de 1942, est l’occasion de faire le point sur les 5 exemplaires de luxe qui furent imprimés :



N° 1 : Lucien Daudet (1878-1946), avec envoi (Kolb, XXI, n° 491). Relié par Randeynes & fils (196 x 152 mm).
Avant de s’en séparer, Lucien Daudet retira le feuillet d’envoi. L’exemplaire a fait partie de la collection du libraire belge Raoul Simonson, qui le donna à sa fille Monique, épouse d’Albert Kies. Pierre Bergé l’acquit auprès d’un libraire peu après la vente Simonson-Kies (Sotheby’s, 18 décembre 2013, n° 607) ; le bibliophile a depuis retrouvé le feuillet d’envoi qui en avait été soustrait et qui avait été donné par Lucien Daudet en 1946 à Michel Bonduelle (Mon cher petit, p. 145) et l’a réinséré dans son précieux volume.



N° 2 : Gaston Calmette (1858-1914), sans envoi. Relié par Mercier, dorure de Maylander (185 x 121 mm).
Le dédicataire de Swann fut assassiné le 16 mars 1914. Selon Chalvet, l’exemplaire “aurait été acheté par Auguste Blaizot à [Le Gueltel, et non Le Garrec, une erreur que Chalvet corrige dans plusieurs exemplaires], qui l’avait lui-même acquis, dans une manette, à l’Hôtel Drouot, lors de la dispersion des livres de Gaston Calmette.” A. Blaizot ou un associé le vendit à la duchesse Sforza. Encore broché, il apparaît en 1933 dans la vente de la duchesse (vente 8 décembre 1933, n° 575). A. Blaizot le racheta, en pensant probablement à Laurent Meeûs, qui le fit relier par son relieur attitré Georges Mercier en maroquin noir janséniste (cf. Wittock, n° 1405). Pour le compte de Mme Meeûs, Raoul Simonson le céda à son ami Charles Hayoit (Sotheby’s, IV, 1er décembre 2001, n° 1157), puis on le retrouve dans la collection Pierre Leroy (Sotheby’s, 27 juin 2007, n° 79).



N° 3 : Jean Béraud (1849-1935), avec envoi. Broché (197 x 153 mm).
Décrit pour la première fois dans le catalogue n° 53 de Pierre Berès (Livres Romantiques et Modernes, n° 293), il est exposé en 1971 au Musée Jacquemart-André à l’exposition Marcel Proust en son temps (n° 350a, collection particulière), puis passe dans la collection de Louis de Sadeleer par l’intermédiaire de Georges Blaizot en octobre 1972. Ce bel exemplaire broché est actuellement conservé dans la bibliothèque du professeur Bogousslavsky.



N° 4 : Jacques de Lacretelle (1888-1985), avec envoi du 20 avril 1918 (Kolb, XVII, n° 73). Décrit broché dans le Répertoire des biens spoliés, il devait encore avoir les mêmes mesures que le n° 3 au moment de sa disparition.
L’exemplaire a fait partie de la bibliothèque Paul Voûte, à la vente de laquelle (Drouot, 11 mars 1938, n° 472) Ronald Davis l’acheta (selon une annotation de Simonson dans son catalogue), sans doute directement pour sa cliente Alexandrine de Rothschild. Il a disparu durant la guerre (Répertoire des biens spoliés en France durant la guerre 1939-1945, n° 10498).



N° 5. Louis Brun (1884-1939), avec envoi de Proust. Relié par Huser (192 x 138 mm).
Secrétaire général des éditions Grasset et plus proche collaborateur de Bernard Grasset, en liaison avec Proust pour la correction des épreuves et chargé de mobiliser la presse au moment de la parution de Swann, Louis Brun était aussi bibliophile. Sa position lui permettait aisément d’obtenir les grands papiers : “Il les empilait dans son placard personnel, pour les descendre aux heures creuses par l’escalier de service”, se souvient un autre collaborateur de Grasset, Maximilien Vox, qui ajoute : “il avait l’instinct du libraire et le flair du bibliophile” (p. 85). L’éditeur fit relier son précieux volume d’une reliure janséniste par Blanchetière, avec les lettres et les manuscrits qu’il avait reçus de Proust. En 1928, le collaborateur de Grasset tenta déjà de monnayer son volume et le présenta, en même temps que d’autres livres de choix, en vente publique en 1928 dans une vente anonyme (Drouot, 30 mai-2 juin 1928, n° 276), mais sans que le prix de réserve ne soit atteint. En 1930, Léon Pierre-Quint publia les lettres et les manuscrits que contenait le volume dans son Comment parut “Du Côté de chez Swann” (Paris, Kra, 1930). Le 22 août 1939, Louis Brun, mari volage, fut assassiné de deux balles de revolver par sa femme dans leur propriété de Sainte- Maxime, à Beauvallon : “le premier mort de la guerre”, dira encore Maximilien Vox. À la suite de son geste, la meurtrière se jeta à la mer, mais fut sauvée puis acquittée (Assouline, p. 332). La veuve vendit sous l’Occupation la plupart des éditions rares et correspondances littéraires accumulées durant trente ans par son mari : les sept vacations, orchestrées par les experts Georges Andrieux et Marc Loliée, eurent lieu à Drouot, du 28 mai au 2 juin 1942, bien que Grasset ait tenté de faire annuler la vente, parce qu’y étaient présentés tant de livres avec envois des auteurs des éditions Grasset (Bothorel, p. 394-375). Ces ventes réalisèrent deux millions de francs, somme considérable en pleine guerre ; l’un des prix élevés fut réalisé par le Swann (lot 66), vendu 185 000 francs (Kolb, XXI, n° 126, n. 2) à Roland Saucier, directeur de la Librairie Gallimard, boulevard Raspail à Paris. Ainsi que le bibliophile l’explique dans une note qu’il nous a laissée, il fit remplacer la reliure janséniste endommagée par une parfaite reliure janséniste de Huser (avant 1955, date à laquelle il cesse son activité ; Chalvet le mentionne dans cette reliure en 1956), avec des gardes en vélin, tout en conservant les manuscrits placés par Louis Brun à leur place d’origine.



DEPUIS 1942, MIS À PART SA MENTION DANS LA BIBLIOGRAPHIE DE CHALVET EN 1956, IL N’A PLUS ÉTÉ FAIT MENTION DE CET EXEMPLAIRE.



PASSANT DES MAINS DE LOUIS BRUN, COLLABORATEUR DE GRASSET, À ROLAND SAUCIER, LIBRAIRE DE GALLIMARD, L’EXEMPLAIRE A SUIVI LE MÊME CHEMIN QUE L’ÉDITION, PASSÉE DE CHEZ GRASSET À GALLIMARD.



UNE PROVENANCE BIBLIOPHILIQUE IMPORTANTE : ROLAND SAUCIER (1899-1994). Figure importante de la librairie française, Roland Saucier devint responsable en 1921, à l’âge de 21 ans, de la librairie que venait de créer Gaston Gallimard. Proust était l’un de ses clients (on connaît une lettre de Saucier à Proust de 1922 au sujet d’une commande ; Kolb, XXI, n° 260). Très vite, il sut s’imposer comme un brillant intermédiaire entre les auteurs de la N.R.F. et leurs lecteurs, et fut lié à Breton, Céline, Char, Claudel, Cocteau, Gide, Jouhandeau, Queneau, etc. C’est sur son conseil en 1947 que Jacques Guérin, son client et ami, découvrit un jeune auteur dont il avait remarqué les qualités littéraires, Jean Genet. Suite à leur rencontre dans la librairie de Roland Saucier (White, p. 326), Guérin deviendra le grand mécène de Genet que l’on connait. Saucier conseille aussi les bibliophiles, leur fournit des éditions originales et joue l’intermédiaire avec les auteurs qui acceptent de vendre leurs manuscrits, soit en achetant directement le manuscrit, soit en le proposant en dépôt à la vente. Dans la lignée de Vanderem, sa conception de la bibliophilie est celle des libraires Ronald Davis, Maurice Chalvet ou Marc Loliée : il privilégie des exemplaires dans leur condition d’origine, brochés si possible ou en reliure d’époque, même modeste. À l’occasion, il se fait également éditeur, comme quand il publie quelques pages inédites de Proust dans des plaquettes bibliophiliques tirées à quelques rares exemplaires et réservées à des amateurs (Deux fragments sacrifiés (1926) et Pages inachevées : La Quintette Lepic, l’Orgue du casino de Balbec, Balbec (1927), plaquettes éditées à cinq exemplaires). En mars 1964, après plus de quarante années d’activité et de nombreuses découvertes bibliophiliques, il quitte la Librairie Gallimard, dont il avait fait une véritable institution.



PROVENANCES : Louis Brun (1884-1939). — Mme Louis Brun. — Vente Louis Brun (8 mai-24 juin 1942, n° 66). — Roland Saucier (1899-1994).



 



DETAIL DES PAGES MANUSCRITES CONTENUES DANS LE SWANN DE LOUIS BRUN, préface, bibliographie et chronologie : voir ci-dessous.

Close