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Attribué à Antoine Caron
Beauvais 1521 - 1599 Paris
LA MORT DE LA FILLE DE SESTOS, DIT AUTREFOIS JUPITER ET SÉMÉLÉ
Estimation
80 000120 000
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Attribué à Antoine Caron
Beauvais 1521 - 1599 Paris
LA MORT DE LA FILLE DE SESTOS, DIT AUTREFOIS JUPITER ET SÉMÉLÉ
Estimation
80 000120 000
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Details & Cataloguing

Tableaux Dessins Sculptures 1300-1900

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Paris

Attribué à Antoine Caron
Beauvais 1521 - 1599 Paris
LA MORT DE LA FILLE DE SESTOS, DIT AUTREFOIS JUPITER ET SÉMÉLÉ

Description

Malgré son importance incontestable dans l’histoire de la peinture de la Renaissance française, Antoine Caron (1521-1599) en reste l’une de ses figures les plus mystérieuses et les plus fascinantes.

Né à Beauvais en 1521, Caron se forme comme maître verrier puis comme peintre à Fontainebleau auprès de Nicolo dell’Abate et Primatice. Sous leur influence, il adopte un style maniériste italianisant, au dessin habile et aux couleurs vives et parfois stridentes. Devenant en 1561 peintre à la Cour d’Henri II et de Catherine de Médicis, il est proche des lettrés de l’entourage des Valois et se plaît à illustrer des sujets rares et étranges aussi bien que les événements contemporains à travers des allégories complexes. Illustrateur fécond, il fournira les projets pour de nombreux ensembles décoratifs, et notamment pour la Tenture de la reine Arthémise ou encore pour la Tenture des Valois.

Si l’on conserve nombre de dessins assurément de sa main, une seule œuvre peinte en revanche est signée et datée, les Massacres du Triumvirat (Paris, musée du Louvre, datée de 1566 ; inv. R.F. 1939-28), et nombre d’autres qui lui ont été données ne peuvent l’être qu’avec la plus grande prudence, le flou entourant sa personnalité et son atelier ne permettant souvent guère de certitude.

C’est ainsi le cas pour la présente composition, connue par deux autres versions, comprenant toutefois certaines variantes. La première, de moindre qualité et exécutée sur toile, est conservée au musée de Saumur (inv. 845.1.2). La seconde, de qualité comparable à celle-ci, fut celle reproduite par Jean Ehrmann dans sa monographie sur l’artiste (Paris, 1986). Si la version de Saumur semble une reprise tardive de la composition originale de Caron, les deux autres versions soutiennent la comparaison, en dépit de leurs différences : ainsi la position de la jeune fille sur le bûcher diffère d’un tableau à l’autre. De même, la pleine lune, qui figure sur notre composition, est absente de celle reproduite par Ehrmann, alors qu’on connaît l’intérêt que pouvait porter l’artiste aux manifestations astronomiques, notamment via son Denis l’Aréopagite convertissant les philosophes païens (Los Angeles, The Getty Museum ; inv. 85.PB.117) dans lequel il a représenté une éclipse solaire.

La Mort de la fille de Sestos, ici-même aussi bien que dans les autres versions, reprend nombre d’éléments caractéristiques de l’œuvre de Caron : des figures élancées, issues du canon maniériste italien, des coloris sensiblement discordants ainsi qu’une atmosphère volontairement fantastique qui reste l’une des marques distinctives de son art.

D’autre part, l’invention par Caron de La Mort de la fille de Sestos repose fermement sur la mention ancienne d’une œuvre de ce dernier représentant « L’Histoire d’une femme qui brusle, faicte de Caron, sur toille » (Archives Nationales, Minutier central, LIX, 48, 1610, 26 août, cité dans F. Hueber, Antoine Caron – peintre de ville, peintre de Cour – 1521-1599, Tours-Rennes, 2018, p. 310, sous le cat. 27 ; voir également G.-M. Leproux, « Nicolas Leblond et la production de tableaux en série à Paris sous le règne de Henri IV », Documents d’histoire parisienne, 20, 2018, pp. 26,29 et 41 sous le numéro d’inventaire 187).

Notons également qu’un dessin d’Etienne Delaune (vers 1517/1518-1583), conservé à l’Albertina à Vienne (inv. 24238 ; fig. 1), lui aussi considéré à tort comme L’Apothéose de Sémélé, présente vraisemblablement le même sujet que le présent tableau. Mieux encore, il y a une parenté évidente entre les figures de la fille de Sestos et de l’aigle dans les deux œuvres, semblant établir un lien fort entre elles.

Il n’est d’ailleurs pas étonnant que l’iconographie de cette composition ait fait l’objet d’erreurs d’interprétation par le passé. Longtemps considérée comme une représentation de l’Apothéose de Sémélé (et même parfois, de la mort de Didon), la scène dépeint en réalité une toute autre iconographie, beaucoup plus rare, et dont on ne connaît que quelques rares exemples (outre le dessin de Delaune, mentionnons par exemple celui de Jan van der Straet, dit Stradanus, conservé au Louvre ; inv. 20517). Celle-ci est tirée du Livre X de l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien (23-79 ap. J.-C.), dans le paragraphe intitulé « Procédé merveilleux d’un aigle » :
« Ce qui arriva dans la ville de Sestos y a rendu cet oiseau extrêmement célèbre. Une jeune fille avait nourri et élevé un aigle, qui, étant devenu grand, témoigna sa reconnaissance à sa bienfaitrice en lui apportant d’abord des oiseaux qu’elle prenait à la chasse, et ensuite force gibier. Cependant la jeune fille mourut ; et comme brûlait son corps sur un bûcher, l’aigle survint, se jeta dans le feu, et brûla avec elle. En mémoire de cet événement, les habitants de Sestos élevèrent en cet endroit un temple qui fut appelé temple de Jupiter et de la Vierge. »

Le goût d’Antoine Caron pour les sujets rares et complexe est ici particulièrement manifeste. L’atmosphère nocturne, à l’étrange et poétique lumière provenant à la fois de la lune et du brasier sur laquelle repose la jeune femme à la délicate nudité porcelainée, la présence d’une procession de figures fantomatiques ou le geste étonnant de l’aigle plongeant dans les flammes, tout contribue à faire résonner l’ensemble comme une curieuse allégorie empreinte de mystère. La singularité magique de la composition, qui n’échappa d’ailleurs pas aux esprits plus modernes des surréalistes. Ainsi André Breton lui-même choisissait cette composition (à travers le tableau reproduit par Ehrmann) pour illustrer le frontispice d’un des volumes de l’Art magique. Quelques années plus tard, c’était au tour de Georges Bataille d’être séduit par le caractère ésotérique et hermétique du tableau, faisant figurer la composition en frontispice de l’édition originale des Larmes d’Eros (1961).

Tableaux Dessins Sculptures 1300-1900

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