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Details & Cataloguing

Modernités

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Paris

René Magritte
1898 - 1967
L'INCORRUPTIBLE
signé Magritte (en bas à droite); signé Magritte et daté 1940 (sur le châssis)
huile sur toile
54,4 x 73,2 cm; 21 3/8 x 28 7/8 in.
Peint en 1940.
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Provenance

Lou Cosyn (acquis directement auprès de l'artiste)
Collection particulière, Anvers (acquis auprès du précédent vers 1955-60)
Acquis auprès du précédent via Dickinson Gallery par le propriétaire actuel en 2012

Exposition

Bruxelles, Galerie Dietrich, Exposition René Magritte, 1941, no. 3
Charleroi, Salle de Bourse, XXXе Salon du Cercle Royal Artistique et Littéraire de Charleroi, comprenant Rétrospective Réne Magritte, 1956, no. 85
Liège, Musée des Beaux-Arts, Exposition Magritte, 1960, no. 70

Bibliographie

Paul Fierens, L’Art en Belgique du Moyen-Age à nos jours, Bruxelles, 1947, reproduit p. 527
René Magritte, "Letters à Paul Nougé", in Le Fait accompli, Bruxelles, novembre 1974, reproduit
David Sylvester & Sarah Whitfield, René Magritte, Catalogue raisonné II: Oil Paintings and Objects 1931-1948, Anvers, 1993, no. 477, reproduit p. 279

Description

"Magritte préfère une belle femme à une belle statue et une belle statue à une belle femme."
Louis Scutenaire, 1942

Peint en grisaille en 1940, L’Incorruptible est particulièrement révélateur de l’état d’esprit de Magritte au tout début de la guerre. Cette année est ainsi marquée par la solitude et l’angoisse avec le départ de nombre de ses amis surréalistes pour le front, tels Paul Nougé, Camille Goemans, Marcel Lecomte et Marcel Mariën. Au lendemain de l’invasion allemande de la Belgique le 19 mai 1940, Magritte prend le chemin de l’exode vers la France, en compagnie des couples Scutenaire et Ubac. Ils se retrouveront notamment à Carcassonne autour du poète Joë Bousquet avec l’intelligentsia parisienne. Cette période d’exil, à laquelle Magritte mettra fin au mois d’août, est particulièrement sombre pour le peintre belge, qui ne se trouve pas d’affinités avec les surréalistes français. Il écrit ainsi à Mariën : "Je ne rapporte pas de bonnes impressions de la France, décidément, je suis bien un homme du Nord".

Témoignage de ces temps troublés, L’Incorruptible met en scène le visage statufié de Georgette, épouse et muse du peintre, dans un paysage de désolation, faisant écho aux tourments de l’artiste. L’Incorruptible fait partie des dernières œuvres de la guerre peintes dans la technique épurée et la chromie subtile qui ont fait son succès depuis les années 1930. Il s’agit également d’une des dernières œuvres où l’évocation de la guerre se fait de manière presque non dissimulée, le paysage dépeint n’étant pas sans évoquer les champs de combat dévastés et vidés de toute vie. Dès 1941, Magritte marquera son opposition à la guerre avec des œuvres radicalement différentes. Abandonnant l’atmosphère d’angoissante quiétude, il écrit ainsi en décembre 1941 à Paul Eluard qu’il veut désormais représenter le "beau côté de la vie". Cette nouvelle aspiration aboutira aux œuvres colorées et à la touche inspirée de l’impressionnisme dite "période solaire". De manière paradoxale, l’opposition à la guerre se manifestera alors par des toiles, souvent décriées par la critique, aux sujets légers et aux couleurs éclatantes, comme si le peintre visait à s’abstraire de la réalité environnante. Le beau visage de Georgette, ici figé dans une immobilité inquiétante, retrouvera alors des couleurs.

La figure iconique de la femme-statue ici dépeinte trouve très certainement son origine dans le tableau de Giorgio de Chirico, Le Chant d’amour, que Magritte découvre en 1923 par l’intermédiaire d’une reproduction. Le tableau met notamment en scène le moulage en plâtre de l’Apollon du Belvédère dans la beauté stupéfie Magritte : "Mes yeux ont vu la pensée pour la première fois", écrira-t-il à cette occasion, "j’ai compris que j’avais enfin trouvé ce qu’il fallait peindre et je m’y suis tenu. Ma peinture n’a pas changé d’orientation". Pour reprendre les termes de Louis Scutenaire, on peut considérer que ce tableau joua le rôle d’un "détonateur dans l’explosion magritienne", donnant naissance à un univers peuplé de femmes-statues de marbre figées dans l’éternité et structuré par des rideaux à la manière d’une scène de théâtre.

Dès lors, chez Magritte, la figure humaine devient un objet comme un autre et se charge d’une immobilité déconcertante et inquiétante. C’est le même visage de pierre aux yeux aveugles qui sera dépeint dans nombre d’autres tableaux majeurs, comme Le Miroir universel en 1938 ou Les eaux profondes en 1941, annonçant déjà les tableaux pétrifiés que Magritte peindra dans les années 1950 et qui formeront l’un des corpus les plus importants de son œuvre d’après-guerre.

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