Details & Cataloguing

Magnifique et important vase impérial en porcelaine de la Famille Rose Marque et époque Qianlong
la panse piriforme reposant sur un pied évasé et se prolongeant gracieusement en un haut col étroit se terminant en un bulbe surmonté d’un court bord droit, le panse finement peinte d'une scène continue de daims et de grues s'égayant dans un paysage rocailleux à la végétation foisonnante, au-dessus d'une bande de palmes vivement émaillées de jaune aux détails multicolores, le col ceint de palmes vert pâle délimitées par un cerne bleu et rehaussées de perles rouge-de-fer, bordé en dessous d'un anneau doré et de têtes de ruyi en dégradés de rouge-de-fer et rehaussé d’or, le col délicatement peint de deux registres de fleurs multicolores stylisées dans leurs rinceaux feuillagés suspendant de petites perles colorées, le tout contre un fond émaillé rose finement détaillée de plumettes rose foncé, le bulbe rythmé de fleurettes sous une chute de lames se terminant en têtes de ruyi vert pâle détaillées d'enroulements vert foncé, le col ceint d’une bande de petites têtes de ruyi en rouge-de-fer séparé du bulbe par un filet doré, le pied peint de palmettes descendantes en vert pâle alternant avec des fleurettes jaunes, le tout sur un fond rose finement détaillé de plumettes rose foncé, l’intérieur et la base émaillés turquoise, la base inscrite d’une marque de règne à six caractères sigillaires en rouge-de-fer dans un carré blanc
28 cm, 11 in.
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Description

Provenance :

Ce vase magnifique a été découvert par hasard dans le grenier d'une maison de campagne où il est resté de très nombreuses années. Il a appartenu au frère de l’arrière-grand-père de l'actuel propriétaire et apparaît dans un inventaire après décès décrivant son intérieur en 1947. Il est inventorié parmi d'autres objets chinois et japonais incluant des porcelaines chinoises, une robe à décor de dragons, une soierie brodée à fond jaune et un miroir en bronze atypique ayant pour écrin une boîte en laque sculptée que nous offrirons dans notre vente d'Arts d'Asie PF1807, lot 138.

Bien que l'on ne puisse tracer l'exacte provenance de ce vase et des autres objets chinois ou japonais avant 1947, la facture conservée par la famille à l'intérieur d'un brûle-parfum Satsuma acquis comme cadeau de mariage lors de l'exposition universelle de 1867 par un ancêtre de la famille suggère un intérêt de cette dernière pour les Arts d'Asie à une date très précoce. Notre vase a pu être acquis en France à la fin du XIXe siècle lorsque les objets venus d'Asie suscitèrent une véritable mode pour ces objets de Chine ou du Japon. Il est intéressant de constater que le vase au forme et au décor quasi analogue de la collection Grandidier conservé au musée Guimet, Paris, a été acquis par Philippe Sichel , un marchand parisien d'Arts d'Asie actif à la fin du XIXE siècle, et un précurseur dans son goût pour le japonisme en France.

… Où les Grues et les Daims deviennent des Immortels qui ne vieillissent jamais …
Regina Krahl

Tout au long de sa vie, l’Empereur Qianlong (r. 1736-1795) s’est entouré de symboles de bon augure. Les conceptions architecturales, la décoration intérieure, les peintures, les robes, les ustensiles rituels étaient tous emprunts de symboles de bon augure qui étaient censés à la fois refléter et soutenir la gouvernance vertueuse et bienveillante de l’Empereur. Et cela ne se limitait pas au monde inanimé. Les jardins impériaux ont pris la forme de véritables tableaux vivants, où des animaux auspicieux, des oiseaux et des plantes ont été réunis pour présenter à l'Empereur une vision idéalisée de la nature, pleine de beaux présages.

Ce magnifique vase est unique et abonde de symboles de bon augure. Si à première vue, il semble purement imaginaire de par son paysage paradisiaque aux symboles auspicieux, ce jardin au rendu très naturaliste est très certainement l’un des parcs impériaux dédiés aux plaisirs de l’Empereur. Depuis la période des Zhou de l’Ouest (1046-771 BC), daims et grues étaient réunis dans les jardins des palais pour la délectation de leurs propriétaires. Sous la dynastie Qing (1644-1911), la sophistication des jardins impériaux arrive à son paroxysme. Dans l’ouvrage Pictures of Pleasurable Activities (xing le tu) qui décrit les Empereurs de la dynastie Qing durant leurs loisirs, nous voyons souvent à la fois l’Empereur Qianlong avec son père, l’Empereur Yongzheng (ca. 1723 – 1735) assis en délassement dans un pavillon du jardin dans une végétation luxuriante et admirant daims et grues (voir par exemple : The Complete Collection of Treasures of the Palace Museum: Paintings by the Court Artists of the Qing Court, Shanghai, 1999, pls 10, 59).

Pour échapper à la chaleur de l’été dans la capitale, l’Empereur Qianlong avait l’habitude de regagner ses résidences d’été près de Beijing, tel que le fameux parc impérial de la chasse Mulan près de Chengde à Rehe (Jehol) au Nord-Est de Beijing, capitale temporaire d’été d’où il poursuivait la conduite des affaires d’état. L’émissaire britannique du roi Georges III (1737-1806), qui y fut reçu, a été fortement impressionné par la beauté scénique des lieux animés de collines boisées de vieilles essences, de roches escarpées et d'un vaste troupeau de cerfs et de daims.

Dans un poème intitulé ‘Returning by Imperial Carriage from Mulan to the Palace, on Reaching Avoiding Summer Heat Mountain Villa I Respectfully Pay my Respects and Wish the Empress Dowager Well’, l'Empereur Qianlong écrit :

"Bien que les lettres puissent tout exprimer, utiles dans le quotidien,
Quand son année est presque achevée, je me précipite toujours à ses côtés,
Où, rendant hommage, je réfléchis à mes insuffisances durant plus de vingt jours,
Pour ses vœux de bonheur dont elle est bénie pour d'innombrables années.
Ces pavillons et ces terrasses, éternel domaine pour cultiver la longévité,
sont le lieu où les grues et les daims deviennent des immortels qui ne vieillissent jamais.
Retiré dans le Pavillon du Rocheux Escarpé, j'ai offert mes félicitations et du réconfort,
Où les fenêtres encadrent de magnifiques sommets rouges et verts."

Il est fait référence à un autre de ses palais d'été dans son poème « inspiré par un jour d'été dans le jardin de la quiétude et du repos (Jingyiyuan) dans les collines parfumées, à l'Ouest de Pékin :

"Dans un retraite non très éloignée; d'où le voyage est aisé,
Où les orchidées et les piments doux se propagent et croissent, j'ouvre ses portes blanches.
Ici en voyant les montagnes, je peux mieux endurer le jeûne d'une demi-journée,
Ou avoir la chance d'échapper à la chaleur de l'été pour m'y distraire furtivement toute une journée.
Les grues y mènent leurs oisillons pour prendre soin de leur jeune plumage,
et les daims un fois la mue terminée se parent d'une nouvelle robe pommelée.
Alors pourquoi faudrait-il que le lieu de l’étude soit celui où seuls les livres brochés sont ouverts ?
Vois, les trigrammes de la Mère Nature Fu sont partout ici !"

Le peintre le plus renommé de la cour de l'Empereur, l'italien Giuseppe Castiglione (1688-1766) a peint ces grues et leur couvée, et, fut également missionné à l'occasion du soixantième anniversaire de l'impératrice douairière d'immortaliser en peinture un daim blanc de longue vie offert cette année-là par les tributs Mongoles à l'occasion de la chasse d'automne; peinture que l'Empereur lui-même a décrite. (Wang Yaoting, Lang Shining yu Qing gong xiyang feng/New Visions at the Ch’ing Court. Giuseppe Castiglione and Western-Style Trends, catalogue of an exhibition at the National Palace Museum, Taipei, 2007, pls 17, 22).

Les paysages idylliques animés de daims et de grues, comme sur ce vase, sont très rarement représentés sur les porcelaines Qing impériales et ne s'inscrivent pas dans la production régulière des fours impériaux. Dans le Qing gong ciqi dang’an quanji (inventaire complet des porcelaines de la cour des Qing), les vases 'Yangcai ruyi' à décor de daims et de grues apparaissent uniquement à deux reprises. Lors de la trentième année de Qianlong (1765) deux vases similaires sont inventoriés par l'eunuque Haifu comme ayant été livrés dans l'un des Pavillons de Bouddha (fotang) (fig.2); dans la trente-quatrième année de l'Empereur Qianlong (1769) deux vases identiques apparaissent comme ayant été commandés comme cadeau d'anniversaire, chacun coutant trois liang (taels) et huit qian, soit ensemble sept liang et six qian (fig.3). Les Halls dédiés au Bouddha étaient des lieux de culte privés abritant les autels dédiés aux rites domestiques ancestraux et faisaient partie des résidences privées de l'Empereur. Deux halls dédiés au Bouddha, l'un à l'Est et l'autre à l'Ouest, encadraient la cour de Yangxindian à l'intérieur de la Cité interdite, près de Sanxitang, le Pavillon des trois raretés, et formant partie intégrante de la résidence de l'Empereur dans le Yuanmingyuan (Palais d’été) (fig.4).

De telles commandes de porcelaines yangcai dans les ateliers impériaux de Jingdezhen représentaient la quintessence de la production de ces ateliers. Les émaux yangcai ont été la réponse des ateliers impériaux de Jingdezhen au défi des porcelaines Falangcai produites à Jingdezhen mais peintes de façon exquise dans les ateliers de Pékin. Ces deux termes signifiant 'couleurs étrangères' sont des innovations consécutives aux échanges avec l'Occident. Les deux techniques développent une nouvelle palette qui a été enrichie d'émaux introduits dans les ateliers chinois par les artisans jésuites européens. La technique yangcai incorpore également le style occidental dans la représentation des ombres dans les compositions florales. Dans les deux cas, les œuvres sont destinées à être produites comme pièce unique ou en paire, mais jamais en grande quantité, ce qui les distingue des commandes classiques des ateliers de Jingdezhen pour la cour impérial, exécutées en de nombreuses séries.

La scène enchanteresse sur le présent vase dépeint neuf daims, certains regroupés en paire, avec des mâles et des femelles s'observant, l'un tenant dans sa gueule une branche de lingzhi, les femelles aux robes de couleur différente, ainsi que cinq grues en vol ou dans l'arrière-plan dans un paysage rocheux escarpé peuplé d'ancestraux pins noueux et de pics montagneux brumeux dans le lointain. Daim, prononcé lu, homophone d’un mot signifiant à la fois le bonheur et la prospérité, est souvent représenté comme étant la monture de Shou Xing, le dieu de la longévité. Les grues, prononcées he, symbolisant la vieillesse du fait de leur blanc plumage, sont également les montures des immortels dans les airs. L'éternel pin vert symbolise la vie éternelle, le rare lingzhi, un champignon qui pousserait sur les îles où demeurent les immortels, représente quant à lui l'immortalité. La forme du ruyi en elle-même dérive de la forme du champignon ling, mieux connu sur les sceptres ruyi qui adoptent cette forme et qui sont offerts comme des talismans auspicieux.

Un seul et unique autre vase de forme similaire est connu. Il est conservé en France au musée Guimet et provient de la célèbre collection d'Ernest Grandidier (1833-1912). Xavier Besse l'illustre dans son ouvrage, La Chine des porcelaines, Paris, 2004, pl. 56 (fig. 1). Bien qu'il soit très différent dans son exécution et très certainement peint par un autre artiste, les deux vases sont très similaires dans leur forme et dans leur composition. Le style naturaliste des scènes peintes sur leurs panses sont l'une et l'autre influencées par le style des peintures sur soie de Giuseppe Castiglione.

Au-delà de la supériorité de leur qualité, ce qui rend les émaux yangcai si uniques réside dans une innovation des ateliers de Jingdezhen placés sous la protection de l'Empereur Qianlong : des fonds sgraffiato, ou les imitant, se détachent perles et fleurs sur fond de réserves polychromes et de frises chatoyantes. Leur réalisation vise à créer l'effet le plus opulent et luxueux possible. La technique du sgraffiato consiste généralement à inciser à l'aide d'une aiguille les émaux colorés pour réaliser des enroulements. Ce travail est remplacé sur notre vase et celui de la collection Grandidier par des lignes très délicatement peintes, technique plus exigeante que la gravure en elle-même. Les perles entre les fleurettes apparaissent en trois dimensions et confèrent à l'ensemble une richesse telle que l'on peut penser que le vase est couvert de précieux bijoux. Les frises lancéolées de ruyi de par leur éclat sophistiqué et leurs émaux aux tonalités subtiles confèrent à ce vase un rare dynamisme.

Les porcelaines yangcai sont extrêmement rares à l'extérieur du musée du Palais National de Taipei dont la riche collection a été étudiée par Liao Pao Show (Liao Baoxiu), Huali Cai ci : Qianlong yangcai/Stunning Decorative Porcelains from the Ch’ien-lung Reign, National Palace Museum, Taipei, 2008. Il y montre la grande variété des vases décorés dans une alternance similaire de scènes naturelles et de motifs de brocarts sur fond coloré. Bien que de nombreux vases à Taipei sont stylistiquement comparables et avec des décors similaires, les publications nous montrent à quel point il est rare de rencontrer des vases yangcai au décor peint reprenant les peinture à l'image du présent vase ou de celui de la collection Grandidier. Liao illustre un vase de forme similaire mais plus petit décoré de panneaux fleuris sur fond or, avec de similaires frises de palmes en forme de ruyi et à décor d'enroulements, ibid., pl. 38, identifié comme une commande passée en 1742. En effet, les commandes de ce type de vases yangcai semblent généralement dater du début des années 1740. La réussite de l'achèvement d'un tel tour de force peut être attribuée sans aucun doutes à l'ambition et à l'expertise de Tang Ying (1682-1756), le superviseur inégalé des fours de Jingdezhen, qui est parvenu à pousser les prouesses de l'industrie de la porcelaine de Jingdezhen à ses limites extrêmes.