Voir en plein écran - Voir 1 du lot 31. La Bièvre à Gentilly.

Provenant d'une collection particulière française (lots 3, 7, 14, 17, 21, 22, 24, 25, 27, 31, 33, 34, 37)

Jean-Antoine Watteau

La Bièvre à Gentilly

Vente aux enchères clôturée

June 11, 01:34 PM GMT

Estimation

120,000 - 180,000 EUR

Description du lot

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Description

Antoine Watteau

Valenciennes 1684 - 1721 Nogent-sur-Marne

La Bièvre à Gentilly


Huile sur papier marouflé sur toile

29,5 x 34 cm ; 11⅝ by 13⅜ in.

Collection particulière, Paris ;

Vente du marquis de Bailleul et divers propriétaires, Me Duchesne, Paris, 14 juin 1900, lot 34, comme Jean-Baptiste Pater (consigné par Georges Sortais, peintre et expert, 1860-1935, « agissant au nom et comme mandataire verbal de plusieurs personnes ») ;

Où acquis pour 270 francs par Defeuille, vraisemblablement Louis Hubert Germain François dit Defeuille (peintre miniaturiste, 1849-1932), Paris et Vétheuil ;

Collection Jacques Mathey (peintre et expert, 1883-1973), Paris, authentifié par ce dernier ;

Acquis auprès de ce dernier par Raoul Dastrac (1891-1969), Aiguillon, dès 1959 ;

Transmis par héritage à sa veuve Hélène Lacroix, née Ryaux, Aiguillon, en 1972 ;

Par descendance à l'actuel propriétaire.

Londres, Royal Academy, Landscape in French art, décembre 1949-mars 1950, n° 97 ;

Zurich, Kunsthaus, Schönheit des 18. Jahrhunderts, septembre-octobre 1955, n° 348 ;

Paris, Galerie Cailleux, Watteau et sa génération, mars-avril 1968, n° 43.

F. Ingersoll-Smouse, Pater, Paris, 1928, p. 81, cat. 741 (identifié à tort comme ayant appartenu au marquis de Branbres) ;

J. Mathey, ‘A Landscape by Watteau’, dans The Burlington Magazine, vol. 89, n° 535, octobre 1947, p. 271-273, pl. I, fig. A ;

H. Adhémar et R. Huyghe, Watteau sa vie - son œuvre, Paris, 1950, p. 123, 195 et 214, cat. n° 109, pl. 53 (sous le titre Le Moulin et Paysage des environs de Paris) ;

J. Mathey, Antoine Watteau : Peintures réapparues, inconnues ou négligées par les historiens, identification par les dessins, chronologie, Paris, 1959, p. 16, 33, 68, 76, cat. n° 64, fig. 64 (sous le titre Paysage de la Bièvre) ;

G. Macchia et E.C. Montagni, L’opera completa di Watteau, Milan, 1968, p. 109, n° 139 ;

‎E. Camesasca, Tout l'œuvre peint de Watteau, Paris, 1970, p. 109, n° 139 ;

J. Ferré, Watteau. Catalogue raisonné, Madrid, 1972, vol. II, p. 691-692, n° B 47, fig. 434 et vol. III, p. 989, n° B 47, fig. 886-887 ;

M. Roland Michel, Watteau, un artiste au XVIIIe siècle, Paris, 1984, p. 40 et 42, pl. III ;

D. Posner, Antoine Watteau, Londres, 1984, p. 109-112, fig. 90 ;

Claude to Corot: The Development of Landscape Painting in France, cat. exp. Colnaghi, New York, 1990, p. 85-86, fig. 2 ;

R. Temperini, Watteau, Paris et Milan, 2002, p. 143, cat. n° 60 ;

M. Eidelberg, A Watteau Abecedario, site internet, sous Accepted Paintings & Copies (sous le titre La Bièvre à Gentilly, notice entrée en juillet 2016, mise à jour en mars 2017).

Restée cachée des yeux du public et des chercheurs depuis 1968, La Bièvre à Chantilly est une révélation pour l’œuvre de Watteau. Un examen attentif a permis de confirmer pleinement l’attribution à l’artiste, et elle figure à ce titre dans le catalogue raisonné des peintures d’Antoine Watteau par Martin Eidelberg (A Watteau Abecedario), en cours de publication.

 

Le paysage (dont le site exact est impossible à identifier) représente une église et un bâtiment en arrière-plan à gauche, des arbres au centre et une rivière qui coule au premier plan. À droite se trouvent les ruines d'un mur. Parmi les nombreux dessins de paysages purs sans personnages de Watteau qui sont parvenus jusqu’à nous, Watteau a utilisé la sanguine et la pierre noire parfois rehaussée de lavis, et plus rarement l’aquarelle pour améliorer pour animer le paysage.

Dès 1984, Marianne Roland Michel et Donald Posner ont tous les deux associé la présente œuvre à la pratique du dessin en plein air. Cette dernière est documentée par le théoricien et amateur de l’Académie royale de peinture et de sculpture, Roger de Piles dans ses Cours de peinture par principes (1708, Paris, p. 246-248). Dans ce texte, de Piles enjoint les artistes à dessiner d’après nature et à annoter leurs dessins avec des observations sur les variations subtiles de couleurs qu’ils observent.

Roger de Piles fait partie de l’entourage de Watteau. Les deux hommes avaient comme ami commun Pierre Crozat, chez qui le peintre vécut. Il est très probable que l’artiste ait eu connaissance des théories de l’amateur sur le paysage en plein air et qu’il les ait appliquées. Pour preuve, un paysage rehaussé à l’aquarelle et annoté, conservé au Teylers Museum d’Haerlem (inv. M 015), qui respecte scrupuleusement les directives données par de Piles. Sur ce dessin, on peut lire une annotation de Watteau lui-même, près du clocher : « Demi teinte grise et généralement les ombres grises. »

D’ailleurs, dans son entourage, d’autres artistes se sont essayés à ce genre de peinture en plein air, parmi lesquels Francois Desportes, dont on conserve plusieurs exemples de ces huiles sur papier (Sèvres, Musée National de la Céramique ; Lille, Palais des Beaux-Arts, inv. D 995.1.10).

 

En 1892, Paul Mantz publiait une lettre de Watteau à son ami et mécène Jean de Jullienne, dans laquelle l'artiste expliquait qu'il peint des paysages à Nogent (P. Mantz, Antoine Watteau, Paris, 1892, p. 134 citant Chennevières, Montaiglon (dirs.), Archives de l'art français : recueil de documents inédits relatifs à l'histoire des arts en France, Paris, 1852, vol. 2, p. 208-214). S’il s’avérait bien autographe, ce document, dont l’authenticité est tout à fait sujette à caution, permettrait de témoigner de la pratique de Watteau selon ses propres termes. L’artiste y indique à son mécène : « je vous montrerai quelques bagatelles comme les païsages de Nogent que vous estimez assez par cette raison que j'en fis les pensées en presence de madame de Julienne à qui je baise les mains très-respectueusement. » Une autre lettre, dont l’authenticité ne fait cette fois aucun doute, documente bien cette pratique de la peinture de paysage dans l’œuvre de Watteau. Un autre de ses mécènes, Pierre Crozat, écrit ainsi à Michel-Ange de la Chausse, alors consul du royaume de France près le Saint-Siège, le 1er juillet 1715 : « Je fais travailler le sr Vatteau affin de vs. faire voir de ses ouvrages et la preuve de tous ce que jay eu lhonneur de vous dire de l’Estat de nos peintres. Je noublieray pas aussy la vueue du pons neuf quil ma pareu que vs. Souhaities davoir. M. vatteau a le deffaut de tous les bons peintures d’Estre un peu l[ent] par ce quils veulent satisfaire un chacun » (lettre de Pierre Crozat à Michel-Ange de la Chausse, 1er juillet 1715, Nantes, Archives Diplomatiques. Mentionnée dans C. Hattori, ‘Passeports délivrés à des artistes au XVIIIe siècle : à Watteau, à Oudry et à quelques autres’, dans Cahiers d’histoire de l’art, no 2, 2004, p. 28). Cette seconde mention, antérieure à la lettre de Watteau à Jullienne, constitue une source sûre permettant de documenter la pratique de peinture de paysage urbain de Watteau dans laquelle s’inscrit le paysage au clocher.

 

Par sa technique, cette œuvre constitue un unicum dans l’œuvre de Watteau. Il s'agit de la seule huile sur papier de l’artiste parvenue jusqu’à nous. Elle fut marouflée sur une toile vraisemblablement au XVIIIe siècle. Le papier porte une contre-marque (dans sa partie droite) que l'on trouve fréquemment dans les papiers utilisés par Watteau, qui se lit comme suit « J [cœur] CUSSON » (voir R. et T. Gaudriault, Filigranes et autres caractéristiques des papiers fabriqués en France aux 17e et 18e siècles, Paris, 1995, p. 118). Les contre-marques indiquant le nom de Cusson ont été abondamment utilisées entre le dernier quart du XVIIe siècle et la première moitié du XVIIIe siècle, rendant difficile toute datation sans l’existence d’une date dans le filigrane du papier. La contre-marque est documentée depuis au moins 1659. L’analyse en rétro-éclairage du support laisse supposer que le papier porte une inscription, courant en partie supérieure de la composition.

La provenance de cette peinture remonte au tout début du XXe siècle. Martin Eidelberg avait relevé le passage en vente le 14 juin 1900 d’une œuvre. La description et les dimensions du numéro 34 de cette vente, alors attribué à Pater, (« Paysage où l'on remarque, à gauche, une maison bâtie sur pilotis qui se reflète dans l'eau ; plus loin, un clocher ; à droite, des grands arbres et un mur en ruines. Très intéressante étude sur papier. H. 0m39; L. 0m34) correspondent exactement à l’œuvre présentée ici. Le tableau a été confié par un propriétaire vraisemblablement parisien à Georges Sortais, peintre et expert (1860-1935) « agissant au nom et comme mandataire verbal de plusieurs personnes » pour cette vente. Après avoir été vraisemblablement achetée par Louis Hubert Germain François dit Defeuille (1849-1932), miniaturiste, le Paysage avec une église et une rivière faisait partie de son héritage qui restait en déshérence en 1932. Notons qu’un membre de la famille Mathey était présent à la vente, probablement Paul, le père de Jacques. Il est possible que ce dernier par son statut d’expert ait pu être mis au courant du passage de l’œuvre dans une vente de la succession Defeuille à ce jour indéterminée, à laquelle il s’en serait porté acquéreur. On la retrouve dès 1959, dans la collection de Raoul Dastrac (1891-1969) qui la transmet à sa descendance.


Nous remercions Pr. Martin Eidelberg et Dr. Axel Moulinier pour la rédaction de cette notice.