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Delaunay, Sonia -- Blaise Cendrars
LA PROSE DU TRANSSIBÉRIEN ET DE LA PETITE JEHANNE DE FRANCE. COULEURS SIMULTANÉES DE MME DELAUNAY-TERK. PARIS, ÉDITIONS DES HOMMES NOUVEAUX, 1913.
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Delaunay, Sonia -- Blaise Cendrars
LA PROSE DU TRANSSIBÉRIEN ET DE LA PETITE JEHANNE DE FRANCE. COULEURS SIMULTANÉES DE MME DELAUNAY-TERK. PARIS, ÉDITIONS DES HOMMES NOUVEAUX, 1913.
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Delaunay, Sonia -- Blaise Cendrars
LA PROSE DU TRANSSIBÉRIEN ET DE LA PETITE JEHANNE DE FRANCE. COULEURS SIMULTANÉES DE MME DELAUNAY-TERK. PARIS, ÉDITIONS DES HOMMES NOUVEAUX, 1913.
4 feuilles (environ 500 x 360 mm), assemblées et pliées en deux dans le sens de la longueur, puis en en accordéon. Couverture de parchemin peinte à l’huile et au pochoir par Sonia Delaunay (115 x 187 mm). Emboîtage.
Quatre petites fentes au premier plat et deux trous d'épingle au second, destinés aux lanières de fixation. Traces de colle à l'emplacement intérieur et sur la marge supérieure du livre. Quelques couleurs parfois un peu pâlies, légèrement jauni aux pliures extérieures.

Éblouissant exemplaire sur Japon de ce livre mythique conçu à quatre mains.

Double envoi à Abel Gance et sa femme, puis à Martine et Pierre Berès.

Édition originale.

Un des 28 exemplaires annoncés sur Japon (n° 32), signé par Cendrars de la main gauche.
Le tirage dit de luxe n’ayant jamais été achevé, le nombre des exemplaires réellement composés et assemblés reste encore inconnu, mais oscille aux alentours de 80.

Le premier envoi, non daté, également rédigé de la main gauche à l’encre brune, est adressé à Madame et Monsieur Gance :
"ce livre triste sur des langes solaires et qui annonce une œuvre de lumière. Blaise Cendrars".

L’utilisation du terme "lange" décrivant l’ouvrage déplié et l’association entre tristesse et illustration solaire reviennent dans plusieurs des dédicaces recensées, notamment dans celle à Sonia Delaunay elle-même, datée de 1917.

Cet envoi renforce la dimension cinématographique, lumineuse et colorée de la Prose, et rappelle les liens puissants qui existèrent entre Cendrars et Abel Gance dès leur rencontre en 1918 sur le tournage de J’Accuse à Nice. Gance a alors besoin d'une foule de gueules cassées, parmi lesquelles Blaise Cendrars, qui devient rapidement son assistant, passant du rôle de figurant à celui d'accessoiriste et de dialoguiste. "En cet automne 1918, Cendrars est tout occupé à faire un mort dans la quatrième partie du film J'accuse d'Abel Gance : [...] il m'aida magnifiquement à animer cette scène, dira Gance. Et Blaise Cendrars : Je faisais tout : l'homme de peine, l'accessoiriste, l'électricien, l'artificier, le costumier, de la figuration et de la régie, l'aide-opérateur, le vice-metteur en scène, le chauffeur du patron, le comptable, le caissier et dans Les Morts qui reviennent, je faisais un macchabée, tout empoissé dans de l'hémoglobine de cheval car on m'avait fait perdre mon bras une deuxième fois pour les besoins de la prise de vue" (Miriam Cendrars, p. 416-417). Cendrars, visionnaire, pressent que le cinéma, ce médium novateur, ouvrira une nouvelle ère : "Les derniers aboutissements des sciences précises, la guerre mondiale, la conception de la relativité, les convulsions politiques, tout fait prévoir que nous nous acheminons vers une nouvelle synthèse de l'esprit humain, vers une nouvelle humanité et qu'une race d'hommes nouveaux va paraître. Leur langage sera le cinéma" (L'ABC du cinéma). Par ailleurs, Abel Gance aide Blaise Cendrars, dans le dénuement, à subvenir aux besoins de sa compagne Féla et de leurs trois enfants et, en 1919, la famille est un temps accueillie par Mme Gance dans son appartement de Neuilly.

Le second envoi, daté de 1954, est à l’encre noire, adressé Martine et Pierre Berès :
"à Martine et Pierre Berès, après un très bon diner où nous avons dépiauté une Bugatti et mille autres choses en attendant mieux. Blaise. 27 oct. 1954".
Quarante ans après la réalisation de la Prose, Cendrars offre cet exemplaire au couple Berès en évoquant la Bugatti de son ami libraire, éditeur et collectionneur, démontrant ainsi son intérêt pour la vitesse et les machines : voitures, trains, bateaux, avions, lui-même ayant possédé une Alfa Roméo dont la carrosserie avait été dessinée par Braque : "Au volant je vise le cœur de la solitude, assis dans la joie de la contemplation, le pied sur l'accélérateur. Mes pensées volent. Je n'ai aucun regret et plus de désir" (Miriam Cendrars).

Premier essai de livre simultané, les 445 vers, imprimés en caractères et en couleurs différents, sont illustrés sur la gauche d'une grande composition abstraite au pochoir de Sonia Delaunay, rehaussée en couleurs en fin de lignes. Les 150 exemplaires initialement prévus devaient atteindre, superposés, la hauteur de la tour Eiffel, cette tour qui fascinait Cendrars et Robert Delaunay, et que Sonia Delaunay représente en rouge au bas de la Prose. C'est au pied de cette tour que Cendrars découvrit le train du Transsibérien lors de sa visite à l'Exposition Universelle de 1900.

Plus qu'un livre illustré, la Prose s'impose comme un véritable tableau-poème, une œuvre d'art totale. Le texte, les formes, les couleurs se mêlent et se répondent en une parfaite symbiose. L'œuvre est créée pour être lue et pour être vue en même temps, l'œil devant percevoir simultanément le rythme des mots et celui des couleurs et des formes.
La contribution de Sonia Delaunay est totalement abstraite, exceptée la carte géographique du Transsibérien en tête du poème et la Tour Eiffel accompagnée de la grande roue en pied de la composition, et se compose de figures oblongues, courbes et circulaires, procurent une impression de dynamisme et d'éblouissement qui accompagne et traduise en couleur la typographie novatrice choisie par l’artiste et l’auteur pour créer un langage nouveau. À la musicalité propre du poème, le chromatisme vibrant de Sonia Delaunay apporte donc une résonance particulièrement intéressante. Sonia Delaunay relate ainsi sa rencontre avec Blaise Cendrars : "Le mercredi, Apollinaire recevait ses amis dans son nouvel appartement. A une de ses soirées, j'ai vu, assis sur son grand divan, un petit jeune homme frêle et blond, Blaise Cendrars [...] Peu après, Cendrars m'apporta La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France et, très emballée par la beauté de ce texte, je lui proposai de créer un livre haut de deux mètres une fois déplié. Je m'inspirai du texte pour une harmonie de couleurs qui se déroulait parallèlement au poème. Les lettres d'impression furent choisies par nous, de différents types et grandeurs, choses qui étaient révolutionnaires pour l'époque. Le fond du texte était coloré pour s'harmoniser avec l'illustration [...] Les contrastes de couleurs, expliqua Guillaume Apollinaire, habituaient l'œil à lire d'un seul regard l'ensemble d'un poème, comme un chef d'orchestre lit d'un seul coup d'œil les notes superposées dans la partition".

Un an après les Pâques à New-York, Cendrars a créé une véritable épopée, à la fois hymne au voyage et métaphore de l'existence. Le poète-voyageur, "bourlingueur" en quête d'un ailleurs, livre une odyssée moderne qui ancre l'itinéraire du Transsibérien dans l'imaginaire collectif comme l'essence même de l'aventure et de la liberté.

Œuvre phare de l'histoire des avant-gardes littéraires et picturales conçue par un poète et un peintre dans un désir commun d’abolir toute frontière, La Prose du Transibérien offre une belle leçon de fraternité artistique. Sans doute n'y eut-il pas de plus bel exemple de collaboration et de transversalité, données essentielles dans l'art aujourd'hui.

Référence : En français dans le texte, n° 344. -- Fr. Chapon, Le Peintre et le livre, p. 134 et sq. -- M. Cendrars, Blaise Cendrars, Denoël 2006. -- S. Delaunay, Nous irons jusqu'au soleil, Robert Laffont, 1978. -- Chr. Le Quellec Cottier et J. Bogousslavsky, Blaise Cendrars et Sonia Delaunay, la Prose du Transibérien, 2017.

 


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