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Apollinaire, Guillaume
CASE D’ARMONS. AUX ARMÉES DE LA RÉPUBLIQUE, 17 JUIN 1915.
Estimate
100,000150,000
JUMP TO LOT
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Apollinaire, Guillaume
CASE D’ARMONS. AUX ARMÉES DE LA RÉPUBLIQUE, 17 JUIN 1915.
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100,000150,000
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Details & Cataloguing

Artistes et Relieurs : Livres et Manuscrits

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Paris

Apollinaire, Guillaume
CASE D’ARMONS. AUX ARMÉES DE LA RÉPUBLIQUE, 17 JUIN 1915.
In-8 (212 x 140 mm). Bradel de toile tricolore bleue, blanche et rouge, titre doré sur le dos, gardes de papier rouge, couverture de papier bleu d'écolier et vignette illustrée contrecollée sur le plat supérieur (Reliure de l’époque).
Tissus très légèrement usés aux coins.
Conservé dans un emboîtage mosaïqué de box bleu, blanc, rouge, jaune disposés par bandes alternées horizontales, larges sur les bords et suivant un mouvement concave pour se rétrécir dans l’axe duquel porte en lettres or superposées le titre, chaque lettre sur une couleur différente ; même disposition sur le second plat avec le nom de l’auteur ; intérieur de daim orangé, étui bordé (Paul Bonet, 1964).
Dos légèrement décoloré, infimes taches.

Un des rares exemplaires, parmi les premiers envoyés par Apollinaire à ses amis, celui-ci à son "parrain de guerre" André Level.

"ce sera une rareté" (lettre à André Level).

Très rare édition originale, tirée à 25 exemplaires (n° 24), justifiés et signés des initiales par Apollinaire à l’encre rouge. Ils sont polygraphiés à la gélatine sur papier quadrillé, encre bleue avec rehauts manuscrits à l'encre.

Pour venir en aide aux canonniers de sa batterie, presque tous originaires des départements envahis par l'ennemi, Apollinaire décide en mai 1915 d'imprimer ces 21 poèmes, sous un titre qui désigne le compartiment de la voiture-caisson contenant les effets personnels des soldats. Le poète souhaite vendre le recueil par souscription, et imprime les bulletins de souscription sur un modeste papier d’emballage provenant des colis reçus par les soldats. Début juin, Apollinaire envisageait d’imprimer 112 exemplaires, tirage qui sera peu après réduit à 60 exemplaires (55 exemplaires à 20 fr, 5 sur grand papier à 50 fr), mais leur réalisation se révéla trop ambitieuse : le projet dépassait les possibilités techniques du petit atelier d'impression militaire. Le 17 juin 1915, l'ouvrage fut tiré à seulement 25 exemplaires, par les maréchaux des logis Lucien Bodard et René Berthier, sur une machine servant à l'impression du journal de la 45e batterie, le Tranchman' Echo. L’impression se fit sur un papier quadrillé de faible qualité, tandis que les couvertures furent réalisées avec du papier d'écolier bleu. Le procédé d'impression est imparfait : variations d’encrage et nuances de couleurs contraignent les imprimeurs amateurs à rehausser certains passages pour les rendre plus lisibles. Entre-temps, Apollinaire apprend avec dépit que tout commerce est interdit aux Armées, même pour une bonne cause : il demande en grande hâte à Jean Mollet de retirer de la circulation tous les bulletins de souscription et s’empresse de sauvegarder les plaquettes existantes. Le 20 juin, il envoie d’abord les exemplaires dédicacés à ses plus proches amis, dont André Level, Louise Faure-Favier, Lucien Bodard, Joseph Granié, tous dédicataires de certaines pièces du recueil. Pour que son propre exemplaire (n° 7) soit en lieu sûr, il l’envoie à André Level, qui le lui rendra en août 1916. Il s'inquiète aussi de savoir si sa précieuse plaquette est bien parvenue à la Bibliothèque nationale (Debon, p. 21). Plus tard, une fois l’idée d’une "souscription publique" abandonnée, des bulletins circulent à nouveau dans le cercle étroit des amis, et André Level parvient ainsi à convaincre quelques proches. En juillet 1915, Apollinaire dresse ce bilan financier : le recueil a "rapporté déjà 80 francs, ce qui n’est pas si mal en temps de guerre – d’autant que cela ne m’a coûté que 3 frs 50" (Correspondance, p. 537).
En 1918, Case d'Armons sera repris dans Calligrammes, poèmes de la paix et de la guerre.

Exemplaire d’André Level, avec envoi autographe signé sur le feuillet en face de la justification :
"À André Level
son ami
le brigadier Guillaume Apollinaire
le 20 juin 1915
".

André Level, "parrain de guerre" et dédicataire de l’un des poèmes du recueil. Hommes d'affaires et financier, collectionneur visionnaire d'art moderne et d'"art nègre", André Level (1863-1946) eut une influence considérable sur la sensibilité moderne et le développement du marché de l'art au XXe siècle. Ami des frères Bernheim-Jeune, il découvre l’art moderne dans leur galerie, puis devient familier de celles d’Ambroise Vollard, Lucien Moline ou Siegfried Bing, et commence très tôt une petite collection. En 1904, il avait fondé avec un groupe d’amis le collectif d’achats "La Peau de l'ours" et, durant dix ans, géra le choix des œuvres pour enrichir ce fonds, en privilégiant de jeunes artistes, comme Matisse, Dufy ou Picasso, avec lequel il se lie d’amitié en 1904 au moment de l’achat des Saltimbanques. La dispersion de la collection à Drouot, le 2 mars 1914, fut une des ventes les plus avant-gardistes du siècle ; elle fit entrer l’art moderne sur le devant de la scène artistique, et offrit à Picasso son premier grand succès public. En réaction aux nombreux articles de presse déchaînés par les prix inattendus de cette nouvelle peinture, Guillaume Apollinaire publia un très bel article le 16 mars 1914 dans Le Mercure de France défendant ("C'est la première fois que les œuvres des peintres nouveaux, fauves ou cubistes, affrontaient la vente aux enchères"). Partageant le même goût pour l'art moderne et les peintres, Level et Apollinaire se lient d’amitié en mai 1914. Durant la guerre, André Level considère son nouvel ami, de vingt ans son cadet, comme son "filleul", et lui envoie des colis. Leur correspondance croisée, de plus de 120 lettres (1914-1918), montre leur amitié croissante et permet de retracer l’historique de Case d’Armons ; selon Brigitte Level, ces lettres sont même plus intéressantes que celles à Lou ou à Madeleine Pagès : car Apollinaire s'y livre complètement, n'essaye pas "d'éblouir" et présente la guerre d'homme à homme, telle qu'elle est : il l'aborde d'un point de vue militaire et politique, ce qu'il ne fait pas avec ses maîtresses (voir Correspondance Guillaume Apollinaire et André Level, p. XII). En gage d’amitié, il dédie à son ami l’un des poèmes de Case d'Armons"Saillant", dédicace dont Level écrira : "Et comment vous remercier du Saillant que vous m’avez dédié, seule manière pour moi de passer à la postérité." À la publication du volume, Apollinaire le sollicite pour qu’il l’aide à trouver des souscripteurs (voir infra), et il lui envoie le 22 juin un exemplaire dédicacé : "Cher ami, je vous envoie 2 exemplaires de Case d’Armons, le vôtre et le mien que vous voudrez bien me garder jusqu’à mon retour" (Correspondance, n° 987). Level attend avec impatience son exemplaire (14 juin, Correspondance reçue, n° 19 p. 480), avant d’en accuser réception le 24 juin : "J’ai les deux exemplaires […]. Je n’ai pu, encore, que parcourir et glaner de belles images, mais ne veux pas attendre d’avoir lu l’ouvrage pour vous remercier avec confusion et me féliciter de posséder un aussi précieux ouvrage. L’extérieur et la typographie en sont des plus séduisants." (24 juin, id., n° 20). Début juillet, Level écrit au poète "pour le complimenter en toute sincérité, après une lecture complète – et charmée de la variété et la qualité de ces 21 poèmes, où résonnent les notes neuves et alertes, appuyées de temps à autre de larges alexandrins sonores. Je vois en tout cela une image fidèle et si intéressante de votre vie guerrière, intérieure et extérieure." (8 juillet 1915, id., n° 21). Plus tard, Level rassurera aussi Apollinaire sur les bulletins de souscriptions qu’il lui avait envoyés : ils "sont tous entre [m]es mains."
Outre Case d’Armons, Level reçut aussi en 1914 Le Bestiaire illustré par Dufy et L'Œuvre poétique de Charles Baudelaire en 1917.

Reliure patriotique commandée par André Level. Conscient du caractère fragile de son opuscule, Apollinaire recommandait volontiers de le relier : "Faites relier le plus vite possible. Sans rogner", écrit-il à Louise Faure-Favier (29 juin 1915, Correspondance, n° 1000). C’est ce que fit André Level, qui l’a revêtu d’un joli bradel couvert d’une toile aux couleurs de la République, tout en faisant monter sur onglets la lettre et deux bulletins de souscription qu’il avait reçus de son ami. Quand il sera la possession de Daniel Sickles, Paul Bonet réalisa pour le protéger davantage un somptueux écrin en box aux mêmes couleurs patriotiques ; Apollinaire est l’un des auteurs que Bonet a le plus relié ; il aurait travaillé sur 8 exemplaires de Case d’armons, mais ces Carnets n’en recensent que 4 (les exemplaires n° 9, 11, 20 et 24).

Rehauts autographes. Les difficiles conditions de fabrication du recueil expliquent cette autre caractéristique remarquable de l'ouvrage : certains textes, trop pâles, ont dû être largement repassés à la main, ce qui fait de Case d'Armons un objet intermédiaire entre l'édition originale manuscrite et l'édition originale imprimée : chaque exemplaire est donc différent. Dans cet exemplaire, sept poèmes présentent des corrections et ajouts manuscrits (Loin du PigeonnierReconnaissanceViséeFêteVenu de DieuzeVers le SudToujours). La "Carte postale à Jean Royère" est manuscrite, tandis que le poème "1915", au recto, est imprimé au pochoir.

[Exceptionnel exemplaire enrichi de :]
Apollinaire, Guillaume. Lettre autographe signée à André Level. [5 (?) juin 1915]. 2 p. in-8 (143 x 114 mm), montée sur onglet en tête de l’ouvrage.

Importante lettre, en grande partie inédite, dans laquelle Apollinaire annonce la publication de Case d’Armons et révèle surtout comment le produit de la souscription sera employé :
"Cher ami, je fais un petit volume de vers, si vous voulez vous en occuper, vous m’en placerez quelques-uns -- ce sera une rareté -- mais surtout ne vous en occupez pas si cela doit vous embêter le moins du monde ne vous en occupez pas. Ci-joint = 12 exemplaires [note dans la marge]. En tout cas, je ne mets pas sur le bulletin de souscription le but auquel sera consacré le produit intégral [souligné deux fois] du volume, mais le voici :
1/2 : les blessés du front, l’aumônier mitré en disposera ;
1/4 : une bonne œuvre spéciale sur laquelle je me permets de garder le secret mais qui n'a rien à voir avec moi ni avec personne de ma parenté ; vous n'en doutez pas ;
1/4 pour le bureau de l'Échelon qui s'est occupé du tirage et qui viendra boire ce quart transformé avec nous.
Votre Guil. Apolli.
Mais je me fais l’interprète de toute la batterie gradée en ajoutant qu’il ne faut pas vous embêter en vous demandant de vous en occuper trop fort
."

Début juin, Apollinaire contacte ses amis pour qu’ils l’aident à trouver des souscripteurs à l’ouvrage : sont notamment sollicités Lou ("Je vais faire un petit bouquin ; je vais t’envoyer les bulletins de souscription, tu tâcheras de m’en placer quelques-uns", Correspondance générale, n° 956), Toussaint Luca (id., n° 954), Jean Mollet (id., n° 955), et André Level. La lettre à son ami est accompagnée de 12 bulletins de souscription : la lettre doit donc dater du 5 ou du 6 juin (voir infra). Capitale, cette lettre explique très précisément comment il compte utiliser le fruit des souscriptions. La "bonne œuvre spéciale" qu'Apollinaire garde secrète est Lou, désargentée et qu'il héberge alors dans son "pigeonnier", boulevard Saint Germain. Notons qu’il annonce une répartition différente à Jean Mollet : la moitié pour les blessés du front, l’autre pour les poilus de la batterie (id., n° 955).
Le 6 juin, pour éviter tout malentendu, il écrit une seconde lettre à Level au sujet de ces souscription : "Bien entendu, il ne s’agit pas de me donner votre souscription. Mais un exemplaire d’ores et déjà vous est réservé" (id., n° 970). Comme Apollinaire le souhaitait, Level lui a trouvé des souscripteurs : Léonce Rosenberg, son ami André Lefèvre et le galeriste Druet.

2 bons de souscription pour Case d’Armons. [5 juin (?) 1915]. (104 x 171 et 103 x 178 mm). Imprimés en bleu à la gélatine, sur un papier d’emballage provenant des colis reçus par les soldats. Non remplis, coupés ; timbré, le premier semble avoir été envoyé. Ils ont peut-être été imprimés le 5 juin 1915, le poète écrivant à Lou le 4 juin qu’il les imprimera le lendemain (Correspondance générale, n° 963). En voici le texte :
"Je soussigné _________ déclare souscrire à ___ exemplaires à 20 fr / 60 fr
"Case d’armon" 
[sic] poème de Guillaume Apollinaire [aut]ographié aux armées de la République et tiré à 60 exemplaires dont 5 sur grand papier
(adresse) (signature en toutes lettres)
Remplir et renvoyer ce bulletin accompagné du montant de la Souscription… mandat au Brigadier G. de Kostrowitzky – 38e Régt d’artie – 45e batterie – secteur 59
".

Bulletin des armées de la République. Réservé à la zone des armées. [12 septembre 1917, n° 276]. Page de titre illustrée par Bernard Naudin.

Exemplaire en excellent état.

Provenance : colonel Daniel Sickles (Bibliothèque d’un amateur, Drouot, 10 avril 1987, n° 51). L’emboîtage de Bonet a été réalisé pour le bibliophile en 1964.

Référence : G. Apollinaire, Correspondance générale, éd. V. Martin-Schmets, Champion, 2015, n° E327 (envoi) et n° 952 (lettre très partiellement reproduite). -- Correspondance Guillaume Apollinaire et André Level, éd. Brigitte Level, Aux Lettres Modernes, n° 9, 1976. – Lettres reçues par Guillaume Apollinaire, édition de V. Martin-Schmets, Champion, 2018, t. III. -- Cl. Debon, Calligrammes dans tous ses états, Calliopées, 2008. – P. Bonet, Carnets, n° 1473.
Pour les lettres d’Apollinaire à André Level (vendues par Sotheby’s, voir : http://www.sothebys.com/fr/auctions/ecatalogue/lot.121.html/2012/livres-et-manuscrits-pf1203).

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ANNEXE
La liste des destinataires peut être reconstituée partiellement :


N° 0 : Berthier, envoi du 21 juin 1915 (maquette du livre) ;
N° 1 : Ardengo Soffici, envoi non daté [24-25 août 1915] ;
N° 2 : Ambroise Vollard, envoi du 19 août 1915 ;
N° 3 : Alberto Magnelli, envoi du 19 octobre 1915 (à la Bibliothèque Nationale) ;
N° 5 : André Lefèvre ;
N° 6 : Madeleine Pagès, envoi du 5 août 1915 (Sotheby's, 1998, lot 7) ;
N° 7 : Guillaume Apollinaire lui-même ;
N° 9 : Jean Royère ;
N° 11 : Louise Faure-Favier, envoi du 20 juin 1915 ;
N° 12 : Joseph Granié, envoi du 20 juin 1915 ;
N° 14 : Lou, exemplaire non localisé ;
N° 17 : Druet, envoi du 1er août 1915 ;
N° 18 : René Berthier, envoi du 21 juin 1915 ;
N° 19 : Gabrielle et Francis Picabia, envoi du 21 juillet 1915 (Sotheby's, 1999, lot 52) ;
N° 21 : envoyé à la Bibliothèque nationale ;
N° 24 : André Level, envoi du 20 juin 1915 ;
N° 25 : Lucien Bodard, envoi du 20 juin 1915 (à la Bibliothèque Jacques Doucet).
D’autres correspondants ont reçu un exemplaire, sans que l’on sache le numéro de leur exemplaire :
Mme Tittoni (exemplaire envoyé à Madeleine Pagès) ;
Marie Laurencin (exemplaire envoyé à Louise Faure-Favier) ;
Léonce Rosenberg ;
Paul et Jane Mortier ;
Louis de Gonzague Frick.
Trois exemplaires envoyés à des destinataires non identifiés ont également été localisés :
n° 15, envoi du 20 juin 1915, peut-être au maréchal des logis Bonfari ou Piot, ou André Rouveyre (Sotheby's, 2012, lot 120) ;
n° 20 (Bonet, Carnets, n° 266, dédicataire non mentionné) ;
N° 23 : peut-être celui de l’imprimeur Danel (ou alors le n° 22 ?) ;
On sait aussi qu'un exemplaire alla vraisemblablement à Chirico et un autre à Remy de Gourmont, qui le mentionne dans une note du 2 juillet 1915.


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