Lot 85
  • 85

Barthes, Roland

Estimate
15,000 - 25,000 EUR
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Description

  • Barthes, Roland
  • Lettres à Bruno. Août 1958-février 1979.
  • ink on paper
Important ensemble de lettres inédites à un jeune enseignant.

Barthes élève la banalité d’un simple échange de lettres à une théorisation du discours amoureux, les encouragements amicaux à des leçons de sémiologie appliquée et ses relectures de manuscrits s’apparentent à de mémorables cours de stylistique.



98 lettres autographes signées, dont 6 cartes postales, pour environ 173 p. (formats divers, in-4 à in-12), écrites entre le 16 août 1958 et le 4 septembre 1979. Enveloppes conservées pour 86 lettres.



Un océan sépare deux amoureux et les oblige à correspondre : entre Paris et Hendaye, de Milan ou d’Ankara, Barthes écrit à Bruno, jeune enseignant français exilé pendant un an au Canada : "je poursuis mon projet, qui est de t’écrire grosso modo (et sans que tu aies à t’inquiéter des transgressions éventuelles) deux fois par semaine (et sans que tu aies, non plus, à adopter le même rythme à mon égard, ni même aucun rythme)." Barthes se tient à ce programme d’écriture pendant deux ans : entre 1958 et 1959, il envoie la majorité de ses missives (65), mais la correspondance se prolonge jusqu’à quelques mois de sa mort le 26 novembre 1980. Alors qu’il a déjà publié Le Degré zéro de l'écriture (1953) ou Mythologies (1958), ce sont ainsi les années créatrices qui donneront Sur Racine (1963), les Éléments de sémiologie (1965), le Système de la mode (1967), S/Z (1970) ou les Fragments d'un discours amoureux (1977).



Au fil de ce long échange qui s’étend sur une vingtaine d’années, on suit la carrière du sémiologue, ses questionnements, mais aussi l’évolution de sa relation empreinte d’un "socratisme un peu primaire" vis-à-vis d’un jeune intellectuel. Barthes évoque tout d’abord sa découverte des États-Unis, où il se rend pour la première fois en 1958 : à New York, qui "retrouve pour [lui] son prestige", il admire la peinture "abstract-expressionism", évoque une soirée new-yorkaise est "quelque chose comme une surprise-party petite-bourgeoise dans le quartier de la Glacière" et découvre le jazz, qu’il continue à écouter à son retour à Paris après avoir acheté un "assez bon pick-up". Au retour, un retard d’avion le fait "poireaute[r] à l’aéroport (Hôtel international), décor à la Mon Oncle" ; il en profite pour écrite une carte postale à Brunon : "J’ai perdu l’air de Monk, c’est dommage, ça exorciserait le décor".
Ensuite, il entretient régulièrement Bruno de ses activités : l’achat d’une Volkswagen, ses lectures ("des policiers, la bible en latin (c’est très beau, j’en avais envie depuis très longtemps) et les admirables Freud sur Moïse et Totem et Tabou"), le cinéma (à la sortie d’À bout de souffle, il s’interroge sur le cinéma : "un langage (elliptique) nouveau, trop évidemment beau, [l’a] plongé dans une sorte d’insatisfaction générale sur le cinéma"), la lecture des livers parus pendant son absence ("En prenant une connaissance un peu massive, collective de notre production", il est "frappé par sa timidité, son respect de la belle écriture : comme tout cela est écrit ! Tous ces écrivains sont des enfants, ils aiment écrire et ils aiment dans l’écriture le signe de l’écriture. Bref toujours et plus que jamais cette même nausée que j’avais eue au temps du Degré zéro."), surtout, ses chantiers d’écriture. Il ne parvient pas à finir son Sur Racine et s’enferme en "conclave racinien" à Hendaye pour terminer son essai qu’il a hâte d’achever ("c’est un monde trop névrotique et j’ai hâte de revenir à des objets plus socialisés") alors que s’ébauche déjà son Système de la mode : "j’essaierai de bâtir tant bien que mal un chapitre sur les signifiés vestimentaires dans la mode écrite". Peu à peu, ce dernier projet l’enthousiasme : "L’essentiel, qui suscite mon ardeur et d’immenses embarras de méthode, c’est mon vêtement. […] j’ai l’excitation de la chose nouvelle, mais aussi je trébuche à chaque pas", même s’il passe par des moments de découragement : "Je travaille beaucoup à mes signes vestimentaires : c’est nouveau, très difficile, un peu vertigineux et je doute de réussir."



Même s'il ressent le "désir pénétrant de revoir" Bruno, Barthes reste "sage, détendu : il ne s’agit pas de s’aliéner à quelqu’un dont vous séparent un océan et une année". Bien qu’un peu jaloux des incartades du jeune Bruno et de sa vie lointaine, Barthes analyse ce qui se produit en lui avec précision et un certain détachement. Ces "fragments d'un discours amoureux" s’entremêlent de conseils au jeune écrivain qui lui envoie ses textes pour avoir son avis. Barthes lui prodigue des conseils stylistiques : qu’il fuie les imprécisions, qu’il bannisse les expressions toute faites ; il relève "des tas de scories de forme, des banalités critiques ("imagination créatrice": cela ne s’écrit plus : on ne peut plus parler de la littérature comme d’un mystère qui va de soi) et des inélégances ("la phrase ci-dessus", "le pourquoi" de sa technique)" et lui recommande de ne pas recourir à des "mythes passe-partout qu’on n’explicite jamais et pour cause ("rythme", "création", "imagination")." Toujours, cependant, Barthes a un mot pour adoucir ses commentaires et encourager Bruno : "Je suis persuadé qu’il te suffirait d’un effort rhétorique, c’est-à-dire d’un nettoyage patient du texte", le modèle étant ce qu’il a appelé en 1953 le "degré zéro de l’écriture" : "Je me réjouis, par contraste, d’avoir relevé dans tes textes si peu de drapé et je te supplie de continuer dans cette ascèse : tu ne peux croire à quel point c’est rare un dépouillement qui ne s’affiche pas comme tel". Refusant "ces sinusoïdes du découragement", Barthes combat le découragement de Bruno en lui faisant part de ses propres difficultés passées et évoque la vertu salvatrice de Karl Marx : "jusqu’à 33 ans j’ai été velléitaire comme toi, j’avais des cahiers, une sensibilité, mais rien ne sortait. Puis j’ai lu Marx : je ne parle pas de la doctrine, je ne suis pas marxiste (c’est très difficile de l’être) ; mais cela m’a déniaisé, et j’ai pu publier. À toi aussi, c’est uniquement une sorte de petite catalyse qui te manque. […] J’ai une confiance objective, motivée, en toi". Bruno s’étonnant que Barthes ne trouve pas les textes qu’il lui adresse "insignifiants", le sémiologue analyse : "tu es très près de signifier l’insignifiance : c’est le même intérêt […] que l’on trouve au Godot de Beckett : que le langage de l’ennui ne soit pas ennuyeux. Encore Beckett triche-t-il, puisque derrière son ennui, il y a une opacité métaphysique". Et de donner une leçon du "sujet" en littérature : "je te disais que le sujet est comme un acte de jouissance précise, càd comme un échec. Pourtant, on ne peut écrire inconsciemment, il faut bien partir d’un projet […] il ne faut retenir que les sujets montés, articulés, établis analytiquement en vue d’une signification dernière. […] Un sujet réel, adulte, fécond, c’est un peu comme le schéma d’une partie d’échecs : il faut pourvoir soupeser les coups décisifs. Vois les classiques : jamais un sujet […], mais un plan, un traitement préalable (les plans de Racine), une organisation."
Dans ce curieux discours amoureux, Barthes invoque sa "conception aristophanesque de la solitude (voir le Banquet de Platon) : je ne la sens jamais que complémentaire : une moitié me manque et tu la ferais bien. J’irai même jusqu’à faire du tennis avec toi". Aussi, il est assez satisfait de cette relation à distance, même si une trop longue période sans nouvelles de Bruno l’inquiète. Au milieu de son travail : "Je m’arrête deux minutes pour te dire banalement que je pense à toi. […] Je voudrais parler avec toi de vive voix de tas de choses te concernant ; mais par lettres, c’est trop trop trop [mot répété] long, l’écriture est décidément lente et archaïque par rapport à la pensée, au cœur, à la vie. Je prendrais bien l’avion pour venir te voir 8 jours, mais je suis pusillanime, je recule devant la singularité du geste".



Au bout d’un an d’absence, Bruno revient en France ; les lettres sont alors moins fréquentes, et leur rapport perd de son intensité. "Depuis la mort de maman, j’ai un mauvais rapport au voyage […] Restent, vraiment, les soirées avec les amis", conclut Barthes dans sa dernière lettre de septembre 1979.



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Une transcription des lettres sur demande.