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Louÿs, Pierre -- Jean de Tinan
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Description
- Louÿs, Pierre -- Jean de Tinan
- Correspondance croisée. 130 lettres. [Mai 1894-septembre 1898].
- ink on paper
Important ensemble de 130 lettres et 3 télégrammes. Pierre Louÿs : 98 lettres autographes (5 non signées) et 3 télégrammes. -- Jean de Tinan : 32 lettres autographes (1 non signée).
258 et 56 p. de formats divers, la plupart in-8 ou in-12, quelques cartes-télégrammes ou pneumatiques avec adresse, et une carte de visite au nom de Tinan. Ensemble 86 enveloppes (58 de la main de Louÿs et 28 de celle de Tinan).
Passionnante correspondance croisée, témoignage d’une amitié « inoxydable » et d’un art épistolaire consommé.
Ces lettres couvrent les quatre ans que dura cette relation privilégiée et la courte carrière littéraire de Jean de Tinan. Amateurs de femmes et de bonne littérature, les deux jeunes écrivains échangent des propos à la fois légers et profonds, affectueux ou sarcastiques, se moquant d'un certain nombre de leurs contemporains comme Robert de Souza, Francis Viélé-Griffin, Paul Bourget ou encore Louis-Xavier de Ricard dont Louÿs emprunte le nom pour rédiger en alexandrins une lettre d’excuses, ayant pris froid à la suite d’une nuit d’amour (début mars 1896).
D’autres vers émaillent cette correspondance dont un long poème, toujours de Louÿs, à la gloire d’une prostituée de Poitiers, la femme de ses rêves, au sein jeune et au corps blanc "comme un cygne allemand". Mais Tinan n’est pas en reste, envoyant par exemple six quatrains pornographiques écrits dans une taverne à 1h. du matin, "d’après la Première Automnale de A. Lebey" [poème paru dans le Centaure] : "le désir de baiser et l’espoir d’être indemne / vers les bordels déserts ont dirigé nos pas"…
Les amours de ces deux jeunes hommes, dandys passionnés, sont bien présentes tout au long de ces pages, qu’elles soient vénales ou non, éphémères ou durables, parfois partagées comme la liaison de Louÿs avec l’algérienne Zohra qu’il ramena avec lui à Paris et qu’il "prêtait" parfois à ses amis, ou celle de Tinan avec Marie de Régnier alors que Louÿs était allé au Caire rejoindre son frère.
Leurs échanges débutent ici par une demande de Jean de Tinan -- il a vingt ans et a rencontré Louÿs deux mois plus tôt -- qui sollicite l’envoi d’une photographie, vue chez André Lebey. Très vite, le tutoiement complice s’impose et les confidences se multiplient, qu’ils se trouvent tous deux à Paris, que Tinan séjourne à Jumièges dans sa famille ou à Montigny-sur-Loing ou que Louÿs voyage en Andalousie, en Algérie ou en Egypte. Ils se donnent des nouvelles de leurs amis communs comme Paul Valéry -- un temps étudiant à Montpellier comme Tinan -- André Lebey, André Fontainas, Franc-Nohain, Henri Albert, Claude Debussy, Gilbert de Voisins, la famille Heredia…
Entre jeux de mots et citations savantes, cette correspondance concerne bien entendu leurs travaux littéraires respectifs : Les Chansons de Bilitis, Aphrodite dont Tinan, qui en découvre les premiers feuilletons parus au Mercure de France sous le titre L’Esclavage, fait un savoureux éloge en langue rabelaisienne le 7 août 1895. Une fois publié sous son titre définitif, Louÿs rapporte un amusant dialogue pour illustrer les succès féminins que lui vaut ce roman, travaille plus ou moins assidument à la Sévillane [La Femme et le pantin], "une bien belle œuvre, et si facile" dont il dit améliorer certaines scènes grâce à sa liaison tumultueuse avec Zohra, qui ajoute d’ailleurs deux mots de sa main à l’intention de Tinan : "Ta Zo"! (24 septembre 1897).
En mars 1896, Tinan publie Érythrée, "où l’esprit se mêle à la couleur de la façon la plus savoureuse" (lettre de Louÿs signée "le lâche anonyme"). Alors qu’il s’apprête à publier Penses-tu réussir !, il reçoit à nouveau les félicitations de son ami, également pour Maîtresse d’Esthètes [publié sous le nom de Willy mais véritablement écrit par Tinan] : "C’est plein de choses trouvées, d’une animation, d’une vie étonnantes, et puis surtout c’est tout toi. J’ai bien vu les ‘interpolations’ mais, trois pages sur quatre je t’entends parler". Il donne raison à Louÿs qui lui a conseillé d’abandonner son essai sur Cléo de Mérode : "Il faut faire du Stendhal avant de faire du Allais si l’on veut avoir une influence c’est-à-dire une vie heureuse" (Louÿs à Tinan, 24 mai 1896).
Les deux complices ont également des projets et des réalisations communes lorsqu’avec Henri Albert, ils fondent en 1896 Le Centaure, Tinan refusant par exemple que Vielé-Griffin y collabore et Louÿs réclamant qu’on lui envoie la revue à Alger. Alger où Louÿs séjourne durant l’hiver 1896-1897 et d’où il écrit plusieurs lettres sur du papier orné de vignettes photogravées représentant des femmes arabes, des paysans ou une vue de la Casbah. "J’ai déjà eu le temps de consommer dans la Kasbah d’innombrables petits coïts avec des personnes terre de Sienne, ocre, cadmium clair, pourpre extra, gomme-gutte, jaune de Naples et brun Van Dyck. Tout cela est rond, ferme, râblé, gentiment étroit et prodigieusement juteux" (22 décembre 1896). Il aimerait que Tinan le rejoigne en Algérie "à deux nous ne nous ennuierons pas (demande à Herold) et que tu nous attraperas la vérole ici avec infiniment d’élégance orientale (demande à Gide)." (30 janvier 1897).
La dernière lettre de la main de Tinan, non datée (fin 1896 ?), est écrite du café Harcourt où il attend une petite amie, "meos lepidos amores". Les lettres suivantes, après cette date, sont toutes de Louÿs (au verso de la lettre du 7 novembre 1897, de la main de Tinan, un vers et l’adresse d’une certaine Mme Vallée, inscrits au crayon). Que ce soit par l’envoi d’une note de blanchisserie d’un hôtel de Rome concernant du linge pour dames ou par de longues excuses pour avoir oublié un manuscrit dans un fiacre, la correspondance se poursuit, exposant les opinions antidreyfusardes de Louÿs qui, du Caire, a appris, avec stupeur que certains de ses amis avaient signé la pétition en faveur de Zola.
Dès le printemps de 1898, la santé de Tinan est réellement altérée et après un été difficile passé à Jumièges, il est hospitalisé en septembre à Paris. Se voulant rassurant, "il fait très bon être malade de temps en temps ; les gens s’aperçoivent tout à coup qu’ils vous aiment plus qu’ils ne croyaient", Louÿs comprend que son ami est condamné, même s’il tâche de conserver un ton rieur en évoquant leurs mariages respectifs dès que Tinan sera rétabli : "nous courrons les salons de Paris en quête d’une jeune fille un peu laide, très ambitieuse et très tendre, qui ait l’intelligence de devenir notre ‘amie et alliée’ [...] Tâchons de ne pas choisir la même et de ne pas regretter le oui que nous allons dire".
La prédiction de Pierre Louÿs ne se réalisera pas. Jean de Tinan décède le 18 novembre 1898, à l’âge de 24 ans, et le mariage de Louÿs avec Louise de Heredia, célébré en juin 1899 ne sera pas des plus heureux.
[On joint :]
Louÿs, Pierre. Lettre autographe [à Henri Albert ?], Le Caire [janvier 1898]. À un ami qu’il vouvoie, il parle de ses aventures sexuelles et du retard pris dans l’écriture de son roman [La Femme et le pantin] : "Fassent les dieux immortels que le public ne partage point les baîllements qu’il m’a donnés. Il me condamne à m’enfermer tous les soirs devant ma table au lieu d’aller aux pires débauches. […] J’ai une héroïne qui ne peut pas arriver à se le faire prendre, comprenez-vous cela ? J’ai peur que ce ne soit invraisemblable" (3 p. in-8, lettre incomplète).
Faire-part de l’enterrement de Jean Lebarbier de Tinan, inhumé au Père Lachaise le 21 novembre 1898.
Provenance : collection Armand Godoy.
Références : Pierre Louÿs. Jean de Tinan. Correspondance 1894-1998. Ed. du Limon, 1995. Seule la lettre du 30 septembre 1895 de Louÿs à Tinan n’y est pas reproduite.
258 et 56 p. de formats divers, la plupart in-8 ou in-12, quelques cartes-télégrammes ou pneumatiques avec adresse, et une carte de visite au nom de Tinan. Ensemble 86 enveloppes (58 de la main de Louÿs et 28 de celle de Tinan).
Passionnante correspondance croisée, témoignage d’une amitié « inoxydable » et d’un art épistolaire consommé.
Ces lettres couvrent les quatre ans que dura cette relation privilégiée et la courte carrière littéraire de Jean de Tinan. Amateurs de femmes et de bonne littérature, les deux jeunes écrivains échangent des propos à la fois légers et profonds, affectueux ou sarcastiques, se moquant d'un certain nombre de leurs contemporains comme Robert de Souza, Francis Viélé-Griffin, Paul Bourget ou encore Louis-Xavier de Ricard dont Louÿs emprunte le nom pour rédiger en alexandrins une lettre d’excuses, ayant pris froid à la suite d’une nuit d’amour (début mars 1896).
D’autres vers émaillent cette correspondance dont un long poème, toujours de Louÿs, à la gloire d’une prostituée de Poitiers, la femme de ses rêves, au sein jeune et au corps blanc "comme un cygne allemand". Mais Tinan n’est pas en reste, envoyant par exemple six quatrains pornographiques écrits dans une taverne à 1h. du matin, "d’après la Première Automnale de A. Lebey" [poème paru dans le Centaure] : "le désir de baiser et l’espoir d’être indemne / vers les bordels déserts ont dirigé nos pas"…
Les amours de ces deux jeunes hommes, dandys passionnés, sont bien présentes tout au long de ces pages, qu’elles soient vénales ou non, éphémères ou durables, parfois partagées comme la liaison de Louÿs avec l’algérienne Zohra qu’il ramena avec lui à Paris et qu’il "prêtait" parfois à ses amis, ou celle de Tinan avec Marie de Régnier alors que Louÿs était allé au Caire rejoindre son frère.
Leurs échanges débutent ici par une demande de Jean de Tinan -- il a vingt ans et a rencontré Louÿs deux mois plus tôt -- qui sollicite l’envoi d’une photographie, vue chez André Lebey. Très vite, le tutoiement complice s’impose et les confidences se multiplient, qu’ils se trouvent tous deux à Paris, que Tinan séjourne à Jumièges dans sa famille ou à Montigny-sur-Loing ou que Louÿs voyage en Andalousie, en Algérie ou en Egypte. Ils se donnent des nouvelles de leurs amis communs comme Paul Valéry -- un temps étudiant à Montpellier comme Tinan -- André Lebey, André Fontainas, Franc-Nohain, Henri Albert, Claude Debussy, Gilbert de Voisins, la famille Heredia…
Entre jeux de mots et citations savantes, cette correspondance concerne bien entendu leurs travaux littéraires respectifs : Les Chansons de Bilitis, Aphrodite dont Tinan, qui en découvre les premiers feuilletons parus au Mercure de France sous le titre L’Esclavage, fait un savoureux éloge en langue rabelaisienne le 7 août 1895. Une fois publié sous son titre définitif, Louÿs rapporte un amusant dialogue pour illustrer les succès féminins que lui vaut ce roman, travaille plus ou moins assidument à la Sévillane [La Femme et le pantin], "une bien belle œuvre, et si facile" dont il dit améliorer certaines scènes grâce à sa liaison tumultueuse avec Zohra, qui ajoute d’ailleurs deux mots de sa main à l’intention de Tinan : "Ta Zo"! (24 septembre 1897).
En mars 1896, Tinan publie Érythrée, "où l’esprit se mêle à la couleur de la façon la plus savoureuse" (lettre de Louÿs signée "le lâche anonyme"). Alors qu’il s’apprête à publier Penses-tu réussir !, il reçoit à nouveau les félicitations de son ami, également pour Maîtresse d’Esthètes [publié sous le nom de Willy mais véritablement écrit par Tinan] : "C’est plein de choses trouvées, d’une animation, d’une vie étonnantes, et puis surtout c’est tout toi. J’ai bien vu les ‘interpolations’ mais, trois pages sur quatre je t’entends parler". Il donne raison à Louÿs qui lui a conseillé d’abandonner son essai sur Cléo de Mérode : "Il faut faire du Stendhal avant de faire du Allais si l’on veut avoir une influence c’est-à-dire une vie heureuse" (Louÿs à Tinan, 24 mai 1896).
Les deux complices ont également des projets et des réalisations communes lorsqu’avec Henri Albert, ils fondent en 1896 Le Centaure, Tinan refusant par exemple que Vielé-Griffin y collabore et Louÿs réclamant qu’on lui envoie la revue à Alger. Alger où Louÿs séjourne durant l’hiver 1896-1897 et d’où il écrit plusieurs lettres sur du papier orné de vignettes photogravées représentant des femmes arabes, des paysans ou une vue de la Casbah. "J’ai déjà eu le temps de consommer dans la Kasbah d’innombrables petits coïts avec des personnes terre de Sienne, ocre, cadmium clair, pourpre extra, gomme-gutte, jaune de Naples et brun Van Dyck. Tout cela est rond, ferme, râblé, gentiment étroit et prodigieusement juteux" (22 décembre 1896). Il aimerait que Tinan le rejoigne en Algérie "à deux nous ne nous ennuierons pas (demande à Herold) et que tu nous attraperas la vérole ici avec infiniment d’élégance orientale (demande à Gide)." (30 janvier 1897).
La dernière lettre de la main de Tinan, non datée (fin 1896 ?), est écrite du café Harcourt où il attend une petite amie, "meos lepidos amores". Les lettres suivantes, après cette date, sont toutes de Louÿs (au verso de la lettre du 7 novembre 1897, de la main de Tinan, un vers et l’adresse d’une certaine Mme Vallée, inscrits au crayon). Que ce soit par l’envoi d’une note de blanchisserie d’un hôtel de Rome concernant du linge pour dames ou par de longues excuses pour avoir oublié un manuscrit dans un fiacre, la correspondance se poursuit, exposant les opinions antidreyfusardes de Louÿs qui, du Caire, a appris, avec stupeur que certains de ses amis avaient signé la pétition en faveur de Zola.
Dès le printemps de 1898, la santé de Tinan est réellement altérée et après un été difficile passé à Jumièges, il est hospitalisé en septembre à Paris. Se voulant rassurant, "il fait très bon être malade de temps en temps ; les gens s’aperçoivent tout à coup qu’ils vous aiment plus qu’ils ne croyaient", Louÿs comprend que son ami est condamné, même s’il tâche de conserver un ton rieur en évoquant leurs mariages respectifs dès que Tinan sera rétabli : "nous courrons les salons de Paris en quête d’une jeune fille un peu laide, très ambitieuse et très tendre, qui ait l’intelligence de devenir notre ‘amie et alliée’ [...] Tâchons de ne pas choisir la même et de ne pas regretter le oui que nous allons dire".
La prédiction de Pierre Louÿs ne se réalisera pas. Jean de Tinan décède le 18 novembre 1898, à l’âge de 24 ans, et le mariage de Louÿs avec Louise de Heredia, célébré en juin 1899 ne sera pas des plus heureux.
[On joint :]
Louÿs, Pierre. Lettre autographe [à Henri Albert ?], Le Caire [janvier 1898]. À un ami qu’il vouvoie, il parle de ses aventures sexuelles et du retard pris dans l’écriture de son roman [La Femme et le pantin] : "Fassent les dieux immortels que le public ne partage point les baîllements qu’il m’a donnés. Il me condamne à m’enfermer tous les soirs devant ma table au lieu d’aller aux pires débauches. […] J’ai une héroïne qui ne peut pas arriver à se le faire prendre, comprenez-vous cela ? J’ai peur que ce ne soit invraisemblable" (3 p. in-8, lettre incomplète).
Faire-part de l’enterrement de Jean Lebarbier de Tinan, inhumé au Père Lachaise le 21 novembre 1898.
Provenance : collection Armand Godoy.
Références : Pierre Louÿs. Jean de Tinan. Correspondance 1894-1998. Ed. du Limon, 1995. Seule la lettre du 30 septembre 1895 de Louÿs à Tinan n’y est pas reproduite.