Lot 182
  • 182

Proust, Marcel -- John Ruskin

Estimate
25,000 - 35,000 EUR
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Description

  • Proust, Marcel -- John Ruskin
  • Sésame et les Lys. Dactylographie avec corrections et longs ajouts autographes du traducteur. [1905-1906].
  • ink on paper
Les importantes notes du traducteur sont manuscrites.

Le reste de la dactylographie est conservé dans le Fonds Proust de la Bibliothèque nationale de France (cote NAF 16620).



10 f. in-4 (275 x 209 mm), avec 2 longs béquets (l’un manuscrit [183 x 132 mm], l’autre imprimé avec corrections [222 x 161 mm]). Double numérotation, l’une à l’encre par Proust (ff. 76, 77, 78, 78bis, 79, 80, 81, 84, 85 et 88), l’autre au crayon bleu de typographe (ff. 108, 109, 110, 111, 112, 113, 114, 117, 118 et 121). L’un des béquets imprimés est une page de la traduction de La Couronne d'olivier sauvage, Les Sept lampes de l'architecture par George Elwall publiée en 1900.
Traces de pliures, petites manques aux ff. 108 et 121 (pour ce dernier, début de quelques mots manuscrits manquant), papier parfois un peu sali ; le béquet imprimé du f. 118 est coupé en deux.



Ces pages correspondent aux paragraphes n° 34, 35 et 36 de "Sésame des Trésors des rois", la première et plus importante des deux conférences traduites dans ce recueil.
La mort de Ruskin en 1900 incita Proust, après l’échec de l’écriture de Jean Santeuil, à commenter l’esthète anglais et à le traduire. Lui ayant consacré deux articles en 1900 (dont "Pèlerinages ruskiniens en France"), il se lança dans la traduction de ses essais, d’abord La Bible d’Amiens (février 1904), puis Sésame et les Lys, recueil de deux conférences de Ruskin, dont les premiers extraits parurent dans Les Arts de la vie entre mars et mai 1905, puis en volume en mai 1906, précédés de la célèbre préface "Sur la lecture". Son anglais étant imparfait, il se fit aider par sa mère et par Marie Nordlinger, la cousine de Reynaldo Hahn. Ces dernières lui fournirent un premier texte en français, que Proust retravailla "timidement, avec un affectueux respect", dit-il dans une lettre, pour parvenir au texte français que l’on connaît. La critique loua la qualité de la traduction, saluant un interprète sensible, méticuleux et fidèle de la pensée ruskinienne, tout en reconnaissant l’originalité de la préface.



Corrections autographes de la traduction. Les corrections manuscrites du texte dactylographié visent à corriger des maladresses ou erreurs de lecture de la part du dactylographe ("hôtel" remplacé par "autel" ; "cela nous emmènerait" par "cela nous ennuierait" ; "confondre le fils des fonctionnaires" par "confondre l’office des fonctionnaires"), mais surtout à améliorer la traduction : "campagne anglaise sur laquelle vous n’ayez imprimé les traces de cendres du charbon" remplacé par "campagne anglaise où vous n’ayez imprimé des traces de suie" ; "chère délicate" corrigé en "raffinée" [barré], puis en "exquise" ; "peu convenable" corrigé en "indécent" ; "avec une grâce immitative [sic], et une élégance parfaite" modifié en "avec une grâce [imitée (barré), apprise (barré)] et une élégance savamment copiée", ces derniers mots sont barrés à nouveau et corrigés en "parfaitement imitées" pour arriver au texte définitif : "une grâce et une élégance parfaitement imitées". Toutes les corrections n’ont pas été retenues dans l’édition du texte (ainsi de la correction "Que désirez-vous ?", à la place de "De quoi avez-vous besoin ?"), etc.



Proust rétablit également la structure du texte : le dactylographe avait mélangé la prose de Ruskin et ses propres notes, en écrivant tout à la suite. Ainsi, sur le feuillet 117, Proust commente : "Ceci est une note de l’auteur de la page 82, où est le signe *".



D’abondantes notes manuscrites : un "commentaire perpétuel". L’une des originalités du volume publié par Proust réside dans l’abondance des notes, particulièrement longues, soit "un commentaire perpétuel qui donne à ce volume des proportions déjà si considérables", ainsi qu’il l’écrit dans sa préface (Ruskin, p. 407).



Commencée en bas des feuillets, la longueur de ces notes a obligé l’auteur à serrer son écriture au maximum (sous le feuillet [2], les 115 mm de marges sont occupés par 21 lignes serrées) et à coller de longs béquets (la note du feuillet [6] fait 270 mm, en 34 lignes de texte).



Dans ce foisonnant paratexte, Proust ne se contente pas d’expliquer le texte de Ruskin : s’il éclaircit quelques références, il opère aussi de nombreux renvois aux autres écrits du philosophe, dont il traduit en note des passages d’autres de ses titres (on a pu déduire de ces notes que Proust avait une connaissance approfondie de plus d’une vingtaine d’ouvrages de Ruskin, qui souvent n’avaient pas encore été traduits en français) et va même jusqu’à montrer son désaccord avec les idées de Ruskin. Véritable essai dans l’essai, ces notes sont capitales dans le processus de la création proustienne. Comme l’a souligné A. Herschberg Pierrot, les renvois, ajouts et rapprochements de Proust dans ses notes sont l’expression d’une "esthétique personnelle" : la note est « un lieu non d'information mais de mémoire : les termes qu'emploie Proust pour définir les "rapprochements" […] ne sont guère différents de ceux qui lui servent à qualifier dans la Recherche le plaisir de la réminiscence. Et le plaisir du "commentaire perpétuel" de la note ne se distingue pas de celui de la digression démonstrative et de l'ajout, qui poussera l'écrivain à infuser cette "surnourriture" à ses épreuves imprimées, au grand désespoir de Gaston Gallimard ».



Indication du typographe au crayon bleu (foliotation) ou rouge (indication de mise en page, cf. f. 117).



Références : Ruskin, § 34, 35 et 36, p. 520-526. -- A. Herschberg Pierrot, "Les notes de Proust", in Item [en ligne : http://www.item.ens.fr/index.php?id=13999], mis en ligne le 28 mars 2007. -- Le reste de la dactylographie consultable en ligne : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b530690937.r=NAF%2016620



[On joint :]
2 feuillets, l’un, folioté par Proust "31" présente 3 lignes tapuscrites ; l’autre est une page de la préface de La Bible d’Amiens, avec un long béquet resté vierge.