Lot 165
  • 165

Proust, Marcel

Estimate
20,000 - 25,000 EUR
Log in to view results
bidding is closed

Description

  • Proust, Marcel
  • Lettre autographe signée à Reynaldo Hahn. [Entre la mi-juillet et le 8 août 1896]. 
  • ink on paper
7 p. et une ligne sur 2 bi-feuillets in-12 (212 x 136 mm). Signée "Marcel".

La fin d’un amour, la jalousie, les reproches : Proust est malheureux.



Lettre bouleversante dans laquelle Proust reproche à Reynaldo son égoïsme et laisse éclater sa jalousie : "je crois seulement que de même que je vous aime beaucoup moins, vous ne m'aimez plus du tout".



"Notre amitié n'a plus le droit de rien dire ici, elle n'est pas assez forte pour cela maintenant. Mais son passé me crée le devoir de ne pas vous laisser commettre des actes aussi stupides aussi méchants et aussi lâches sans tâcher de réveiller votre conscience et de vous le faire sinon avouer -- puisque votre orgueil vous le défend - au moins sentir, ce qui pour votre bien est l'utile. […] Vous aviez facilement sacrifié, comme bien d'autres fois, le désir de me faire plaisir, à votre plaisir qui était de rester à souper. Mais vous l'avez sacrifié à votre orgueil […] Et comme c'était un dur sacrifice, et que j'en étais la cause, vous avez voulu me le faire chèrement payer. Je dois dire que vous avez pleinement réussi. Mais vous agissez en tout cela comme un insensé. […] Je ne souhaite pas que vous vous repentiez de rien parce que je ne souhaite pas que vous ayez de la peine, par moi surtout. Mais si je ne le souhaite pas, j'en suis presque sûr. Malheureux, vous ne comprenez donc pas ces luttes de tous les jours et de tous les soirs où la seule crainte de vous faire de la peine m'arrête. Et vous ne [comprenez] pas que, malgré moi, quand ce sera l'image d'un Reynaldo qui depuis quelque temps ne craint plus jamais de me faire de la peine […] Vous ne sentez pas le chemin effrayant que tout cela a fait depuis quelque temps que je sens combien je suis devenu peu pour vous […] Tout aux remords de tant de mauvaises pensées, de tant de mauvais et bien lâches projets je serai bien loin de dire que je vaux mieux que vous. Mais au moins au moment même, quand je n'étais pas loin de vous et sous l'empire d'une suggestion quelconque je n'ai jamais hésité entre ce qui pouvait vous faire de la peine et le contraire. […] Pour le reste je ne regrette rien de ce que j'ai fait […] Aussi je ne crois pas tout cela, je crois seulement que de même que je vous aime beaucoup moins, vous ne m'aimez plus du tout, et de cela mon cher petit Reynaldo je ne peux pas vous en vouloir. Et cela ne change rien pour le moment et ne m'empêche pas de vous dire que je vous aime bien tout de même Votre petit Marcel étonné malgré tout de voir à ce point -- Que peu de temps suffit à changer toutes choses [Tristesse d’Olympio de Victor Hugo] -- et que cela ira de plus en plus vite."
Il signe : "Votre petit poney qui après cette ruade rentre tristement tout seul dans l'écurie dont vous aimiez jadis à vous dire le maître. Marcel."



Le point de départ de cette scène réside dans le fait que Reynaldo refusa de rentrer avec Proust après un dîner. Cette dispute inspira une des grandes scènes de jalousie de Swann vis-à-vis d’Odette quand les Verdurin l'invitent à dîner au Bois : "Odette, nous vous ramenons, dit Mme Verdurin, nous avons une petite place pour vous à côté de M. de Forcheville."
Au cours de l'été 1896, leur relation se détériore encore, ils ne partent plus ensemble, s’écrivent moins, et Lucien Daudet prend alors de plus en plus de place dans la vie de Proust. En septembre, tout est fini, l’amitié remplace l'amour. Reynaldo restera l'un des plus proches amis de Proust jusqu'à sa mort ; à la veille de sa mort, Reynaldo sera encore le seul à pouvoir lui rendre visite alors que les visites lui étaient interdites. Ce sera lui encore qui le premier accourra à sa mort le 18 novembre 1922, lui qui préviendra leurs amis de la mort de Proust, lui encore qui le veillera aux côtés de Robert et de Céleste le soir même ainsi que les trois jours qui précéderont ses obsèques.



"Les lettres de 1896 sont les plus belles de cette correspondance extraordinaire. On y voit le cœur de Proust mis à nu, comme nulle part ailleurs" (Dictionnaire Marcel Proust, p. 460).



Provenance : Autographes littéraires et historiques, Lettres de Marcel Proust [Marie Nordlinger (Drouot, 15 et 17 décembre 1958, lot 125).



Références : Hahn, n° XXXVIII (sans le dernier paragraphe, censuré à l’époque de l’édition, car trop personnel). -- Kolb, II, n° 52. -- Tadié, p. 294 et 319.