Lot 25
  • 25

Siège de prestige, Rurutu, Îles Australes, Polynésie

Estimate
500,000 - 700,000 EUR
Sold
1,083,000 EUR
bidding is closed

Description

  • Siège de prestige, Rurutu, Îles Australes
  • Wood

Provenance

Acquis sur l'île de Rurutu par George Bennet (1775-1841), en 1822
Collection George Bennet, Londres
Collection privée, Angleterre
Vente aux enchères, Est de l'Angleterre, 2000
Collection privée, Angleterre, acquis lors de cette vente 

Exhibited

Norwich, Sainsbury Centre for Visual Arts, Pacific Encounters: Art and Divinity in Polynesia 1760 1860, 21 mai - 13 août 2006
Paris, musée du quai Branly, Polynésie: Arts et Divinités 1760-1860, 17 juin - 14 septembre 2008

Literature

Hooper, Pacific Encounters, Art & Divinity in Polynesia 1760-1860, 2006, p. 211, n° 178
Hooper, Polynésie, Arts et Divinités 1760-1860, 2008, p. 211, n° 178
Mu-Liepmann et Milledrogues, Sculpture : Arts et artisanats de Polynésie française, 2009, p. 125
Jacobs, "Inscribing missionary impact in Central Polynesia" in Journal of the History of Collections, Juillet 2014, vol. 26, p. 263-274

Catalogue Note

UN CHEF-D'ŒUVRE DES ÎLES AUSTRALES
Collecté en 1822 par George Bennet

Par Julian Harding

Le 13 août 1769, au cours de son premier voyage dans le Pacifique, le Capitaine Cook découvrit l’Île de Rurutu (qu'il connaissait sous le nom d’Oheteroa), située au sud de Tahiti, aux latitudes 22°25’S ; 151°20’W. Un canot de l’Endeavour approcha du rivage mais le récif et les courants l'empêchèrent d'accoster. Cook ne pouvait imaginer que cette petite île, simple tache dans l’immensité de l’océan Pacifique, deviendrait un des locus classicus de l’art Océanien - l’île d’origine de la célèbre statue A’a aujourd’hui exposée au British Museum, mais aussi du magnifique siège cheffal (no’oanga) présenté ici.

Les trois voyages du Capitaine Cook eurent, dans les dernières années du XVIIIe siècle, un impact profond sur les mentalités européennes. Il était largement admis que ces peuples sauvages découverts par Cook (« des païens nus, pauvres et barbares ») devaient être sauvés par l’évangile chrétien (King, 2011). La London Missionary Society (LMS) fût dûment fondée en 1795, et le 10 août 1796, le Duff descendit la Tamise en direction de Tahiti. A son bord avaient pris place trente missionnaires, hommes peu instruits et en aucune manière préparés à affronter les réalités de la vie en Polynésie. Dix-huit d’entre eux furent débarqués à Tahiti; les autres aux îles Tonga et aux Marquises.

Les efforts de ces évangélistes n'ayant rencontré qu'un succès mitigé, les directeurs de la LMS décidèrent d'envoyer une délégation de deux hommes chargée de constater sur place les progrès des missions. Leur choix se porta sur le Révérend Daniel Tyerman, originaire de l’île de Wight, et sur un laïc de Sheffield, George Bennet. Entre 1821 et 1829, Tyerman et Bennet accomplirent un fabuleux voyage de plus de 145 000 kilomètres. Ils passèrent quelque trois années en Polynésie, avant de reprendre lentement leur route vers l’Angleterre, en passant par l’Australie, Java, la Chine, l’Inde, Madagascar (où Tyerman mourut d’épuisement) et l’Afrique du Sud.

Par chance, les rapports détaillés de ces voyages furent conservés (Montgomery, 1831), nous permettant d'identifier très précisément l’histoire de la collecte de ce no’oanga. Le Mermaid, navire transportant Tyerman, Bennet et William Ellis, missionnaire dans les îles Sandwich (Hawaï), approcha le 30 septembre 1822 de Rurutu, petite île de 10 km de long cernée par un récif corallien. Ayant survécu au dangereux accostage, ils furent accueillis par le Roi Teuruarii (« âgé d’environ dix-huit ans »), sa Reine, et l'infant, leur fils - ainsi que par toute la population de Rurutu, soit environ trois cents individus. Les visiteurs admirèrent la chapelle récemment construite, et constatèrent avec satisfaction que des lances coupées avaient servi à son édification. Les habitants de Rurutu venaient d'être convertis au christianisme, non par des missionnaires blancs mais par des natifs de l’île septentrionale de Raiatea. 

Le Mermaid repartit le lendemain, et Tyerman et Bennet rejoignirent le 4 octobre leur base située sur Huahine (archipel des îles de la Société). Deux jours plus tard, Bennet inscrivit sous l'assise du no’oanga ces mots que nous pouvons toujours lire, presque deux cents ans plus tard : « Geo Bennet, Oct 6 1822, Rurutu made ». Ce cadeau des habitants de Rurutu était parfaitement adapté à son récipiendaire : un artefact superbe, réservé à l'usage des personnes de haut rang.

Ce no'oanga est sculpté dans un bois de Calophyllum inophyllum (famille des guttiferae), connu par les Polynésiens sous le nom de tamanu ou ati. En 1992, j’ai mené une étude détaillée sur cet arbre et son utilisation dans l’île isolée de Mitiaro, à l’ouest de Rurutu. Le bois, au grain serré et aux cernes annuelles espacées, s'adapte remarquablement à la sculpture raffinée que l’on observe notamment sur les pagaies ‘cérémonielles’ des îles Australes (Harding, 2008). De sa manipulation répétée naît la superbe patine lustrée que possède ce no’oanga. Mes informateurs à Mitiaro ont convenu que seule une utilisation prolongée (au moins deux générations) pouvait produire, sur les œuvres en tamanu, ce type de patine.

Bennet et Tyerman furent des collecteurs assidus de spécimens ethnographiques et d’histoire naturelle. Dès 1823, ils commencèrent à expédier en Angleterre des boîtes remplies de coquillages, de minéraux ou d’artefacts autochtones de toutes sortes (Woroncow, 1981). Ces documents vinrent enrichir les collections de maints musées et institutions en Angleterre, parmi lesquels le British Museum (via le musée de la LMS) et le Saffron Walden Museum (Pole, 1981-1987). La Leeds Philosophical and Literary Society reçut des objets majeurs de Bennet, dont un grand nombre furent acquis en 1952 par le marchand Kenneth Webster; ils intégrèrent de nombreuses collections particulières, dont celle de James Hooper (Phelps, 1976).

A maints égards, ce siège no’oanga s'impose comme l’un des plus remarquables trésors ramenés du voyage épique de Tyerman et Bennet. Les récits anciens sur les îles Australes étant très rares, les objets d'art survivants sont dotés d'une valeur d'autant plus précieuse. Par ailleurs, ce siège (très probablement utilisé par le Roi Teuruarii lui-même) fut présenté à Tyerman et Bennet tout juste quatorze mois après que les habitants de Rurutu cédèrent, le 9 août 1821, la célèbre statue d’A’a (Harding, 1994). Ainsi, ce no’oanga et le Dieu A’a (qui fait actuellement l’objet d’une exposition dédiée au British Museum) ont de toute évidence été présents, ensemble et probablement pendant de nombreuses années, sur Rurutu. Après une longue séparation, ces deux chefs-d’œuvre ont été temporairement réunis, en 2006, au Sainsbury Centre de Norwich (Hooper, 2006) puis à Paris au musée du quai Branly en 2008 (Hooper, 2008). 

A la différence de la plupart des créations des îles Australes qui, comme les pagaies 'cérémonielles', sont ornées d'un décor foisonnant, l'esthétique du siège Bennet repose exclusivement sur sa forme. Selon Barrow « aucune création n’a réussi à surpasser la grâce de ces sièges des îles Australes » (Art and Life in Polynesia, 1972, p. 117). L'épure magistrale de ses formes, le galbe délicat de ses contours et la beauté de sa surface vierge de tout décor, imposent une saisissante modernité. Le complexe et subtil jeu de courbes et de contre-courbes témoigne du talent magistral de son auteur. 

Si ce siège est d'une rareté insigne, il peut être apparenté à deux autres œuvres : le siège Ortiz-Rosenthal (Sotheby’s, Londres, 29 juin 1978, puis Sotheby’s, New York, 14 novembre 2008) et celui mis en vente par Christie’s à Londres, le 8 décembre 1992. Le grand connaisseur George Ortiz considérait son no’oanga comme l’un des chefs-d’œuvre de l’art océanien, « le plus élégant et le plus abouti des tabourets du Pacifique, tant par son volume que par ses courbes » (Ortiz, 1978). De l'opinion d'un grand nombre de connaisseurs, le siège Bennet, redécouvert en 2006, le surpasse tant par sa beauté que par son extraordinaire histoire.  

AN AUSTRAL ISLANDS MASTERPIECE
Collected by George Bennet in 1822

By Julian Harding

On 13th August 1769, during his first Pacific voyage, Captain Cook discovered the island of Rurutu  (known by him as Oheteroa) lying south of Tahiti at 22º 25′S; 151º 20′W.  A boat from his Endeavour approached the shore but failed to make the difficult landing through the surf.  Cook could not have known that this small island, a mere speck in the vastness of the South Pacific, would become a locus classicus of Oceanic art— the source of the famous A’a figure now in the British Museum and also the magnificent chief’s seat (no’oanga) offered here.

Captain Cook’s three voyages of discovery had a profound effect on European attitudes in the closing years of the 18th Century.  It was widely felt that the heathen populations revealed by Cook (“poor, barbarous, naked pagans”) must be rescued by the Christian gospel (King 2011).  The London Missionary Society (LMS) was duly founded in 1795 and on 10th August 1796 the ship Duff sailed down the Thames bound for Tahiti.  On board were some thirty missionaries, men of limited education and drastically unprepared for the realities of life in Polynesia.  Eighteen of them were landed at Tahiti and others at Tonga and the Marquesas.

The efforts of these evangelists met with only mixed success, and after some years the directors of the LMS decided that a two-man Deputation should be sent out  to the mission fields to report on progress.  Those chosen were the Revd. Daniel Tyerman from the Isle of  Wight and a layman, George Bennet of Sheffield.  From 1821 to 1829 Tyerman and Bennet made an astonishing journey of over 90,000 miles.  Some three years were spent in Polynesia and the Deputation then slowly returned to England via Australia, Java, China, India, Madagascar (where Tyerman died of exhaustion) and South Africa. 

Fortunately, careful records of the voyage were kept (Montgomery 1831) and thus we can identify the collection history of this no’oanga with great precision. A vessel, the Mermaid, carrying Tyerman, Bennet and the missionary William Ellis from the Sandwich Islands (Hawaii) drew close to Rurutu on 30th September 1822 and they observed the small island, only some 10 km by 5.5 km in extent and surrounded by a fringing coral reef.  Having survived the dangerous landing they were welcomed by King Teuruarii (“about eighteen years of age”), his Queen and infant son—and the whole Rurutu population of some three hundred persons.  The visitors admired the recently built chapel and noted with satisfaction that cut-down spears had been used in its construction.  The Rurutuans had only recently been converted to Christianity, not by white missionaries but by native converts from the island of Ra’iatea to the north.

The Mermaid departed next day and Tyerman and Bennet reached their base on Huahine in the Society Islands on 4th October.  Two days later Bennet wrote on the under side of the no’oanga the words which we can still read almost two hundred years later:  “Geo Bennet Oct 6 1822 Rurutu made”.  This was an appropriate gift from the Rurutuans — an item of superb craftsmanship to be used only by persons of high status.

The wood used for this no’oanga is from Calophyllum inophyllum, Family Guttiferae, known to the Polynesians as tamanu or ati.  In 1992 I was able to make a detailed study of this tree and its timber on the remote island of Mitiaro which lies west of Rurutu.  Tamanu is close-grained, with widely spaced annual rings, and is perfect for detailed carving, as is seen in the “ceremonial” paddles of the Austral Islands (Harding 2008).  With repeated handling it develops the beautiful lustrous patina seen on this no’oanga.  My informants on Mitiaro were agreed that only prolonged use (at least two generations) of a tamanu-made artefact could produce this kind of patination.

Both Tyerman and Bennet were keen collectors of natural history and ethnographic specimens and as early as 1823 they began to ship back to England boxes of shells, minerals and native artefacts of all kinds (Woroncow 1981).  This material eventually came to rest in a variety of museums and other institutions in England, among them the British Museum (via the LMS Museum) and the Saffron Walden Museum (Pole 1981, 1987). The Leeds Philosophical and Literary Society received important Bennet objects many of which were acquired by the dealer Kenneth Webster in 1952;  these found their way into several private collections including that of James Hooper (Phelps 1976).

For several reasons the no’oanga seat offered here must rank as one of the outstanding treasures deriving from Tyerman and Bennet’s epic journey.  Early written accounts of the Austral Islands are very few and therefore the surviving artefacts are of special value.   Moreover, this seat (very possibly used by King Teuruarii himself) was presented to Tyerman and Bennet only 14 months after the famous A’a figure was given up by the Rurutuans on 9th August 1821 (Harding 1994).  Thus this no’oanga and A’a must have been present together on Rurutu, probably for many years. After a long separation these two masterpieces were temporarily reunited, in 2006, under the same roof at the Sainsbury Centre, Norwich (Hooper, 2006) and then in Paris at the musée du quai Branly (Hooper, 2008)

Most creations from the Austral Islands (e.g. the ceremonial paddles) feature abundant decoration, whereas the aesthetic of the Bennet seat rely exclusively on its form. According to Barrow, “those ‘seats’ of the Austral Islands remain unsurpassed for gracefulness of form” (Art and Life in Polynesia, 1972, p. 117). The striking purity of its lines, the delicate curve of its contours, and the beauty of its surface devoid of any decoration, combine to give the Bennet stool an unmistakable modernity. The complex and subtle interplay of curves and counter-curves reflects the consummate skill of the sculptor.

Although this is an object of extreme rarity, comparison can be made with two other examples:  the Ortiz-Rosenthal seat, sold by Sotheby’s, London, 29th June 1978 and again by Sotheby’s, New York, 14th November 2008; and another sold by Christie’s, London, 8th December 1992.  The great connoisseur George Ortiz considered his no’oanga to be one of the masterpieces of Oceanic art and of his collection, “the most accomplished and most elegant of Pacific stools, both by its curved outlines and its volume” (Ortiz 1978). In the opinion of several experts the Bennet stool, rediscovered in 2006, surpasses all others both in it's beauty and the extraordinary human story.

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