Lot 122
  • 122

De Gaulle, Charles

Estimate
15,000 - 20,000 EUR
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Description

  • De Gaulle, Charles
  • Lettre autographe signée, adressée à son "cher ami" (membre d’une association d’anciens combattants de la Première Guerre mondiale, probablement un de ses compagnons d’armes). Paris, 17 octobre 1933.
  • Ink on paper
7 p. sur un doubles feuillets in-8 (175 x 138 mm), à l'encre noire.

Très belle lettre à propos de la première guerre mondiale, certainement inédite.



De Gaulle s’indigne à l’idée de traitement différent à l’occasion des commémorations de l’armistice de novembre 1918 et défend la mémoire de tous les soldats "combattants du front et de l'arrière ayant traversé le feu afin d'honorer par delà la mort ceux qui ne sont plus ".



"Les célébrations auxquelles j'ai le grand honneur d'être convié par le Président de votre association m'invitent à vous livrer quelques remarques sur ce que je crois digne et honorable quant à l’organisation de cette journée de mémoire où le souvenir de nos frères tombés face à l'ennemi habitera chacun de nous, combattants du front et de l'arrière ayant traversé le feu afin d'honorer par delà la mort ceux qui ne sont plus. J'ai appris par quelques indiscrétions que les Autorités avaient décidé de compartimenter la troupe et leur officier lors des cérémonies selon qu'ils aient été héroïques ou attentistes au devant de l'ennemi. Si nos frères d'armes aux vies brisées, blessés, mutilés à jamais par l'acier allemand doivent recevoir les honneurs respectueux de la Nation à jamais reconnaissante et des corps constitués par un placement rendu indispensable au regard de leur handicap et de leur sacrifice, comment imaginer que ceux dont l'héroïsme n'est conditionné ni par la lame ni par le gaz soient contraints à un parcage indigne. Seuls les états de services, pour autant que nos frères se soient au lendemain de novembre orientés vers une carrière militaire peuvent justifier, par le grade et l'Ordre reçu, une place d'honneur. Tout autre traitement, ici infâme, oui mon cher ami, qui consisterait à agencer hommes de troupe et officiers selon que leur héroïsme ait été triomphant ou de circonstance repose à mon sens sur une lecture bien artificielle des douleurs réelles vécues par ceux qui croisèrent la mort sans ne la rencontrer jamais. La guerre est la guerre, un soldat reste un soldat. La guerre a laissé des traces vives dans l'âme et le corps de tous ceux qui ont porté l'uniforme, la blessure est douleur, la blessure est torture, la blessure se soigne pour disparaître. Debout, disposant de mes membres et de l'intégrité physique de mon visage j'éprouve la plus grande et la plus absolue commisération pour mes frères mutilés, mais je ne peux me résoudre à accepter qu'un prisonnier de guerre, qu'un blessé des premiers jours dont la blessure s'est effacée soient relégués au rang de simple spectateur lors de célébrations nationales où tous sans distinction aucune nous pleurons avec les mêmes larmes la mémoire d'un ami, d'une frère, d'un père. La guerre a laissé des cicatrices que l'Histoire peinera à refermer, la guerre a meurtri le cœur des hommes et détruit nombre de leurs idéaux, la guerre a fait s'abattre sur une génération une pluie de fer mais elle a aussi montré que l'unité et le sens de la fraternité à l'abri de ce drapeau qu'il nous fallu défendre durant quatre années avaient aux moments les plus terribles de nos vies permis la réconciliation de tout un peuple sans distinction ni fausse considération. Ainsi mon cher ami, je vous demande de rapporter à qui les entendra les mots d'un soldat décoré à qui l'on accordera, par inadvertance ou savant calcul, une seconde humiliation après la détention."



Pour commémorer l'anniversaire de l'armistice de 1918, la journée du 11 novembre fut instituée par la loi du 24 octobre 1922 "Journée nationale pour la commémoration de la Victoire et de la paix".
Charles de Gaulle fut lui-même trois fois blessé au cours de cette guerre. Le 15 août 1914, "Plaie au péroné droit avec paralysie du sciatique par balle" ; en octobre, le revoilà au combat, il rejoint le 33e RI et le 10 mars 1915, il est blessé par balle à la main gauche ; le 2 mars 1916, il est blessé d'un coup de baïonnette devant Douaumont puis fait prisonnier.



Lorsqu'il écrit cette lettre, Charles de Gaulle est encore chef de bataillon. L’année d’avant, il a fait paraître Le Fil de l’épée. Le 25 décembre 1933, il sera promu au grade de lieutenant-colonel et deviendra chef de la 3e section du Secrétariat général de la Défense nationale, chargée plus particulièrement des questions générales de défenses nationales et de l’élaboration du texte de loi sur l’organisation de la nation pour le temps de guerre. Six mois plus tard, le 5 mai 1934, il fera paraître sans autorisation de ses supérieurs son ouvrage le plus controversé Vers l’armée de métier dans lequel il prône le professionnalisme d’une partie de l’armée et l’emploi de l’arme blindée.



Lettre non reproduite dans Charles de Gaulle, Lettres Notes et Carnets 1919-juin 1940 (Plon, 1980).