Lot 122
  • 122

Rare théière en argent par François-Thomas Germain, Paris, 1748-1749

Estimate
200,000 - 300,000 EUR
bidding is closed

Description

  • Rare théière en argent par François-Thomas Germain, Paris, 1748-1749
  • silver
  • Haut. 18 cm, poids total 705,2 g ; 7 in high, 22oz 13dwt overall weight
reposant sur un piédouche mouluré d’une frise de filets et rubans, le corps repoussé dans la partie basse d’une frise de vagues sommée de guirlandes feuillagées et de rinceaux, le couvercle à ouverture latérale ciselé d'une frise de canaux avec appui-pouce formé de deux coquilles, la prise en bouquet de feuilles et fruits de thé, l'anse en ébène centrée d’un nœud

Provenance

Par tradition familiale, depuis le XVIIIe siècle jusqu'à aujourd'hui dans la même famille portuguaise.

Condition

usual dents and scratches, some dents on the waves and on the body, the waves on the lower part worn at some parts, as can be seen on the photo. The handle restuck near the lower part. Legible marks under the base and inside the cover. Very nice quality and design, especially the cover finial. Rare piece made by the most famous French silversmith of any time.
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Catalogue Note

Il est rarissime que des pièces de forme de la main de cet orfèvre parisien, le plus illustre du XVIIIe siècle avec son père Thomas, apparaissent sur le marché de l’art. C’est le cas de cette théière, conservée dans la même famille portugaise depuis le XVIIIe siècle.
 Le thé est une boisson introduite en France sous Louis XIV comme le café et le chocolat. Cependant, à la différence des deux autres, il ne fût pas du tout à la mode sous ce monarque qui n’était pas sensible à son goût. Par contre, très vite après sa mort en 1715, le Régent, fervent consommateur, le mît à la mode et participa ainsi à la création de nombreuses théières. 
A notre connaissance, les seules théières connues issues de l’atelier des Germain sont celles figurant au musée de Lisbonne et livrées à la cour du Portugal en 1757.

François-Thomas Germain, le roi des orfèvres et l’orfèvre des rois

Francois-Thomas est né le 18 avril 1726, fils de Thomas Germain, l’orfèvre qui après une formation à Rome, a introduit le style rocaille, dérivé du baroque, dans l’orfèvrerie française. Ce dernier, après la carrière la plus brillante que ne connut jamais orfèvre, meurt en 1748. Son fils vient d’avoir 22 ans et n'est pas majeur (au XVIIIe siècle, la majorité en France est fixée à 25 ans). C’est par un arrêt du Conseil du 16 octobre que François-Thomas est nommé Orfèvre et Sculpteur du Roi en remplacement de son père, procédure rarissime,  prouvant en quelle estime la famille Germain était tenue par le Roi. Son poinçon, FTG, une toison d’or et les deux grains, est enregistré le 27 novembre 1748. Sa mère forme alors une société avec lui, compte-tenu de son jeune âge, mais Francois-Thomas fait cesser cette association dès décembre 1750. Il se trouve alors à la tête d’un atelier très important. Il partage avec les autres orfèvres privilégiés du Roi les commandes royales: Jacques Roettiers et Claude II Ballin. Il gardera même quelques-uns de leurs modèles. Cependant, à cause de sa jeunesse, les commandes royales échouent plutôt aux deux autres maîtres. François-Thomas en profite pour se placer auprès des cours étrangères. Il restera l’orfèvre le plus recherché à l’étranger et les Roettiers devront attendre sa banqueroute pour bénéficier de commandes étrangères. 

Le fait qu'à l’âge de 22 ans, François-Thomas ait pu devenir orfèvre du Roi lui permet de terminer les commandes de son père en cours, tant pour la ville de Paris que pour plusieurs souverains.

Sa carrière, par la suite, fut sans aucun doute brillante mais son faible sens du commerce allié à un désintéressement létal à cette époque entraîna, dix-sept ans plus tard, sa faillite, déclarée le 27 juin 1765. Dans l’inventaire de la faillite relevé par Yves Carlier sont signalés 3 manches de théières, 11 plombs de théière, et, surprenant, 4 anses de théière de M. Ballin ! François-Thomas Germain meurt en 1791.

Germain et le Portugal

Suivant l’exemple de son père Thomas qui reçut une commande impressionnante pour le roi Jean V (malheureusement engloutie dans le tremblement de terre de 1755), les liens que François-Thomas entretient avec la cour du Portugal et la haute aristocratie de ce pays sont très importants.

En collaboration avec Jacques Ballin, François-Thomas recevra en 1757 la commande de toute l’orfèvrerie du roi du Portugal Joseph I (qui règnera de 1750 à 1777). Cet ensemble compte près de 3.000 pièces (assiettes, couverts, soupières, flambeaux, saucières, boîtes à épices etc…). Il y travaillait encore en 1764. Cependant en 1765, après sa faillite, l’orfèvre n’a plus le droit de travailler sur la commande du Portugal. Il effectuera en outre la toilette en vermeil de la princesse du Portugal, future reine Marie I, qui règnera de 1777 à 1816.
Ce service, un des plus beaux subsistant au monde, fut partagé entre le roi du Portugal sous l’Empire et son frère resté empereur du Brésil. La partie portugaise est toujours visible à Lisbonne au Museu de Arte Antigua. Le président de la République portugaise reçoit encore aujourd’hui ses hôtes dans de la vaisselle de Germain. La partie brésilienne échut par héritage à la famille de France et fut dispersée au cours du XXe siècle.

Outre la famille royale, plusieurs hauts dignitaires portugais  ont passé des commandes à François-Thomas : le marquis de Mello e Castro, don Vincente de Souza, tous deux ambassadeurs à la cour de Versailles, le cardinal Motta da Silva (une écuelle et son présentoir, ainsi qu’un écritoire à ses armes figurent dans les collections du musée du Louvre), le duc d’Aveiro (collections confisquées par le roi Joseph I lors de la conspiration de Pombal et aujourd’hui au Museu de Arte Antigua à Lisbonne). L’orfèvre était réputé pour son caractère fantasque. Don Vincente de Souza, bien que client fidèle de Germain, ne s’entendait pas du tout avec lui. Cela ne l’empêcha pas, par exemple, de lui commander deux pots à oille et deux terrines.

D’autres familles comme les Almarjao et les Trigueiros possédaient des cafetières au même modèle que celles du roi du Portugal.

Les Almada, comtes d’Avranches

Cette famille, implantée depuis de nombreux siècles à Lisbonne, puiserait son origine dans un croisé anglais ayant accompagné la flotte de Guillaume Longue-Epée, fils illégitime d'Henri II d'Angleterre et demi-frère de Richard Cœur de Lion, pour combattre les Maures lors de la conquête de Lisbonne.  En récompense de sa bravoure, le roi du Portugal, Don Afonso Henriques, lui fit don de la ville d’Almada dont il releva le nom.

Plus étonnant, en 1445, D. Alvaro Vaz de Almada reçût du roi d’Angleterre Henri VI le titre de comte d’Avranches, fief situé dans le duché de Normandie, ainsi que l’Ordre de la Jarretière, comme récompense de ses exploits lors de la bataille d’Azincourt, de triste mémoire pour les chevaliers français.
Les armes de la famille Almada sont peintes sur la voûte de la chapelle de Saint George au château de Windsor, sous le numéro 162. Il est stipulé « Alvaro Vasques de Almada, Count of Avranches 162 ». Son fils aîné, D. Fernando, a fait partie de l’escorte accompagnant le roi du Portugal Alfonso V en France. A cette occasion, le roi de France Louis XI reconnut le titre de comte d’Avranches pour Fernando et ses descendants.
Un autre membre s’illustra en 1640 : D. Antao Almada, 7e comte d’Avranches, fit partie du groupe des 40 membres de la noblesse qui permit la reconquête de l’indépendance du Portugal, alors sous domination espagnole depuis 1580. Comme plusieurs de leurs réunions se tinrent au palais Almada, celui-ci devint plus tard le palais de l’Indépendance.
Il semblerait que ce soit D. Antao, 12e comte d’Avranches, qui ait acquis la théière de FT Germain. A cette époque, les Almada étaient Maîtres des Cérémonies de la Cour. Le père d’Antao fut envoyé en France par le roi Joao V. Antao, nommé premier gouverneur des Açores en 1766, décida d’embellir son palais de Lisbonne pendant son absence. Situé à côté de La famille Almada habita le palais jusqu’en 1833, époque à laquelle elle dut l’abandonner à cause de la guerre de succession au trône qui se transforma en guerre civile. Selon la tradition familiale, deux serviteurs fidèles se seraient rendus à Lisbonne pour retirer du palais les biens les plus précieux et les apporter au nord du Portugal, dans le village de Lanhezes où la famille avait un important fief. 

La théière Almada

Le couvercle, particulièrement original, présente une prise en bouquet de feuilles et fruits de thé, d’une variété de thé vert de Chine appelé Camellia Sinensis. Ce motif rappelle les merveilleuses cafetières livrées à la cour du Portugal avec prise et bec verseur en forme de rameaux de caféier. Il est intéressant de noter que la famille Almada possèdait un sucrier de modèle très proche mais au poinçon de l’orfèvre parisien Pierre Lefèbvre, peu connu, et daté de 1758-1759. Il est possible de penser que ce sucrier, présentant une prise identique, ait été commandé par la famille en même temps que l’achat de la théière qui servit alors de modèle.
Les poinçons sous le corps sont lisibles : orfèvre, charge et jurande, avec un poinçon d’orfèvre supplémentaire en partie lisible, très probablement celui de Claude II Ballin. Sur la bâte apparait un poinçon d’export (petite vache) insculpé entre 1762 et 1768, prouvant probablement que cette pièce est restée entre les mains de l’orfèvre avant d’être acquise par la famille Almada. La plupart des pièces de la cour du Portugal, bien que réalisées en 1756-1757, présentent également cette décharge postérieure.

A l’intérieur du couvercle apparaissent les poinçons lisibles de l’orfèvre, la charge et, en partie visible mais identifiable, le poinçon de jurande. Un autre poinçon, peut-être à nouveau celui de Claude II Ballin, est très peu lisible. A priori, le poinçon de décharge semble absent ; il y a néanmoins peut-être une trace sur la bâte.  

Cette théière, outre ses qualités esthétiques, constitue un document historique important car il semble que ce soit la pièce la plus tôt connue de l’orfèvre. Comme indiqué ci-dessus, elle est insculpée du poinçon de jurande H qui est appliqué du 13 août 1748 au 14 juillet 1749. Or Thomas meurt le 14 août 1748. Il est donc très vraisemblable que cette théière ait été commencée à l’époque de Thomas puis terminée une fois que François-Thomas ait pu faire insculper son poinçon le 27 novembre 1748.

Une double signature 

Au côté du poinçon de l’illustre François-Thomas Germain apparait, malheureusement en partie illisible, un second poinçon d’orfèvre. La première lettre, un C, est très visible, ainsi qu’une partie du « différent », petit symbole permettant d’identifier des orfèvres qui porteraient les mêmes initiales. Ce différent, qui est une toison d’or pour les Germain, est ici un anneau. Le seul  poinçon d’orfèvre à cette époque présentant ce symbole est celui d’un des orfèvres majeurs de la première moitié du XVIIIe siècle, orfèvre du Roi comme Thomas Germain : Claude II Ballin.
Déjà dans le Journal du Garde-Meuble de la Couronne de 1727, apparait un « petit service d’argenterie appelé nécessaire, composé de 26 pièces, gravées des armes du Roy, fait de neuf par Ballin et Germain, pour servir au Roy ».
Or la famille Germain est renommée depuis longtemps. Thomas Germain, le père de François-Thomas, est enterré le 15 août 1748 en l’église Saint-Louis du Louvre. Il est qualifié d’écuyer et ancien échevin, sculpteur et orfèvre. François-Thomas, le 16 octobre 1748, est nommé orfèvre et sculpteur du Roi à la place de son père par arrêt du Conseil. C’est le 27 novembre 1748 qu’il fait insculper deux poinçons. Il est officiellement reçu maître le 18 novembre 1748. Par conséquent, pendant une courte période, il peut avoir eu besoin de demander à un voisin, en l'occurence Claude II Ballin, également orfèvre du Roi, d’insculper son poinçon comme caution. Un autre exemple de double poinçonnage avec Germain peut être noté sur une paire de chandeliers au poinçon de Louis Lenhendrick dans les collections du Portugal. Elle est également insculpée du poinçon de François-Thomas Germain (A Baixela..., 2002, p. 291).