PF1332

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Lot 594
  • 594

Proust, Marcel

Estimate
12,000 - 16,000 EUR
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Description

  • Proust, Marcel
  • Lettre autographe à sa grand-mère maternelle, Madame Nathé Weill. [Salies-de-Bearn, août 1886]. 6 p. in-8 (204 x 132 mm) écrites à l’encre. Sur papier à en tête de l’Hôtel de la Paix-J. Biraben [propriétaire de l’hôtel]. Non signée, elle est adressée à "Ma chère Grand’mère".
Très amusante lettre de jeunesse de Marcel Proust, écrite à l’âge de 15 ans.

"Je suis en ce moment en proie à un sentiment très complexe et que j’ai un peu honte d’analyser. 1° je suis très triste que tu ne sois pas ici parce que…. 2° très content parce que…".  Il lui décrit ses repas "gargantuesques" : "Ce matin (je prends au hasard et j’ai moins englouti que d’habitude) j’ai mangé un œuf à la coque deux tranches de beefteack [sic] cinq pommes de terre (entières) un pilon de poulet froid une cuisse de poulet froid trois fois des pommes cuites avec jus extraordinaire (...) Je t’en prie ne montre cette lettre à personne ; on verrait que le mangeur insatiable et raffiné y prime ou au moins y compense le lettré délicat. Mon cher Eugène qui croit que ma bouche ne livre passage qu’à de doux ruisseaux de miel attique la verrait avec effroi dévorer des chairs succulentes".  Il évoque la langue béarnaise à laquelle il ne comprend rien, donne une savoureuse description des bœufs de la région : "ils ont le corps jaune vigoureux et splendide enveloppé dans une chemise de toile brune comme dans un froc. Leur tête seule sort et grave belle douce et résignée avec deux yeux lustrés et tristes et une vaste peau de bête recouverte de fougère leur couvrent le crâne". Parlant de ses lectures et notamment du Capitaine Fracasse, il se lance dans un pastiche pour reprocher à sa grand-mère de ne pas apprécier ce livre : "Ote moi d’un doute. Avais tu bien Fracasse ? et sa pure étincelle/n’allumât pas chez toi le feu dont je ruisselle (...) Comment, admiratrice surannée du Presbytère, comment abonnée de la revue des deux mondes, comment dévoratrice impitoyable d’abricots et de cerises cuites, comment… 'Les termes effrayés se dérobent sous moi' – tu n’as pas senti tout ton estomac s’émouvoir à cette phrase admirable (1er volume, Chapitre III, l’Auberge du soleil bleu) je n’ai que de la merluche, du jambon et du potage – Donnez-nous du potage, du jambon et de la merluche s’écria en chœur la troupe famélique". A propos d’Eugénie Grandet : "très beau, très triste mais variais-je mes épithètes à l’infini je ne dépasserai jamais un modeste très". Et il conclut avec humour : "Belle dame je tous les jours, jusqui-ci histoire et latin ou grec ai fait (...) Ai expliqué déjà 250 au moins vers de Enéide. Grec aussi. Et aussi style télégraphique d’une nommée Adélaïde Weilllllll (...) Belle marquise d'amour mourir pour vous veux mais point corriger lettre, incorrections grammaticales, d'idées, de style, ou d'écritures. Fé troc cho pour sla. Bonçouar bel sovaj taché écri mieux françoi. Mersil Frans, adorab, Fé trop cho pour sla. Sarsé".

L’allusion au Capitaine Fracasse est précieuse puisque des années plus tard, dans sa Préface à Sésame et les lys en 1905, Proust écrit, à propos de ses lectures d’enfance : "Ce livre que vous m’avez vu tout à l’heure lire au coin du feu dans la salle à manger, dans ma chambre, (...) et pendant les belles heures de l’après-midi, sous les noisetiers et les aubépines du parc, où tous les souffles des champs infinis venaient de si loin jouer silencieusement auprès de moi, (...) ce livre, comme vos yeux en se penchant vers lui ne pourraient déchiffrer son titre à vingt ans d distances, ma mémoire (...) va vous dire quel il était : Le Capitaine Fracasse, de Théophile Gautier".

Madame Nathé Weill, née Adèle Berncastel (1824-1890), joua un rôle essentiel dans la formation littéraire et musicale de son petit-fils.

Literature

Kolb, Correspondance de Marcel Proust, VIII, n° 96, p. 178-179, et rééditée avec une meilleure lecture dans Marcel Proust, Lettres, éd. de Françoise Leriche, Plon, 2004, n° 4. Kolb reproduit une autre lettre de Proust à sa grand-mère écrite au même moment (Kolb, I, n° 3, p. 94-96). Cette lettre serait donc une des toutes premières connues de Proust.