PF1332

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Lot 412
  • 412

Apollinaire, Guillaume

Estimate
12,000 - 18,000 EUR
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Description

  • Apollinaire, Guillaume
  • Lettre autographe signée et datée à Lou [Louise de Coligny-Châtillon], 15 mai 1915. 4 pp. in-8 (213 x 134 mm) sur 1 double f. quadrillé.
Lettre écrite en deux temps. Dans la première partie, on sent un Apollinaire meurtri, fatigué, triste que l’amitié ait pu remplacer l’amour.
"Merci, mon amie, de m’envoyer des baisers éternels. [...] Mais, non, je ne suis pas trop gentil. Je fais ce que je peux… par  pure amitié puisque l’amour… est dans mon cœur tout seul pour mon Lou… [...] Tu es mignon comme tout de prier pour moi, et si tu pries avec ferveur, avec amour ( ?!) nul doute que j’en revienne bien entier. Ici, le froid a repris, il pleut en outre. Je suis gelé, morfondu. J’ai les mains glacées. En outre très fatigué de ce qu’il y avait dans ma lettre d’hier… en suis tout étourdi encore… presque abruti…"

La veille, Apollinaire lui avait envoyé un poème significatif aux accents déchirants : "Je me sens las de cet amour que tu dédaignes / Je suis honteux de cet amour que tu méprises tant // Le corps ne va pas sans l’âme / Et comment pourrais-je espérer rejoindre ton corps de naguère / puisque ton âme était si éloignée de moi" (lettre 154, éd. Campa).

Comme souvent dans les lettres qu’il adresse à sa bien-aimée figure un magnifique poème, ici "Les Attentives", chant d’amour et de mort des soldats et des amants à la guerre que Kostrowitzky l’étranger vit au front pour la France. Les quelque soixante-dix poèmes qu’il lui adressa entre octobre 1914 et septembre 1915 furent réunis en 1947 dans le recueil Ombre de mon amour. "Les Attentives" y figure aux pages 111 à 113.

"[...]
Le 13 mai de cette année
Tandis que dans les boyaux blancs
Tu passais masquée, ô mon âme
Tu vis tout d’un coup les morts et les vivants
Ceux de l’arrière, ceux de l’avant
Les soldats et les femmes…
Un train passe rapide dans la prairie en Amérique...
Les vers luisants brillent cette nuit autour de moi
Comme si la prairie était le miroir du ciel
Etoilé
Et justement un ver luisant palpite
Sous l’Etoile nommée Lou
Et c’est de mon amour le corps spirituel
Et terrestre
Et l’âme mystique
Et céleste…"

Il reprend sa lettre le lendemain et remercie son petit Lou pour le paquet qu’elle lui a envoyé, les confitures, les cigarettes, la bioxyne. Il a également reçu le même jour un paquet de Léoncine Havet et de ses deux filles accompagné d’un "ptit mot gentil que je t’envoie pr que tu le mettes avec mes papelards". Il lui envoie enfin "2 pensées cueillies dans un petit jardin né sous les obus dans le bois, autour tout est brûlé, haché, cassé, [...]. Je t’adore mon ptit Lou très chéri, hier soir quand j’ai commencé ma lettre temps horrible, nuit pénible [...] matinée aujourd’hui fatigante, émotion, mais temps merveilleux. Le rossignol chante, on tire sur un taube, je suis las et dispos en même temps. Hier j’étais fatigué, fatigué mais je t’adore tout plein, te prends dans mes bras, pauvre petit que fatigue coulichonnette et t’embrasse bien bien tendrement Gui".

Le poète s’est engagé volontaire dès la déclaration de guerre. En attendant son affectation, il part donc à Nice où il fait la connaissance de Lou le 27 septembre (voir lot 411). Le 6 décembre, lassé des dérobades de Lou, il précipite son départ et part donc faire ses classes à Nîmes au 38e régiment d’artillerie de campagne. Piquée par son départ, bien plus qu’amoureuse, Lou le rejoint à Nîmes et s’enferme une dizaine de jours avec lui à l’Hôtel du Midi. C’est alors la découverte de la volupté. Après quelques semaines, l’euphorie des premiers jours s’atténue. Lou est de plus en plus lointaine, ses lettres s’espacent. Gui accepte de la partager [avec Toutou surtout, son amant officiel] et que l’amitié remplace l’amour. Les deux amants se sont vus à Marseille le 28 mars 1915, rencontre décevante, plus aucun espoir de renouement n’est possible. "Encore une fois la dualité d’esprit d’Apollinaire se révèle. D’un commun accord ils prolongent l’aventure, non plus charnelle désormais, mais épistolaire" (Marcel Adéma, p. 201). Touché bien plus qu’il ne veut le montrer, Apollinaire se porte volontaire au prochain départ pour le front. Quittant Nîmes le 4 avril, il arrive le 6 avril à la 45e batterie, dans la région de Mourmelon-le-Grand, département de la Marne, région Champagne-Ardennes.
"Il a aimé sensuellement, passionnément, Lou, il maintient cet amour défait sans s’illusionner sur l’artificiel, le négatif de son attitude. Le jeu du souvenir, l’allusion sentimentale, les débordements érotiques, lui sont un tonique journalier mais il en sent la précarité" (Marcel Adéma, p. 203).
"Dès lors amoureux toujours mais d’un amour meurtri et acide, il précipita son départ pour le front […]. De là avec une chimérique croyance encore que son amie aurait gardé pour lui quelque tendresse, il lui écrivit des lettres incessantes, pleines d’accommodements et de sollicitude, mais où la déception et une foncière amertume étaient encore exprimées. C’est alors, tandis qu’il poursuivait cette correspondance vivante et âpre, qu’il devait entreprendre, mener, et par lettres encore, la séduction de la juvénile, prudente et rusée Madeleine, allant ainsi de l’une à l’autre" (André Rouveyre. Apollinaire, NRF, 1945, p. 201-202).

éditions 
: deux des quatre pages sont fort raturées et corrigées. Les éditions n’en tiennent pas compte, mais le texte de Campa est bien établi. Lorsqu’Apollinaire reprend sa lettre et relit le début, il ajoute d’une encre plus grise : “est dans mon cœur tout seul pour mon Lou…”. Quelques ponctuations à revoir : “avec amour ( ?!) nul doute” - “Et mes hanches,” - “Dans l’inceste et la mort,” - “Madame,”. L’interligne avant le quatrain “Puis quand malgré l’amour” n’est pas respecté (grave contrainte typographique des hauts de page, notamment dans les éditions d’Alcools) ; “bioxyne” est en un mot.

Literature

Ombre de mon amour [poèmes seuls]. Genève, Cailler, 1947 (repris par M. Adéma dans Le Livre club du libraire, 1960). -- Lettres à Lou. Edition (intégrale) en fac-similé [mise au pilon]. Genève, Cailler, 1955, n° 157. –- Œuvres poétiques. P., Gallimard, Pléiade, 1956 éd. par M. Décaudin. Poème L p. 466-68. Ponctuation entièrement supprimée. -- Lettres à Lou. [lettres avec poèmes] P., Gallimard, 1969, par M. Décaudin, 371-4. Ponctuation rétablie. -- Réédition revue et complétée par L. Campa, ibid., 2010, n° 156 (tirages précédents n° 157).