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Statue simiesque, Baulé, Côte d'Ivoire
Description
- Baulé
- Statue simiesque
- wood
- haut. 63 cm
- 25 in
Provenance
Collection privée, acquis en 1978
Catalogue Note
Par Alain-Michel Boyer
Les anciennes statues du ngbla (ou m'bra selon les régions) sont rares, en raison de l’implantation clairsemée de ce culte dans les villages et de son déclin récent. Cette pièce saisissante, qui témoigne de remarquables qualités plastiques dans l’agencement des formes, présente plus d’une particularité inhabituelle par rapport à des effigies analogues.
Les jambes entrecroisées en une étrange torsade, jusqu’à l’anomalie anatomique, avec une flexion qui introduit le mouvement dans l’apparent hiératisme, présentent une position a priori énigmatique, mais qui rappelle explicitement les attitudes de l’officiant quand au cours de la transe il danse en se contorsionnant, en tournant sur lui-même (précisons cependant que la statue ne le représente jamais, ni l’esprit dont elle est le support). En une tension entre immobilité et mouvement, la disposition des bras répond aux genoux fléchis, par une sorte d’écho visuel, et les fesses, en formant une proéminence, accusent la génuflexion, projetant la figure en avant, suggérant une énergie contenue, expression de la force vitale. Presque aussi longs que les tibias, les pieds, sur un socle lourd, paraissent ancrer la figure au sol ; surmontée de « cornes » inhabituelles (qui renvoient en fait à l’ornementation du chapeau du devin) et, à l’arrière, d’une crête médiane, la tête aux volumes amplifiés, d’où jaillissent des yeux globuleux dans des orbites profondément creusées, semble trop imposante pour un corps relativement grêle ; de même que les mains allongées, avec un pouce qui se détache de la ligne du poignet, ou les mollets, plus gros que les cuisses, et les avant-bras, plus que les bras : ces disproportions, cette indifférence à une stricte exactitude anatomique, relèvent d’une symbolique et d’une hiérarchie des différentes parties du corps. Autre trait exceptionnel chez les Baule, inhabituel sur ce type de statue: au sommet du crâne est creusée une cavité - sans doute, à en juger par les coups d’herminette irréguliers, par un autre que le sculpteur, et lors de la consécration de l'effigie - ; et la tête est évidée jusqu’à la bouche, établissant une communication entre les deux orifices. Dans cette anfractuosité fut insérée, tassée une « charge » de substances magiques - minérales, végétales, animales: brindilles, racines, écorces, plumes, argile, qui recèlent l'"esprit" des lieux où elles furent collectées (une telle « charge » est plus souvent enfermée dans un « sachet » suspendu à une cordelette attachée à la ceinture, ou posée à côté). Avec la volonté du sculpteur de rendre sa statue effrayante, la gueule exhibe des crocs et des canines disposées sur le pourtour d’une mâchoire prognathe rectangulaire ; par sa forme, elle rappelle volontairement celles de certains masques sacrés (les bonu amuin ; cf. Boyer, 2008, p. 86-87, planches 3 et 4). Mais mbotumbo, à l’encontre de son aspect menaçant, se présente en un geste de récipiendaire, tenant à hauteur de poitrine, des deux mains, en signe de prosternation, une coupe destinée à recevoir, le jour de la cérémonie, le don d’un œuf.
Totalement aux antipodes des statuettes baule les plus répandues qui visent un idéal de perfection physique et semblent évoquer de vraies personnes, ces effigies associent une attitude humaine à des traits de cynocéphales et de hyènes. Si elles s’apparentent aux masques sacrés de conjuration (les bonu amuin), c’est simplement parce que, comme eux, elles appartiennent, non à la catégorie des génies de la nature (asie usu), représentés par les statuettes anthropomorphes, mais à celle des divinités, les amuin. Néanmoins, à l’encontre des masques, elles relèvent comme les autres statuettes de divination, d’un culte de prédiction, de protection, de possession. Aux mains de rares familles, elles sont moins nombreuses, d’autant que les patients ont moins l’occasion de les solliciter, et leur taille, plus importante, en fait un objet que le devin ne peut emporter avec lui lors de consultations (comme les asie usu), mais qui résidait en permanence dans une hutte, à distance du village, et qui est aujourd’hui déposé dans sa chambre à coucher. Puisqu'elles détiennent un pouvoir plus important que les génies, les amuin interviennent lorsque ces derniers sont impuissants à pallier un événement grave, et sont plus concernées par des problèmes publics (une sécheresse), que par des questions d’ordre privé, bien qu’elles aient pour aptitude de déceler les jeteurs de sorts, mangeurs d’âmes, coupables d’empoisonnements. En entrant en possession du devin, elles l’informent sur les remèdes à apporter. Lors des célébrations, l’effigie n’est pas exposée au public (les femmes notamment ne sont pas autorisées à la voir, à l’instar des masques sacrés), à la différence encore de ce qui advient pour les statuettes de génies: c’est dans le sanctuaire, avant de sortir en plein jour, que le devin entre en transe; c’est sur la statue, transformée en autel, qu’il effectue un sacrifice pour « réactiver » mbotumbo : le sang aspergé coule sur l’ensemble de l'effigie, ce qui au fil des cérémonies la recouvre d’une croûte compacte; puis il colle du duvet du volatile et écrase un œuf sur la tête (pour les statuettes de génies, il veille à ne pas verser le sang sur le corps, mais sur le socle, ou devant). Cette pièce comporte de tels résidus d’offrandes : une patine sombre, épaisse, constituée de couches de sang séché, des traces de duvet, des éclats de coquilles.
Les prototypes de telles statues (souvent improprement appelées gbékré), qui représentent l’un des plus antiques supports de culte en activité chez les Baule, remontent à une période très ancienne, « immémoriale » dit-on, et appartenaient vraisemblablement aux proto-Baule. Une statue similaire, mais sans les substances magiques insérées dans le crâne, avait été photographiée en 1974, à Asenzé, au nord-ouest du pays baule (cf. Barbier, 1993, t.1, p. 359). Si elles sont moins nombreuses dans les villages, c’est parce que la charge héréditaire du culte est, aujourd'hui, dit-on encore, « dangereuse », en raison des règles, des contraintes, des interdits qui leur sont attachés. Par son style et son reliquaire, cette statue vient probablement (car on n'est jamais sûr) des aires nord-ouest du pays des Baule, c'est-à-dire parmi les sous-groupes du peuple Baule, des sous-groupes qui s'appellent Kodè, Satikran, ou Bré, donc dans des villages proches des bourgades de Béoumi ou de Botro (que je connais bien). Ces populations vivent au sud des Tagwana et des Senufo.
Baule simian figure (known as mbotumbo) for the ngbla cult, Ivory Coast
By Alain-Michel Boyer
Old statues of the ngbla (also m'bra, depending on the region) are very rare, because of the sparse establishment of this cult in the villages and of its recent decline. This striking piece - the formal structure of which displays remarkable aesthetic qualities - has more than one unusual feature compared to similar effigies.
Its legs are entwined in a convoluted spiral - to the point of anatomical abnormality - with a flexure that introduces movement in the seemingly hieratical stance of the figure. At first, this position would appear puzzling, however, it is in fact a clear evocation of the celebrant as he dances while in a state of trance, writhing and whirling. (It should nevertheless be pointed out that the statue never represents the celebrant, no more than the spirit which it is a vessel for). The arms are bent, creating a tension between stillness and movement and mirroring the position of the legs in a form of visual echo; the buttocks are given a prominence by the figure's genuflecting and project it forward, hinting at a coiled energy, an expression of its life-force. Its feet are almost as long as its shins, and, set on their heavy base, they seem to anchor the figure to the ground; decked with unusual "horns" (in fact a rendering of the adornments on the oracle's hat) and a median crest on the rear, the head, with its inflated outlines and bulging eyes within deeply-sunken sockets, seems too big for the comparatively lean body; besides, the elongated hands - with their thumbs out of line with the wrists, the calves - thicker than the thighs, and the forearms - thicker than the arms themselves: all these disproportions, this indifference to strict anatomical accuracy, are dictated by symbolic significance and a set hierarchy of the various body parts. There is another exceptional feature for the Baule, which is unusual in this type of statue: a hollow has been carved out on top of the skull - probably by someone other than the sculptor and at the time of the consecration of the effigy, judging by the irregular marks left by the adze - and the head has also been hollowed out all the way to the mouth, providing communication between the two orifices. In this crevice a "charge" was inserted, which was packed with magical - mineral, vegetable and animal - substances: twigs, roots, bark, feathers, clay, which contained the "spirit" of the places from where they were collected (such a "charge" is usually enclosed in a "pouch" hanging from a cord attached to the figure's belt or placed on the ground next to it). The sculptor's wish to make his statue frightening is reflected in the muzzle, with its tusks and canine teeth in a rectangular undershot jaw; its shape is a deliberate evocation of certain sacred masks' (the bonu amuin; cf. Boyer, 2008, p. 86-87, plates 3 et 4). Yet mbotumbo, despite its menacing aspect, is depicted in a recipient gesture, holding a cup at chest height - with both hands, as a sign of prostration - which is used on the day of the ceremony for receiving an egg.
This effigy is totally at odds with the more widespread Baule statuettes designed to reach an ideal of physical perfection and that seem to evoke real people; this type of statue, in contrast, combines human attitudes with the features of baboons or hyenas. The reason they are associated with sacred conjuring masks (the bonu amuin) is simply that, like them, they are not part of the asie usu - nature genies that are represented as anthropomorphic statuettes - but of the amuin deities. However, unlike the masks, and in the manner of other divination statues, they are part of a cult of prediction, protection and ownership. They are owned by a restricted number of families and there are fewer specimens, especially since patients were less likely to solicit them and since their larger scale made it impossible for the oracle to carry them around with him for consultations (as is the case with the asie usu). They used to be placed in a hut some distance away from the village and, nowadays, they are placed in the oracle's bedroom. Since they are more powerful than genies, the amuin intervene when the latter are powerless to overcome a serious event, and they are more concerned with public issues (such as a drought, for example), than with private matters, although they have the ability to detect spell-casters, soul-eaters and poisoners. As they take possession of the oracle, they show him the remedies he can employ. During celebrations, the effigy is not exposed to the public (women especially are not allowed to see it, as is the case with sacred masks), marking yet another difference with the genie statuettes: the oracle goes into a trance inside the sanctuary, before stepping out into daylight; the statue serves as an altar where he carries out a sacrifice to "reactivate" mbotumbo: the sprayed blood runs over the entire effigy, and from one ceremony to the next, it gradually becomes coated with a compact crust; the oracle then proceeds to paste some of the bird's down to the figure and crushes an egg on its the head (for genie statuettes, he takes care not to spill the blood on the body, but only on the base or in front of it). This piece bears residues of such offerings: a dark, thick patina consisting of layers of dried blood, traces of down and shell fragments.
Prototypes of this type of statue (often incorrectly referred to as gbekre), which stand as some of the oldest objects of a practiced Baule cult today, date back to a very ancient period – they are said to have appeared in "time immemorial" -, and probably belonged to the proto-Baule. A similar statue – one with no magical substances inserted into the skull - was photographed in 1974 in Asenze, in north-western Baule country. (cf. Barbier, 1993, t.1, p. 359). The reason why there are fewer of them in villages is that the hereditary charge of the cult is still said to be "dangerous" nowadays, due to the rules, constraints and taboos attached to them. Considering the figure's reliquary and its style, it can be surmised (as it is never possible to be entirely certain) that this statue was originally sculpted in the north-west areas of Baule country, by subgroups within the Baule people - such as the Kode, the Satikran or the Bre - in villages located near the towns of Beoumi or Botro (which I am very familiar with). These populations live south of the Tagwana and of the Senufo.