PF1233

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Lot 329
  • 329

Secrétaire en cabinet en acajou moucheté et panneaux en laque du Japon d'époque Louis XVI, estampillé M. CARLIN, F. BURY et JME, peut-être vendu par Dominique Daguerre

Estimate
400,000 - 600,000 EUR
bidding is closed

Description

  • Haut. 123 cm, larg. 140 cm, prof. 46 cm
  • Height 48 1/2 in; width 55 1/4 in; depth 18 1/4 in
la façade à ressaut flanquée de montants à colonne balustre détachée, la partie supérieure décorée de panneaux figurant un chien de Fô, une citadelle et un paysage maritime, ainsi que des fleurs et insectes sur les côtés, ouvrant à un abattant découvrant douze tiroirs et trois casiers ; la partie inférieure ornée de panneaux à décor de paysages, ouvrant à cinq tiroirs ; reposant sur des pieds fuselés à cannelures ; dessus de marbre blanc veiné gris encastré ; avec une étiquette manuscrite à l'encre de la fin du XIXe / début du XXe siècle : Ce meuble est / pour / la Cesse G. de Ganay, estampillé trois fois M. CARLIN sous le chant d'un tiroir intérieur et F. BURY sous le plateau, le panneau de laque central signé en idéogrammes japonais Tokosai Masahide

Literature

Références bibliographiques 

Th. Wolvesperges, Le Meuble Français en Laque au XVIIIe Siècle, éditions de l’Amateur, Paris, 2000

 P. Lemonnier, Weisweiler, éditions Hayot, Paris, 1983 

Catalogue Note

Martin Carlin , ébéniste reçu maître en 1766
Ferdinand Bury, ébéniste reçu maître en 1774

Le mobilier en laque du Japon et le rôle des marchands-merciers

 Inventé sous le règne de Louis XIV, le mobilier décoré de panneaux de laque d’Extrême Orient resta populaire tout au long du XVIIIe siècle et ce même sous le règne du néoclassicisme prônant pourtant un retour à la pureté des lignes et du décor. La mort de Lazare Duvaux en 1785 marqua la fin du goût rocaille pour la chinoiserie. Les laques du Japon furent alors privilégiées aux laques chinoises pour la sobriété de leur décor. Ces laques japonaises provenaient pour la plupart de coffrets et de cabinets, permettant d’obtenir de petits panneaux dont la composition était plus resserrée. Les laques de Chine provenaient de grands panneaux de paravent dont le décor était plus étendu, ce qui en rendait difficile le découpage en petits panneaux. Le décor chinois avait aussi été pendant tout le règne de Louis XV largement copié par des artisans parisiens à des niveaux de qualité divers. La qualité des laques du Japon était inimitable et exigeait les plus beaux bronzes et la plus belle ébénisterie. L’écart se creusa alors entre les très grands ébénistes qui avaient accès à ces laques et qui bénéficiaient de commandes prestigieuses (Carlin, Weisweiler, Joseph, Saunier et Riesener) et les ébénistes intermédiaires qui étaient réduits  à imiter tant bien que mal les laques japonaises. Ce mobilier était très apprécié des grands collectionneurs de l’époque néoclassique au même titre que le mobilier orné de plaques de Sèvres. Les inventaires du XVIIIe siècle ne mentionnent que deux ou trois meubles en laque du Japon dans chaque collection, montrant ainsi la préciosité et la rareté de ces meubles dès leur création. Les panneaux en laque du Japon attinrent des prix de plus en plus élevés et les meubles furent alors réalisés à commande auprès de plus importants marchands-merciers qui en firent l’une de leur spécialité comme les fils Darnaud, les fils Juliot, Poirier puis Daguerre.  

 Dominique Daguerre

En 1772, Poirier s’associa avec son cousin Dominique Daguerre qui prit la direction en 1777. Poirier produisit du mobilier en laque dès le début de son activité. Daguerre poursuivit cette activité lucrative et continua à travailler avec Martin Carlin (1730-1785), puis de manière plus importante avec Adam Weisweiler (1744- 1820). Daguerre s’associa plus tard avec deux marchands, d’abord Francotais,  puis Lignereux. Son étiquette indiquait qu’il « Tient Magafin de Porcelaines, Bronzes, Ebénisteries, Glaces, Curiosités & autres Marchandises ».

Daguerre livra à Marie-Antoinette plusieurs objets en laque du Japon et c’est lui qui prit en dépôt sa collection d’objets en laque en octobre 1789. Daguerre ouvrit aussi un magasin à Picadilly à Londres pour fournir le Prince de Galles et son entourage incluant le duc de Bedford et le comte Spencer. Christie’s tint trois ventes, les deux premières (anonymes mais il s’agissait très probablement de son stock) les 15-17 mars et 23-24 avril 1790, et la troisième les 25-26 mars 1791 dont le titre indiquait : “Superb Articles in French Or-Moulu...Imported from Paris by Mons. Daguerre”. Ces ventes démontrent clairement l’ambition de Daguerre de dominer le marché anglais. Elles furent suivies par trois autres ventes provenant très certainement des stocks de Daguerre : les 19-20 mars 1792, le 16 mai et le 24 mai 1792.

Avant son installation à Londres, Daguerre livra en 1784 pour le cabinet de Louis XVI à Versailles un secrétaire en cabinet exécuté par Weisweiler et qui présente des similitudes avec le nôtre : l’abattant est orné de trois panneaux de laque à ressaut et les montants sont ornés de colonnes détachées. Les montants détachés de notre meuble se retrouvent d’ailleurs plus souvent sur du mobilier de Weisweiler que sur du mobilier de Carlin. Daguerre était peut-être le propriétaire des modèles de ce montant, comme le suggère un dessin pour une commode destinée à l’ameublement du Prince de Galles à Carlton House dont Daguerre était le principal ordonnateur. Les collections royales anglaises conservent cette commode exécutée par Weisweiler (RCIN 21696) ainsi qu’une commode estampillée par Carlin ornée de nos montants et qui fut achetée probablement directement auprès de Daguerre par le roi George IV (RCIN 2169). Le dessin général du meuble, plus moderne et plus conforme à l'esthétique de Daguerre, permet  de conclure avec vraisemblance que notre meuble provient des magasins de ce marchand. Daguerre est l’introducteur du style anglais en France, caractérisé par une plus grande sobriété et l’emploi prépondérant de l’acajou. Notre secrétaire en est certainement l’illustration.

Martin Carlin (v.1730-1785)

Reconnu comme l’un des plus grands ébénistes de son époque, Martin Carlin était d’origine allemande. On sait peu de choses sur les débuts de sa vie et de son apprentissage, mais son mariage avec la sœur de Jean-François Oeben en 1759 indique qu’il était alors déjà établi à Paris en compagnie d’autres artisans allemands ou flamands. Oeben et Roger van der Cruse furent les témoins de son mariage. Etabli en tant qu’artisan indépendant en 1763, Carlin commença dès lors à livrer du mobilier à Simon-Philippe Poirier. Reçu maître ébéniste en 1766, il continua sa collaboration fructueuse avec Poirier. Entre 1766 et 1778, un tiers de sa production provenait de commandes de Poirier. Les meubles les plus précieux étaient alors ceux ornés de plaques de porcelaine de Sèvres ou de laque du Japon. Carlin fournit de nombreuses pièces de ces deux catégories à Poirier puis à Daguerre. Il travailla aussi pour les frères Darnault comme le prouvent la commode et la paire d’encoignures livrés par Darnault au château de Bellevue pour Mesdames (conservés aujourd’hui au musée du Louvre). Les laques du Japon des meubles de Carlin sont de  plus belle qualité que celles des laques des meubles de Riesener destinés à Marie-Antoinette. Ceci peut s’expliquer par l’indépendance de Riesener face aux marchands-merciers qui avaient le monopole des plus beaux panneaux de laque.

 Les estampilles de Carlin et de Bury

Notre meuble présente un décor d’une grande sobriété ainsi qu’un emploi de l’acajou suggérant une date de création à la fin de la vie de Carlin (mort le 6 mars 1785). Notre meuble porte l’estampille de Carlin sur le chant d’un tiroir intérieur, ainsi que celle de Ferdinand Bury sous le plateau de marbre. L’estampille de Carlin a pu être posée juste avant la mort de Carlin, ou juste avant le remariage de la veuve de Carlin en 1786 avec Gaspar Schneider. Jusqu’à cette date, elle pouvait utiliser l’estampille de Carlin. La présence de ces deux estampilles suggère trois possibilités. Première hypothèse : ce meuble a pu être conçu en grande majorité par Carlin qui mourut avant de l’achever. Daguerre a pu alors le récupérer et demander à Bury de l’achever. Deuxième hypothèse : l’estampille de Bury se retrouve au côté de celle de Riesener sur des meubles, ce qui suggère que Riesener sous-traitait à Bury. Carlin en a peut-être fait autant pour notre meuble. L’estampille de Bury étant partiellement biffée, on peut penser que Carlin ou Daguerre a souhaité la faire disparaître pour ne laisser que la sienne. Enfin, troisième hypothèse : le meuble fut restauré par Bury.

Les doubles colonnes balustres composites ornant les montants supérieurs se retrouvent fréquemment sur des meubles d’Adam Weisweiler (ex : Bas d’armoire estampillé Weisweiler conservé au Louvre (OA 10477). Cependant, Carlin employa lui aussi cet ornement dès 1783 comme l’atteste une de ses commodes ornées de plaques de porcelaine de Sèvres conservées dans les collections royales anglaises (RCIN 21697). Des colonnes très proches dites « colonnes chinoises » ornent aussi d’autres meubles de Carlin : il s’agit d’une commode et d’une paire d’encoignures en laque du Japon conservés au Louvre (inv. OA 5498 et OA 5499) et provenant du mobilier de Madame Victoire pour son grand cabinet de Bellevue.

Japan Lacquer Furniture & the Role of the Marchands-Merciers

 

Furniture decorated with Oriental lacquer panels was invented under Louis XIV, and would remain popular throughout the 18th century – even during the reign of neo-classicism, with its call for a return to linear and decorative purity. The death of Lazare Duvaux in 1785 marked the end of the rococo taste for chinoiserie, with Japanese lacquer henceforth preferred to Chinese lacquer due to its more sober appeal. Such Japanese lacquer came mainly from chests and cabinets, as these could supply small panels with tight-knit compositions; Chinese lacquers, taken from large, screen panels with more expensive decor, were more difficult to cut up into smaller panels. Chinese decoration had also been widely copied by Paris craftsmen, of varying levels of quality, throughout Louis XV’s reign. The quality of Japan lacquers was inimitable, and called for the finest bronzes and cabinet-making – a gap developed between the leading cabinet-makers, who had access to such lacquers and received prestigious commissions (Carlin, Weisweiler, Joseph, Saunier or Riesener), and less accomplished cabinet-makers who were reduced to imitating Japanese lacquers as best they could. Such furniture was greatly appreciated by major collectors during the neo-classical period, just like furniture adorned with Sèvres plaques. 18th century inventories mention only two or three items of furniture with Japanese lacquer in any one collection, reflecting the value and scarcity of such furniture from the outset. Japanese lacquer panels attained increasingly high prices, with furniture specially commissioned from leading marchands-merciers (like the Darnauds, the Juliots, Poirier and Daguerre) for whom it became a speciality.  

 

Dominique Daguerre

 

In 1772 Poirier teamed up with his cousin Dominique Daguerre, who assumed control in 1777. Poirier produced lacquered furniture from the start of his career. Daguerre pursued this lucrative activity, working first with Martin Carlin (1730-85) then, on a larger scale, with Adam Weisweiler (1744-1820). Daguerre later went into partnership with two dealers – Francotais, then Lignereux. His label described him as a purveyor of ‘porcelain, bronzes, cabinets, mirrors, curiosities & other merchandise.’

 

Daguerre supplied Marie-Antoinette with various items in Japanese lacquer, and her collection of lacquered objects was deposited with him in October 1789. He also opened a shop in London, in Piccadilly, to supply the Prince of Wales and his entourage, including the Duke of Bedford and Earl Spencer. Christie’s staged three sales, the first two anonymously (but doubtless comprising his stock) on 15-17 March and 23-24 April 1790, the third on 25-26 March 1791 under the title Superb Articles in French Or-Moulu... Imported from Paris by Mons. Daguerre. These sales reflected Daguerre’s ambition to dominate the English market, and were followed by three more in 1792 – no doubt also based on Daguerre’s stock – on March 19/20, May 16 and May 24.

 

In 1784, well before setting up in London, Daguerre supplied Louis XVI’s Cabinet at Versailles with a Weisweiler secrétaire en cabinet with some similarities to ours in several respects, including its freestanding columns and fold-down flap adorned with three lacquered panels. The freestanding columns on our secretaire are found more often on Weisweiler’s furniture than Carlin’s. Daguerre may have owned the original models of these corner columns, as is suggested by a Weisweiler commode made under Daguerre’s direction for the Prince of Wales at Carlton House, and still in the Queen’s Collection (RCIN 21696), and by a commode stamped Carlin also adorned with our columns, probably bought from Daguerre by George IV (RCIN 2169). The secretaire’s overall design is more modern, and more conform to the Daguerre style, suggesting our secretaire probably came from the dealer’s store. The ‘English style’, typified by greater sobriety and large-scale recourse to mahogany, was introduced to France by Daguerre. Our secretaire is doubtless a case in point.

 

Martin Carlin (c.1730-85)

 

Martin Carlin was of German extraction, and acknowledged as one of the leading ébénistes of his era. Little is known of his early life and apprenticeship, but his marriage to Jean-François Oeben’s sister in 1759 reveals that he was, by then, based in Paris along with other German and Flemish craftsmen; Oeben and Roger van der Cruse were best men at the wedding. Carlin began to supply furniture to Simon-Philippe Poirier after setting up as an independent craftsman in 1763, and continued his fruitful collaboration with Poirier after qualifying as Maître Ebéniste in 1766. Between 1766-78 one-third of the furniture he made was for Poirier. The most precious items were adorned with Sèvres porcelain or Japanese lacquered plaques; Carlin supplied both types of furniture to Poirier, then Daguerre, in large quantities. He also worked for the Darnault brothers, as shown by the commode and pair of corner-cupboards Darnault supplied to the Château of Bellevue (now in the Louvre). The Japanese lacquer-work on Carlin’s furniture is of finer quality than that on Riesener’s furniture for Marie-Antoinette, due to Riesener’s independence vis-à-vis the marchands merciers, who enjoyed a monopoly on the finest lacquer panels.

 

The Stamps of Carlin & Bury

 

Our secretaire’s sober decoration and use of mahogany suggest it was made towards the end of Carlin's life (he died on 6 March 1785). It bears the Carlin stamp on the edge of an interior drawer, as well as the stamp of Ferdinand Bury beneath the marble top. The Carlin stamp may have been applied just before his death, or just after by his widow – who remained entitled to use the Carlin stamp until her remarriage (to Gaspar Schneider) in 1786. The joint presence of both stamps suggests three possibilities: (a) the secretaire was designed mainly by Carlin, but he died before completing it, and it was recovered by Daguerre and finished by Bury; (b) Carlin subcontracted work to to Bury, whose stamp can be found alongside Riesener’s on some furniture – the partly crossed-out Bury stamp suggests Carlin or Daguerre may have wanted to erase it, to leave only their own stamp (c) the secretaire was restored by Bury. 

 

The composite, double baluster-columns adorning the upper corners can often be found on furniture by Weisweiler (e.g. the cupboard stamped Weisweiler in the Louvre, OA 10477). But Carlin also used such columns from 1783 onwards, as shown by one of his commodes adorned with Sèvres porcelain plaques now in the Queen’s Collection (RCIN 21697). Similar ‘Chinese columns’ can also be found on other Carlin furniture, including a commode and pair of corner-cupboards in Japanese lacquer, originally placed in Madame Victoire’s Grand Cabinet at Bellevue and now in the Louvre (inv. OA 5498 and OA 5499).