PF1226

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Lot 48
  • 48

Antonin Artaud

Estimate
500,000 - 700,000 EUR
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Description

  • Antonin Artaud
  • AUTOPORTRAIT
  • signé Antonin Artaud et daté 17 décembre 1946 (en bas à droite)
  • mine de plomb sur papier

  • 59,6 x 45,3 cm
  • 23 1/2 x 17 7/8 in.

Provenance

Pierre Loeb, Paris (acquis de l'artiste)
Florence Loeb, Paris (hérité du précédent)

Exhibited

Paris, Galerie Pierre, Portraits et dessins par Antonin Artaud, 1947
Paris, L'Atelier, 1967
Milan, Palazzo Reale, 1974
Paris, Galeries nationales du Grand Palais, Jean Paulhan à travers ses peintres, 1974, no. 440
Paris, Librairie-Galerie Obliques, 1976
Londres, National Book League, Artaud and After, 1977, no. 101
Paris, Musée d'art moderne de la ville de Paris & Bruxelles, Musée d'Ixelles, L'Aventure de Pierre Loeb, la Galerie Pierre, Paris, 1924-1964, 1979, no. 12
Les Sables-d'Olonne, Musée de l'Abbaye Sainte-Croix, Antonin Artaud (1896-1948), Dessins, 1980, no. 7
Marseille, Centre de la Vieille Charité, La Planète affolée. Surréalisme : dispersion et influences 1938-1947, 1986, n.n.
Paris, Musée national d'art moderne, Centre Georges Pompidou, Antonin Artaud : Dessins, 1987, no. 44
Saint-Étienne, Musée d'art moderne, L'Écriture griffée, 1990-91, no. 5
Londres, Tate Gallery, Paris Post War : Art and Existentialism 1945-1955, 1993, no. 5
Saint-Sébastien, Koldo Mitxelena Kulturunea, Formas del abismo : el cuerpo y su representación extrema en Francia 1930-1960, 1994-95, n.n.
Marseille, Musée Cantini, Antonin Artaud, œuvres sur papier, 1995, no. 57
Tanlay, Château de Tanlay, Centre d'art, Hommage à Denise Colomb avec ses frères Pierre et Edouard Loeb. Portraits d'artistes de Montparnasse à Saint-Germain-des-Prés, photographies, peintures, dessins, sculptures, 1996, n.n.
New York, Museum of Modern Art, Antonin Artaud : Works on Paper, 1996-97, no. 41
Barcelone, Museu d'Art Contemporani, L'Ultima mirada, 1997
Milan, Palazzo Reale, L'Anima e il volto : ritratto e fisiognomica da Leonardo a Bacon, 1998-99, n.n.
Barcelone, Museu d'Art Contemporani, Arte y Utopía : la acción restringida, 2004-05, no. 554
Vérone, Galleria d'Arte Moderna e Contemporanea, Palazzo Forti, La Creazione ansiosa : da Picasso a Bacon, 2003-04, no. 60
Montauban, Musée Ingres, Le Moi et son double, 2006, n.n.
Paris, Bibliothèque nationale de France, Antonin Artaud, 2006-07, no. 3
Ivry-sur-Seine, Le Parc Maurice Thorez, Antonin Artaud, un poète à Ivry, 1946-1948, 2008, n.n.
Madrid, La Casa Encendida, Obra Social Caja Madrid, Artaud, 2009, n.n.

Literature

Paule Thévenin & Jacques Derrida, Antonin Artaud. Dessins et Portraits, Paris, 1986, no. 83, reproduit p. 201
Yves Bonnefoy, Alberto Giacometti. Biographie d'une œuvre, Paris, 1991, reproduit p. 297
Évelyne Grossman, Antonin Artaud. Un Insurgé du corps, Paris, 2006, reproduit p. 89

Condition

Executed on white laid paper, not laid down. A close inspection reveals a 1cm thin sinuous tear to the left of the figure's mouth, visible to the naked eye. There are two artist's pinholes towards the lower left corner and a 0.5cm tear towards the centre left of the lower edge. Apart from some light time-staining and a few scattered media marks and tiny spots of foxing, this work is in very good original condition.
"In response to your inquiry, we are pleased to provide you with a general report of the condition of the property described above. Since we are not professional conservators or restorers, we urge you to consult with a restorer or conservator of your choice who will be better able to provide a detailed, professional report. Prospective buyers should inspect each lot to satisfy themselves as to condition and must understand that any statement made by Sotheby's is merely a subjective, qualified opinion. Prospective buyers should also refer to any Important Notices regarding this sale, which are printed in the Sale Catalogue.
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Catalogue Note

« Alors on vit sortir du fond du purgatoire
Un jeune homme inondé des pleurs de la Victoire [...] »

Gérard de Nerval, La Tête armée



« Il faut regarder ce dessin encore une fois après l'avoir vu déjà une fois.
Je crois qu'il reste alors non dans l'espace mais dans le temps, à ce point de l'espace du temps où un souffle de derrière le cœur tient l'existence et la suspend [...]  »

Antonin Artaud, 1946



« Le visage humain est une force vide, un champ de mort.
La vieille revendication révolutionnaire d'une forme qui n'a jamais correspondu à son corps, qui partait pour être autre chose que le corps.
C'est ainsi qu'il est absurde de reprocher d'être académique à un peintre qui à l'heure qu'il est s'obstine encore à reproduire les traits du visage humain tels qu'ils sont ; car tels qu'ils sont ils n'ont pas encore trouvé la forme qu'ils indiquent et désignent ; et font plus que d'esquisser, mais du matin au soir, et au milieu de dix mille rêves, pilonnent comme dans le creuset d'une palpitation passionnelle jamais lassée [...] »

Antonin Artaud, "Le Visage humain", Texte de la plaquette de l'exposition Portraits et dessins par Antonin Artaud, Galerie Pierre, juillet 1947


En mai 1946, un petit groupe de fidèles réussit à faire sortir de l'asile de Rodez Antonin Artaud, interné d'office depuis plus de neuf ans à la suite d'un incident encore inexpliqué. Il avait survécu, entre autres, à 58 séries d'électrochocs sans anesthésie. Revenu à Paris, installé à Ivry-sur-Seine, Artaud va déployer jusqu'à sa mort en mars 1948 une extraordinaire activité créatrice, graphique et poétique. Il écrira certains de ses plus beaux textes, entre autres Artaud le Momô, Van Gogh le suicidé de la société ou Ci-Gît. Et consacrera au dessin et plus particulièrement au portrait la même énergie prométhéenne du génie foudroyé qui fut aussi poète, homme de théâtre et acteur. L'œuvre graphique d'Artaud, que Pierre Loeb sut le premier promouvoir en proposant à l'artiste d'exposer ses dessins à la Galerie Pierre (juillet 1947), ne fut que tardivement révélé au grand public : en France d'abord, au Centre Georges Pompidou en 1987 puis au musée Cantini en 1995, et aux Etats-Unis lors de l'exposition Antonin Artaud. Work on Paper au Museum of Modern Art en 1996. Mais la réputation du mythique autoportrait d'Artaud daté du 17 décembre 1946, acquis par Pierre Loeb puis transmis à sa fille Florence, avait précédé l'ampleur de la reconnaissance critique internationale accordée à la fin du XXsiècle aux dessins d'Antonin Artaud. Cet autoportrait n'est pas seulement le dessin d'Artaud le plus célèbre, le plus reproduit, le plus exposé. Il transcende toute l'œuvre et la trajectoire d'un artiste aussi fulgurant que radical et s'impose comme l'un des autoportraits les plus puissants du XXe siècle, aussi hanté, possédé, tranchant, saisissant, aussi vivant que ceux d'Edvard Munch, d'Egon Schiele ou de Lucian Freud. L'expression inoubliable et bouleversante d'un visage, d'une conscience, d'une âme « assassinée dans ce monde et qui ne renaîtra pas dans l'autre » (Artaud).

 

 

C'est au cours des derniers mois de son internement à Rodez, à partir de l'année 1945, qu'Artaud réalise ses premiers « grands dessins », sur des feuillets de 65 x 50 cm, le plus souvent au crayon et craies de couleur. Le 10 janvier 1945, il écrit à Jean Paulhan : « Je me suis mis à faire de grands dessins en couleurs. J'en ai envoyé deux à Jean Dubuffet qui m'avait demandé de les faire photographier et j'en ai achevé plusieurs autres. Ce sont des dessins écrits, avec des phrases qui s'encartent dans les formes afin de les précipiter. Je crois de ce côté être parvenu à quel chose de spécial, comme dans les livres et au théâtre. »

Mais lorsqu'il revient à Paris, « après neuf années d'internement qui sont autant d'années d'indicibles épreuves, de souffrance, d'isolement, d'incompréhension, d'ébranlements physiques et psychiques liés aux divers traitements psychiatriques infligés, Antonin Artaud, hormis les dessins qu'il réalise sur des cahiers en même temps que ses écrits, fait presque exclusivement des portraits. Il représente les amis qui l'entourent et ceux qu'il va rencontrer pendant les dernières années de sa vie. Il semble à ce moment-là que le visage humain devienne le centre à travers lequel va passer de façon démiurgique toute son énergie pour déchiffrer et révéler ce que l'être a imprimé de douleurs, de carcans, de destinée terrible touchant l'insondable profondeur de notre accès au monde » (Nicolas Cendo in Antonin Artaud, Œuvres sur papier (catalogue d'exposition), Musée Cantini, Marseille, 17 juin-17 septembre 1995, p. 161).   

Si la plupart de ces portraits a rejoint les collections publiques grâce au legs Paule Thévenin en 1993, quatre sont aujourd'hui conservés dans la collection Florence Loeb, ce qui la distingue très certainement comme le plus important ensemble de dessins d'Artaud en mains privées. Ces quatre dessins, en plus de Figures (lot 49), figuraient tous au catalogue de la première exposition de dessins d'Antonin Artaud, organisée par Pierre Loeb en 1947.

Selon Jacques Prevel, l'autoportrait du 17 décembre répondait aux clichés du reportage photographique de Denise Colomb, sœur de Pierre Loeb, sur Artaud (voir p. 55). Celui-ci avait jugé ces images de lui-même trop théâtrales. Artaud choisit alors l'angle le plus frontal pour se montrer tel qu'en lui-même : jamais une face n'aura été autant de face, saisie dans sa plus grande vulnérabilité, dans toute la gloire de son effroyable pauvreté. Artaud imprime à sa propre tête une violence qui n'a d'égale que celle infligée par son existence. Mais avec une douceur du trait inédite, par laquelle la mine de graphite habituellement sauvage des dessins d'Artaud atteint ici son plus haut degré de suavité.

 

« Dans l'extraordinaire Autoportrait du 17 décembre 1946, le regard est exacerbé par un déplacement curviligne à partir de l'intervalle des deux yeux, laissant la face se fondre en un suspens de lignes de fuite, pareille à une surface sur laquelle n'aurait prise que la profondeur sous-jacente. Les courbes inverses des traits marquant la chevelure tout autour du visage accentuent l'intériorité de celui-ci jusqu'à la tension extrême des yeux, dont on ne sait si l'espace qu'ils scrutent se situe au dehors ou en-dedans. Le cou à peine esquissé laisse néanmoins bien visible la place du larynx d'où émerge la pomme d'Adam, sources et réceptacle des vibrations de la voix et du cri.

C'est que pour Antonin Artaud le visage est cet espace de lucidité absolue où, comme sur une scène de théâtre, se joue, s'exacerbe le drame combien cruel d'une impossibilité qui demeure notre lot, celle de se retrouver retranchés, de se situer en ce vide qui nous sépare de la réalité, tandis que chargés de chair et de mort, nous ne parvenons pas vraiment à naître » (Nicolas Cendo, Ibid., p 161).

 

 

Dans la représentation des traits du visage, Artaud cherche à saisir le sens d'un destin individuel, l'histoire qui le façonne, le temps qui le ruine. Or, le visage humain n'a pas encore trouvé sa véritable forme et le peintre véritable doit lui trouver ce qui lui manque, sa face. C'est ainsi que le visage parti à la conquête de lui-même, pourra enfin commencer « à dire ce qu'il est et ce qu'il sait » : ici, c'est avec la bouche restée close, comme fondue par l'épreuve des électrochocs, qu'Artaud le Momô commence à raconter sa véritable histoire.

 

« Depuis mille et mille ans que le visage humain parle et respire
on a encore l'impression qu'il n'a pas encore commencé à dire ce qu'il est et ce qu'il sait ;
Et je ne connais pas un peintre dans l'histoire de l'art, d'Holbein à Ingres, qui, ce visage d'homme, soit parvenu à le faire parler. Les portraits d'Holbein ou d'Ingres sont des murs épais, qui n'expliquent rien de l'antique architecture mortelle qui s'arc-boute sous les arcs de voûte des paupières, ou s'encastre dans le tunnel cylindrique des deux cavités murales des oreilles ». (Antonin Artaud, Le Visage humain)

 

Seul Van Gogh, aux yeux d'Artaud, a su « faire parler » le visage, surtout le sien. C'est en compagnie de Pierre Loeb et Florence Loeb qu'Artaud visitera la grande exposition Van Gogh au musée de l'Orangerie en janvier 1947, un mois après la date de notre autoportrait. Le choc produit sur Artaud par sa découverte des peintures du « suicidé de la société » aura valeur d'un tremblement de terre, lui inspira certaines de ses pages les plus célèbres, ainsi qu'un vibrant hommage dans le texte, « Le Visage Humain » qu'il donna pour la plaquette de son exposition à la Galerie Pierre, en juillet 1947 :

« Le seul Van Gogh a su tirer d'une tête humaine un portrait qui soit la fusée explosive du battement d'un cœur éclaté,
Le sien.
La tête de Van Gogh au chapeau mou rend nulles et non avenues toutes les tentatives de peintures abstraites qui pourront être faites depuis lui, jusqu'à la fin des éternités (...) 
C'est pourquoi, dans les portraits que j'ai dessinés,
j'ai évité avant tout d'oublier le nez, la bouche, les oreilles ou les cheveux, mais j'ai cherché à faire dire au visage qui me parlait,
le secret
d'une vieille histoire qui a passé comme morte dans les têtes d'Ingres et d'Holbein (...) ». (Antonin Artaud, Ibid.)

 

Van Gogh est bien le peintre qui, dans son autoportrait, a su signifier son mal et l'analyser, figure exemplaire d'un philosophe qui n'existe pas encore :
« l'œil de van Gogh est d'un grand génie, mais à la façon dont je me vois me disséquer moi-même du fond de la toile où il a surgi, ce n'est plus le génie d'un peintre que je sens en ce moment vivre en lui, mais celui d'un certain philosophe par moi jamais rencontré dans la vie (...)

Je suis comme ce pauvre Van Gogh, je ne pense plus, mais je dirige chaque jour de plus près de formidables ébullitions internes et il ferait beau voir qu'une médecine quelconque vienne me reprocher de me fatiguer. » (Antonin Artaud, Van Gogh le suicidé de la société)

 

L'exercice de l'autoportrait coutait physiquement beaucoup à Artaud. Le docteur Jean Dequeker, l'interne qui le soigna à Rodez, décrira ainsi l'état dans lequel Artaud avait achevé son premier grand autoportrait, daté du 11 mai 1946 :
« Il travaillait avec rage, cassait crayons sur crayons, souffrait les affres internes de son propre exorcisme. Au milieu des cris et des poèmes les plus enfiévrés qui soient sortis de sa rate de supplicié, il frappait et incantait un peuple de larves rebelles, lorsque tout à coup, saisissant la réalité, son visage apparut.
C'était l'horrible lucidité de la création d'Artaud par lui-même. L'horrible masque de tous les horizons asservis (...) Et quand le visage fut devenu identité symbolique de son visage, et quand sa noire matière fut étalée devant lui comme une fascination, se réalisa le destin tragique de l'acteur dont il est dit dans Le Théâtre et son double qu'une fois lancé dans sa fureur, il lui faut infiniment plus de vertu pour s'empêcher de commettre un crime qu'il ne faut de courage à l'assassin pour exécuter le sien. De la rage créatrice avec laquelle il a fait sauter tous les verrous de la réalité et tous les loquets du surréel, je l'ai vu crever aveuglément les yeux de son image.
Car c'était ça pour lui être visionnaire : regarder avec le noir des yeux la réalité de l'autre côté des choses. » (Revue La Tour de feu, n° 63-64, décembre 1959).       

L'autoportrait suivant, celui de décembre 1946, a bien changé la donne. Artaud a désormais traversé le miroir : c'est lui qui regarde avec l'autre côté des yeux la réalité de notre côté des choses. 

Son visage n'a jamais brûlé d'une telle force insurrectionnelle mais il touche enfin à l'équilibre miraculeux des paysages de Van Gogh, cette alliance de force barbare et d'infinie délicatesse qui écartèle ses toiles et fait vivre ses paysages « tourbillants et pacifiques, convulsés et pacifiés ».