PF1216

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Lot 17
  • 17

Henri Matisse

Estimate
700,000 - 1,000,000 EUR
bidding is closed

Description

  • Henri Matisse
  • Thèmes et variations (E2, E3, E4)
  • signé Henri Matisse, daté 41 et numéroté E2 (en bas à gauche)
    signé Henri Matisse, daté 10/41 et numéroté E3 (en bas à gauche)
    signé Henri Matisse, daté 41 et numéroté E4 (en bas à droite)
  • mine de plomb sur papier
  • (chaque feuille) 52,7 x 40,6 cm ; 20 3/4 x 16 in.

Provenance

Suzanne Schiff-Wertheimer, Paris (donné par Matisse au début des années 1950)
Par descendance aux propriétaires actuels

Literature

Henri Matisse, Dessins. Thèmes et Variations (avec une préface de Louis Aragon), Editions Fabiani, Paris, 1943, les variations E2, E3 & E4 reproduites
Louis Aragon, Henri Matisse, Roman, Paris, Gallimard, 1971, les variations E2, E3 & E4 reproduites p. 138
Isabelle Monod-Fontaine, Anne Baldassari & Claude Laugier (ed.), Matisse (catalogue d'exposition), Paris, Musée national d'art moderne, Centre Georges Pompidou, 1989, les variations E2, E3 & E4 reproduites Fig. b, p. 258
Lydia Delectorskaya, Henri Matisse, Contre vents et marées, peinture et livres illustrés de 1939 à 1943, Paris, 1996, les variations E3 & E4 reproduites au sein d'une photographie p. 281

Catalogue Note

signed 'Henri Matisse', dated '41' and numbered 'E2' (lower left) ; signed 'Henri Matisse', dated '10/41' and numbered 'E3' (lower left) ; signed 'Henri Matisse', dated '41' and numbered 'E4' (lower right), pencil on paper. Executed in 1941.


"J’ai le sentiment que tous ces dessins résultent d’une fusion de mes expériences, de mes travaux, de mon besoin de connaissance. Ils sont comme le résultat d’un prodigieux  acquis qui se forme inconsciemment en moi. Je les sens jaillir de mon être intérieur comme un grand éclat de rire."
Notes de Matisse sur les dessins de Thèmes et Variations à l’intention de Gaston Diehl, in. Comoedia, 12 juin 1943


"Quand j’exécute mes dessins Variations le chemin que fait mon crayon sur la feuille de papier a, en partie, quelque  chose d’analogue au geste d’un homme qui chercherait, à tâtons, son chemin dans l’obscurité. Je veux dire que ma route n’a rien de prévu : je suis conduit, je ne conduis pas. Je vais d’un point de l’objet de mon modèle à un autre point que je vois toujours uniquement seul, indépendamment des autres points vers lequel se dirigera par la suite ma plume. N’est-ce pas que je suis seulement dirigé par un élan intérieur que je traduis au fur et à mesure de sa formation plutôt que par l’extérieur que mes yeux fixent et qui n’a pourtant pas plus d’importance pour moi à ce moment précis qu’un faible lueur dans la nuit vers laquelle je dois me diriger d’abord – pour, une fois atteinte, percevoir une autre lueur vers laquelle je marcherai, en inventant toujours mon chemin pour y arriver. Chemin si intéressant, n’est-il pas le plus intéressant de l’action ?"
Notes de Matisse sur les dessins de Thèmes et Variations rédigées en 1942 à l’intention de Louis Aragon pour sa préface in. Henri Matisse, Ecrits et Propos sur l’art, présentés par Dominique Fourcade, Paris, 1972, p. 164


"Chaque dessin est comme une phrase, un écrivain ne laisserait pas, ne conserverait pas une phrase inachevée. Il faut que la phrase boucle la boucle. Chaque dessin en ce sens est parfaitement achevé. Un poème si vous préférez."

Louis Aragon 'Henri Matisse en France' in. Henri Matisse, Dessins, Thèmes et variations, Éditions Fabiani, Paris, 1943, p. 11


En 1941, encore très affaibli après une grave opération, Henri Matisse entreprend une série de dessins à la plume, au crayon et au fusain aujourd’hui connus sous le titre de Thèmes et Variations. Deux années durant, Matisse dessine en abondance et ce regain créatif, qu’il qualifie de "floraison", s’annonce comme un retour définitif à la vie. Réalisé par Matisse à Cimiez (Nice) dans son appartement-atelier de l’Hôtel Regina en 1941-42, Thèmes et Variations regroupe cent cinquante-huit dessins, distribués en dix-sept "suites" ou "séries" identifiées par des lettres de A à P. Ces magnifiques dessins, au tracé à la fois expressif et novateur, sont le fruit d’une méthode que l’artiste appelle le "libre jaillissement". Matisse entend démontrer que l’apparente facilité de ses dessins n’existe pas et que seul un long processus d’intériorisation permet la réalisation de ses "improvisations instantanées".

Ce remarquable ensemble de trois variations successives d’une même série (la série E), exceptionnellement préservées en triptyque sans jamais avoir été dissociées, illustre à merveille le  processus de création de Matisse. Exemplaire de ce que l’artiste appelait "la cinématographie de sa sensibilité", la série E rassemble treize feuilles dont un fusain daté du 17 octobre 1941 (E1). Deux œuvres de cette série qui compte parmi les plus appréciées de Thèmes et Variations sont aujourd'hui conservées dans des collections muséales de renommée internationale : la Variation E10 appartient au Centre Georges Pompidou tandis que la Variation E7 est un des joyaux de la National Gallery of Australia. Matisse y dévoile une jeune femme, posant
dans l’univers intimiste de l’atelier du Régina. Il y associe librement une plante verte et laisse, au gré de son inspiration, glisser le bracelet le long du bras ou se recroqueviller le corps dans le fauteuil. A l’instar des autres séries, Matisse analyse les caractéristiques du modèle au fusain au cours d’une ou plusieurs séances (E1) puis, quand il sent le moment venu, il bascule dans la "variation" (E2-E13) à la plume ou au crayon, en prise directe avec l’inconscient, guidé par la présence du modèle mais détaché de son observation. "Mon étude faite, ou plutôt mon point de départ établi [le fusain], [confie Matisse à Francis Carco à propos de ces dessins], je laisse courir ma plume au gré de son caprice. Constatez : il y a là toutes les étapes qui, de la forme au rythme, me permettent d’assister à mes propres réactions. Cela m’amuse, j’ignore où je vais. Je m’en remets à mon inconscient et la preuve en est si flagrante que, si l’on me dérange pendant l’opération, il ne m’est plus possible de retrouver le fil" (Francis Carco, L’Ami des peintres, Paris, 1953 ; cité in. Henri Matisse, Ecrits et Propos sur l’art, présentés par Dominique Fourcade, Paris, 1972, p. 165).

A travers cette quantité de feuilles, l’artiste renoue avec sa vigueur et élabore une méthode qu’il juge assez définitive pour en faire un exposé de principe dans un recueil. L’artiste écrit dans ce sens à sa fille Marguerite : "depuis un an, j’ai fait un très important effort, un des plus importants de ma vie. J’ai mis au point mon dessin et j’ai fait un progrès surprenant comme aisance, sensibilité librement exprimée avec une grande variété de sensation et un minimum de moyens. C’est une des choses pour lesquelles j’ai voulu continuer la vie. J’ai fait une abondance de dessins tout à fait surprenante. Ils vont être réunis dans un livre de 25 x 35 cm environ, ils se composent de suites, dont le dessin initial pour chaque suite est un dessin d’étude au fusain, qui donne une suite de dessins à la plume ou au crayon qui sont comme les parfums qui sortiraient de ce premier dessin matrice" (Lettre de Matisse à Marguerite Duthuit, 7 avril 1942). Merveilleuses illustrations didactiques de cette expérience plastique historique dans l’œuvre de Matisse, ces trois rares variations ou "dessins inspirés" de la série E furent sélectionnées par l'artiste pour être reproduites dans un ouvrage de luxe Dessins. Thèmes et Variations, publié dès 1943 par l’éditeur Fabiani avec une préface (titrée "Matisse en France") d’Aragon, qu’une relation privilégiée unissait au peintre. Quelques décennies plus tard, en 1971, dans le respect de la volonté de Matisse, Aragon les choisit de nouveau pour illustrer son Matisse, Roman, aboutissement d'un projet, né trente ans plus tôt, de la rencontre entre l'écrivain et le peintre.

Cinématographie d’une suite de visions que [Matisse] fait constamment au cours d’un travail de fond", ces dessins, paraissent avoir constitué un véritable répertoire de formes que l’artiste se plaisait à accrocher, contempler, combiner différemment pour y puiser son inspiration. Les photographies de la chambre de Matisse prises par Maurice Bérard vers 1941-42 révèlent que le mur de gauche était entièrement tapissé de dessins alignés par séries. On y découvre un échiquier de feuilles blanches de même format, sillonnées par les lignes dansantes de l'encre de Chine ou du crayon, que le miroir répète. La pièce est si lumineuse qu'Aragon, qui rend visite au peintre cette année-là, l'appelle tout de suite "la chambre claire". Outre ces feuilles, un tabouret, un pupitre bas sur lequel repose un carton à dessins ainsi que la bergère Louis XV que le peintre destine aux modèles pour la séance de pose constituent le dispositif du travail d’expression qu’explorent les Thèmes et Variations.

Au début des années 1950, Matisse offrit cet ensemble exceptionnel de trois variations à Suzanne Schiff-Wertheimer, alors chef de service au Centre Hospitalier National d'Ophtalmologie des Quinze-Vingts, qui le soignait depuis plusieurs années. Les liens entre la famille Schiff-Wertheimer et Matisse étaient étroits et anciens. Suzanne Schiff-Wertheimer était l’épouse du Docteur Paul Schiff, psychiatre et psychanalyste, qui s’était lié avec Georges Duthuit dans les années 1910 et qui avait, par son intermédiaire, rencontré Matisse, avec lequel il avait ensuite entretenu des liens d’amitié. Elle était aussi la sœur du Professeur Pierre Wertheimer, l'un des trois chirurgiens qui sauvèrent Matisse de son cancer en 1941. Ces trois dessins ont, depuis, été conservés au sein de la famille. Exposées à l’abri de la lumière depuis leur acquisition, les feuilles sont restées intactes et ont su préserver cette "attendrissante blancheur du papier" que Matisse faisait remarquer à Aragon. Quant aux tracés au crayon, ils ont conservé toute leur fraîcheur et leur acuité d’origine.


In 1941, whilst still weak having recently undergone a serious operation, Henri Matisse began a series of ink, charcoal and pencil drawings that are now known under the title of Thèmes et Variations. Over the next two years, Matisse drew incessantly and this creative resurgence, which he described as a “blossoming”, promised a definitive return to life. Executed in Cimiez (Nice) in Matisse’s apartment-studio at Hôtel Régina in 1941-42, Thèmes et Variations is an ensemble of 158 drawings, distributed into seventeen ‘suites’ or ‘series’ identified by the letters A to P. These magnificent drawings, with their expressive and truly innovative lines, are the result of a method which the artist called “gushing forth” (libre jaillissement). By which, he meant to demonstrate the apparent simplicity of his drawings was deceptive and that these “spontaneous improvisations” were only possible after a long process of internalisation.

This remarkable ensemble of three successive ‘variations’ from the same series (Series E), exceptionally conserved in a triptych format and never separated, provides a fabulous insight into Matisse’s creative process. The perfect example of what the artist called “the cinematography of my sensibility”, series E is made up of thirteen works, including the initial charcoal drawing which dates from the 17th October 1941 (E1).Two works from this series, amongst the most admired of all the Thèmes et Variations drawings, are today conserved in the collections of internationally respected museums : variation E10 belongs to the Centre Georges Pompidou, and variation E7 is one of the crowning glories of the National Gallery of Australia. In this series, Matisse portrays a young woman, posing in the intimate surroundings of the Régina studio; allowing himself free reign to include a green plant, enfold the figure in an armchair or play around with the position of her bracelet. Just as in the other series, Matisse sets out to analyse the characteristics of his model in charcoal at first, over one or two sittings (E1), before, when the moment takes him, switching to the ‘variations’ (E2-E13) using ink or pencil, almost subconsciously, guided by the presence of the model but totally unhindered by pure observation. “Once my study is made, or rather, my point of departure established [the charcoal]”, Matisse confides to Francis Carco, “I let my pen flow as it desires. Consider: therein lie all the stages that, from the form to the rhythm, permit me to assist my own reactions. It amuses me, I do not know where I’m going. I turn myself over to my subconscious so totally that, if I am interrupted, I must abandon it for I cannot pick up from where I left off” (Francis Caro, L’Ami des peintres, Paris, 1953; quoted in Henri Matisse, Écrits et Propos sur l’art, presented by Dominique Fourcade, Paris, 1972, p. 165).

Through the execution of so many works on paper, Matisse discovered a renewed strength and elaborated a method which he felt confident enough to record in detail. He wrote to his daughter Marguerite: “for the last year I have been working tremendously hard, as hard as I ever have. I have perfected my drawing and I’ve progressed with surprising ease, freely expressing sensibility with a wide variety of feeling and a certain economy of means. It is one of the things for which I really wished to stay alive. I have created an abundance of drawings which are wholly surprising. They are going to be assembled in a book of about 25 by 35 cm in size, made up of suites, the first of each being a charcoal drawing which triggers a series of ink or pencil drawings which are like perfumes escaping from the initial drawing” (letter from Matisse to Marguerite Duthuit, 7th April 1942). Wonderfully didactic images that reflect this historic creative experience in the artist’s oeuvre, these three variations or ‘inspired drawings’ from series E were selected by the artist to illustrate the luxury book Dessins. Thèmes et Variations, originally published in 1943 by Fabiani with a preface entitled ‘Matisse en France’ by Louis Aragon, who knew both the artist and his oeuvre intimately. Several decades later, in 1971, in respect for Matisse’s preference, Aragon chose these works once more to illustrate his book Matisse, Roman; the culmination of a project, begun thirty years previously, that sought to document the fertile exchanges that took place between the artist and the writer.

“A cinematographic record of the suite of visions that [Matisse] experiences during intense periods of work”, these drawings constitute a veritable repertoire of the forms that caught the artist’s eye, his contemplations, combinations and inspirations. The photographs of Matisse’s room taken by Maurice Bérard circa 1941-42 reveal that the left wall was entirely covered with drawings, lined up by series. We can make out a chequered patchwork of white sheets of paper, each exactly the same format and adorned with dancing lines in ink and pencil, then repeated in the mirror. Other than these sheets, only a stall, a low desk upon which a sketchbook rests, and a single Louis XV wing chair that the painter offered his models during posing sessions, make up the working conditions which gave birth to Thèmes et Variations.

In the early 1950s, Matisse gave this exceptional ensemble of three variations to Suzanne Schiff-Wertheimer, then chef de service at the Centre Hospitalier National d’Ophtamologie des Quinze-Vingts, who had looked after him for many years. The links between the Schiff-Wertheimer family and Matisse were close and long-lived. Suzanne Schiff-Wertheimer was the wife of Dr. Paul Schiff, psychiatrist and psychoanalyst, who had become friends with Georges Duthuit during the 1910s, who had, in turn, introduced him to Matisse, with whom he would also become friends. Suzanne was also the sister of Professor Pierre Wertheimer, one of the three surgeons that saved Matisse from cancer in 1941. These three drawings have remained within the family ever since. Shielded from the damaging effects of light ever since their acquisition, they have remained intact, preserving the “tender purity of paper” about which Matisse alludes to Aragon. The pencil lines themselves have retained all their original freshness and intensity.

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