PF1216

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Lot 13
  • 13

Matta

Estimate
800,000 - 1,200,000 EUR
Sold
936,750 EUR
bidding is closed

Description

  • Matta
  • Morphologie psychologique de l'attente
  • signé Matta (en bas à gauche)
  • huile sur toile
  • 71 x 91 cm
  • 28 x 35 7/8 in.

Provenance

Collection Gordon Onslow-Ford
Paul Kantor Gallery, Beverly Hills
Donn Shapiro, Chicago
Richard Gray Gallery, Chicago & New York
Vente : Sotheby's, New York, 19 novembre 2003, lot 10
Collection particulière, New York
Acquis auprès du précédent par le propriétaire actuel

Exhibited

Chicago, Museum of Contemporary Art, In the Mind's Eye : Dada and Surrealism in Chicago Collections, 1985, n.n.
Los Angeles, Museum of Contemporary Art ; Miami, Miami Art Museum ; Chicago, Museum of Contemporary Art, Matta in America : Paintings and Drawings of the 1940s, 2001-02, n.n. (titré Psychological Morphology)

Catalogue Note

signed 'Matta' (lower left), oil on canvas. Painted in 1938.


"Un de nos plus jeunes amis, Matta Echauren, est dès maintenant à la tête d’une production picturale éclatante. Chez lui […] rien de dirigé, rien qui ne résulte de la volonté d’approfondir la faculté de divination par les moyens de la couleur, faculté dont il est doué à un point exceptionnel. Chacun des tableaux peints par Matta depuis un an est une fête où se jouent toutes les chances, une perle qui fait boule de neige en s’incorporant toutes les lueurs à la fois physiques et mentales."
(André Breton, Minotaure, no. 12-13, 1939)


C’est en 1938 que Matta invente le concept de "morphologie psychologique". Le jeune artiste est alors installé depuis quatre ans à Paris, travaillant un temps dans l’atelier de Le Corbusier. C’est à l’occasion de sa participation à la réalisation du Pavillon de la République Espagnole pour l’Exposition Universelle de 1937 qu’il fait la connaissance de Picasso et de Francès. Par l’intermédiaire de ce dernier, il rencontre Salvador Dalí puis André Breton, qui l’intègre au groupe surréaliste.

Au même moment, il se lie d’amitié avec le peintre britannique Gordon Onslow-Ford qui devient l’un de ses plus fervents admirateurs et, alors que Matta s’était jusque-là limité à l’art du dessin, il lui permet de s’essayer à la peinture à l’huile lors d’un séjour chez lui en Suisse à l’été 1938. Onslow-Ford relate cet évènement en ces termes : " […] il a déposé des petits tas de jaune, de rouge, de vert et de bleu sur le bord d’un couteau à palette. Puis sans hésitation, il a fait un geste rapide sur la toile blanche et, comme il ne voulait pas utiliser les pinceaux propres, il a travaillé la peinture avec les doigts, un doigt pour le jaune, un autre pour le rouge, etc. C’est ainsi qu’il a étalé la peinture et mélangé les couleurs sur la toile. Cette technique est restée à la base de ses peintures à l’huile pendant des années, même s’il a utilisé des pinceaux à la place des doigts. Cette première action de Matta avec la peinture à l’huile s’est répercutée jusqu’à New York dans les années quarante. " (G. Onslow-Ford, "Notes sur Matta et la peinture (1937-1941)", Matta, catalogue d’exposition, Paris, Musée national d’art moderne, 1985).

Morphologie psychologique de l’attente est donc l’une des premières œuvres sur toile peintes par Matta, quelques mois à peine après sa découverte de la peinture. Artiste autodidacte, sans formation académique, il possède une intuition de la matière et de la couleur ainsi qu’un sens affirmé de la structure qui stupéfient ses contemporains. Dès ses premières œuvres de 1938, il crée ainsi un univers de lignes, de formes et de couleurs où l’environnement est transformé pour être sublimé, appliquant les couleurs directement sur la toile, sans réflexion ni travaux préalables, fidèle en cela aux principes de l’automatisme surréaliste.

La notion de "morphologie psychologique", dont le présent tableau est l’une des plus remarquables illustrations, est au cœur de l’art de Matta. Ce dernier emploie ce terme pour la première fois à l’automne 1938 alors qu’il est au café Les Deux Magots en compagnie d’André Breton qui lui demande de mettre par écrit sa théorie. C’est ce que Matta fera peu de temps après dans son texte "Morphologie psychologique" (1938) dans lequel il affirme notamment que "dans le domaine de la conscience, une morphologie psychologique serait le graphique des idées" et qu’elle doit être conçue "avant que les images optiques nous donnent une forme des idées, si l’on veut rester dans le milieu de la transformation" (in G. Ferrari, Matta. Entretiens morphologiques – Notebook N° 1, 1936-1944, Londres, 1987).

En d’autres termes, selon Matta, l’œil ne percevrait qu’une fraction de la réalité. Par son art, Matta ne vise pas seulement à représenter ce que nous voyons. Au contraire, il aspire à dépeindre des paysages intérieurs, à "inventer des équivalences visuelles aux divers états de la conscience", c'est-à-dire à étendre le champ de la conscience au-delà des perceptions sensorielles. Ce n’est pas ce qui est qui l’intéresse, mais l’état de transformation, de perpétuel changement, le moment où un objet passe de son apparence primordiale à sa forme définitive. En une seule image, il veut capturer la conception, la naissance, la vie et la mort d’un être, rendre visibles à la fois le microcosme et le macrocosme. Ce faisant, Matta apparaît comme l’un des tout premiers artistes à s’aventurer au-delà du domaine des rêves. Ainsi que le résume Gordon Onslow-Ford (op. cit.), "nous avons entrepris de trouver le moyen de voir à travers une montagne, de pouvoir nous étirer jusqu’à l’horizon, nous enfoncer dans la terre, toucher le ciel, de voir des êtres de la naissance à la mort sous une seule et unique forme, de découvrir les relations invisibles entre une chose et une autre, de donner forme à la cause et l’effet d’un phénomène, de traverser les surfaces pour pénétrer dans le monde diaphane de l’amour". Entre l’automne 1938 et la fin de l’année 1939, Matta va réaliser huit de ces Morphologies, toutes aspirant à révéler ce qui se situe au-delà des rêves et que l’œil humain n’est pas capable de voir.

Cette quête se nourrit de nombreuses influences, scientifiques et artistiques. Matta est notamment fasciné par les récentes évolutions de la science et des mathématiques, en particulier par le concept d’espace-temps d’Albert Einstein et par les écrits de Peter D. Ouspensky (auteur du Tertium Organum) qui mettent en évidence les limites de la perception visuelle et les insuffisances de la géométrie tridimensionnelle. Il s’intéresse également beaucoup au développement de la psychanalyse, dont certains des concepts inspirent son iconographie.

D'un point de vue plastique, les premiers tableaux de Matta sont fortement marqués par sa fréquentation des autres artistes du groupe surréaliste, notamment Dalí, Duchamp et surtout Tanguy dont il admirait infiniment le travail. Dans Morphologie psychologique de l’attente, les formes organiques peintes par le jeune peintre, le chromatisme employé, de même que la présence de nuées colorées et de soleils noirs, doivent ainsi beaucoup aux innovations plastiques de son aîné. Mais Matta va déjà plus loin que son mentor, inscrivant ses œuvres dans une conception cosmique inédite. Les différentes couches de peinture créent ici une perspective atmosphérique et un illusionnisme spatial entrecoupés de lignes de fuite divergentes et d’obstacles énigmatiques, suggérant à la fois l’immensité du cosmos et les recoins obscurs du psychisme. Les formes émergent de la toile pour sembler ensuite se dissoudre entre l’obscurité et la lumière, métaphore de la multiplicité des espaces-temps qui lui sont chers. Dès ses premières œuvres, Matta crée un système de représentation complètement nouveau et très personnel, semblant plonger dans les tréfonds de l’inconscient comme aucun de ses contemporains.

Morphologie psychologique de l’attente porte déjà en germe toutes les innovations plastiques qui conduiront Matta, quelques années plus tard aux Etats-Unis, à devenir le chantre de la peinture gestuelle et automatique, influençant toute une nouvelle génération d’artistes, parmi lesquels Robert Motherwell, Jackson Pollock et Arshile Gorky. Cette œuvre, poétique et visionnaire, apparaît ainsi bien comme l’une de ces "peintures pionnières" tant vantées par Gordon Onslow-Ford, qui en fut le premier propriétaire (op. cit.) : "Les peintures de Matta […] sont des expressions directes de l’esprit sur la toile. Ce sont des œuvres de pur génie, où n’entre aucun désir personnel, aucune pensée critique. Ceux qui découvriront ce monde en observant les peintures de Matta […] verront leur vie enrichie, comme la mienne l’a été, d’une allégresse permanente. L’art moderne, au sens où il est une manifestation d’une conscience plus profonde du ciel, de la terre et de l’homme, en est encore à ses débuts, et s’achemine vers une nouvelle façon de VOIR VIVRE. Ces peintures pionnières de Matta ont ouvert la voie". 

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