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Chateaubriand, François-René de
Description
- Chateaubriand, François-René de
- 28 lettres autographes, certaines signées, à Delphine de Custine (4 lettres), Joubert (13 lettres), Sophie Gay (6 lettres) et d'autres correspondants.Entre 1803 et 1846.
reliure signée de huser. Maroquin rouge, encadrement de filets dorés, dos orné à la grotesque, dentelle intérieure, doublure et gardes de moire rouge, tranches dorées, étui.
Provenance
Catalogue Note
- 6 lettres autographes à sa maîtresse, Delphine de Custine (juillet-novembre 1804, 12 pp. dont 10 in-4, avec nom et adresse de la destinataire, cachets de cire ; Delphine de Custine a inscrit en haut de chaque lettre le nom de l'expéditeur). Les deux premières sont signées du « V » qui sert de paraphe à l'auteur :
- 16 juillet : « Je ne sais si vous ne finirez pas par avoir raison, si tous vos noirs pressentiments ne s'accompliront point. Mais je sais que j'ai hésité à vous écrire, n'ayant que des choses fort tristes à vous apprendre. Premièrement, les embarras de ma position augmentent tous les jours et je vois que je serai forcé tôt ou tard à me retirer hors de France ou en province ; je vous épargne les détails. Mais cela ne serait rien si je n'avais pas à me plaindre de vous. Je ne m'expliquerai point non plus ; mais quoique je ne croye pas tout ce qu'on m'a dit, et surtout la manière dont on me l'a dit, il est certain toutefois que vous avez parlé d'un service que je vous priais de me rendre lorsque j'étais à Rome, et que vous ne m'avez pas rendu. Ces choses là tiennent à l'honneur, et je vous avoue qu'ayant déjà le tort du refus, je n'aurais jamais pensé que vous eussiez voulu prendre encore sur vous le plus grand tort de la révélation. Que voulez-vous ? On est indiscret sans le vouloir, et souvent on fait un mal [surchargeant le mot : «tort »] irréparable aux gens que l'on aime le mieux. Quant à moi, madame, je ne vous en demeure pas moins attaché. Vous m'avez comblé d'amitiés, et de marques d'intérêt et d'estime ; je parlerai éternellement de vous avez les sentiments de respect et de dévouement que je professe pour vous. Vous avez voulu rendre service à mon ami, et vous le pouvez plus que jamais, puisque Fouché est ministre. Je connais votre générosité et l'éloignement que vous pourrez ressentir pour moi ne retombera pas sur un malheureux injustement persécuté. Ainsi, Madame, le ciel se joue de nos projets et de nos espérances. Bien fou qui croit aux sentiments qui paraissent les plus fermes et les plus durables. J'ai été tellement le jouet des hommes et des prétendus amis que j'y renonce. Je ne me croirai pas comme Rousseau haï du genre humain. J'ai trop de simplicité et d'ouverture de cœur, pour n'être pas la dupe de quiconque voudra me tromper. Cette lettre très inattendue, vous fera sans doute de la peine. En voila une autre sur ma table que je ne vous envoie pas, et que je vous avais écrite il y a environ 7 ou 8 heures. J'ignorais alors ce que je viens d'apprendre, et le ton de cette lettre était bien différent du ton de celle-ci. Je vous répète que je ne crois pas un mot des détails honteux qu'on m'a communiqués, mais il reste un fait : on sait le service que je vous ai demandé, et comment peut-on savoir ce qui était sous le sceau du secret, dans une de mes lettres, si vous ne l'aviez pas dit vous-même ? Adieu »
4 thermidor / 23 juillet. Il revient sur ce secret trahi. « Il ne s'agit pas de comparaison car je ne vous compare à personne et je ne vous préfère personne. Mais vous vous trompez, si vous croyez que je tiens ce que je vous ai dit de celle que vous soupçonnez ; et c'est là le grand mal. Si je le tenois d'elle, je pourrois croire que la chose n'est pas encore publique ; or ce sont des gens qui vous sont étrangers qui m'ont averti des bruits qui couroient. Il me seroit encore fort égal, et je ne m'en cacherois pas, qu'on dit que je vous ai demandé un service. Mais ce sont les circonstances qu'on ajoute à cela qui sont si odieuses, que je ne voudrois pas même les écrire et que mon cœur se soulève en y pensant. Vous vous êtes très fort trompée, si vous avez cru que Mme... m'ait jamais rendu des services du genre de ceux dont il s'agit ; c'est moi au contraire qui ait eu le bonheur de lui en rendre. J'ai toujours cru au reste que vous aviez eu tort de me refuser. Dans votre position, rien n'était plus aisé que de vous procurer le peu de chose que je vous demandais ; j'ai vingt amis pauvres qui m'eussent obligé [poste pour poste]. Je vous avais donné la préférence. Si jamais vous avez besoin de mes faibles ressources, adressez-vous à moi et vous verrez si mon indigence me servira d'excuse. Mais laissons tout cela. Vous savez si jusqu'à présent, j'avois gardé le silence et si, bien que blessé au fond du cœur, je vous en avois laissé apercevoir la moindre chose : tout était loin de ma pensée, tout ce qui auroit pu vous causer un moment de peine ou d'embarras. C'est la première et la dernière fois que je vous parlerai de ces choses-là. Je n'en dirai pas un mot à la personne, soit que cela vienne d'elle ou non. Le moyen de faire vivre une pareille affaire est d'y attacher de l'importance, et de faire du bruit ; cela mourra de soi-même comme tout meurt dans le monde. Les calomnies sont devenues pour moi des choses toutes simples ; on m'y a si fort accoutumé que je trouverais presque étrange qu'il n'y en eût pas toujours quelques unes de répandues sur mon compte. C'est à vous maintenant à juger si cela doit nous éloigner l'un de l'autre. Pour blessé, je l'ai été profondément ; mais mon attachement pour vous est à toute épreuve ; il survivra même à l'absence, si nous ne devons plus nous voir. Je vous recommande mon ami. Paris 4 thermidor / 23 juillet »
o [D'une autre main : Vte de Chateaubriand, 9 9bre [1804]] : « Je suis certainement désolé d'avoir manqué Chênedollé, et je ferois tout ce qu'il est possible de faire, pour passer quelques jours avec lui ; mais aussi vous me persécutez trop. Puis-je faire plus que je n'ai fait ? J'ai été deux fois vous voir, contre tout sens commun, contre toute raison ; j'ai resté avec vous aussi longtemps et plus longtemps que je ne le pouvois ; je vous assure que je suis fâché de vos plaintes très injustes. Je ne sais plus comment faire pour vous être agréable en quelque chose. Tâchez de voir que vous n'avez pas la raison de votre côté, et sachez moi un peu de bien de mes voyages que, je vous le proteste, je n'aurais faits pour d'autres que vous. Mais parlons de choses plus agréables. Dites à Chênedollé que je l'attends cet hyver, au mois de janvier ; qu'il faut absolument qu'il vienne passer quelque temps chez moi, à Paris ; qu'il faut que nous nous retrouvions encore au moins quelques momens ensemble. Ah ! bon dieu, quand serons nous maîtres de ne nous pas quitter un instant ! Vous, éternelle grondeuse, quand revenez-vous à Paris ? Quand quittez-vous votre château ? Je parie que vous me ferez encore la mine. Mais je vous déclare que si vous recevez avec une mine renfrognée, vous ne [me] verrez qu'une fois, car je suis enfin lassé de vos perpétuelles injustices. Allons, la paix. Arrivez, réprouvez vos torts, confessez vos pêchés, je vous reçois en miséricorde, mais que le pardon soit sincère. Un million de bonheurs, de joies, de souvenirs. Amitiés à mes amis, même à mon ennemie Mme de [Cauvigny ?]. Embrassez Chênedollé trois fois pour moi, mais pourtant en mon intention. N'oubliez mon proscrit. A vous, en vous et pour la vie ; Villeneuve sur Yonne, 9 novembre 1804. » [La fin de la lettre n'est pas parfaitement limpide].
Cette lettre a été ajoutée tardivement avec un scotch : il faut la faire restaurer et fixer mieux.
[D'une autre main : Vte de Chateaubriand, 23 9bre [1804]]. 2 frimaire / 23 novembre : « Depuis ma dernière lettre, j'ai éprouvé un des plus grandes peines, que je puisse encore ressentir dans la vie. J'ai perdu ma sœur, que j'aimais plus que moi-même et qui me laisse d'éternels regrets. Cette solitude qui se fait tous les jours autour de moi m'effraye, et je ne sais qui comblera jamais le vuide [sic] de mes jours. Je suis sans avenir et bientôt même je vais être obligé de me retirer dans quelque loin du monde (sic) car ma fortune ne me permettra plus de vivre à Paris et je ne prévois pas comment jamais je deviendrai plus heureux sous ce rapport. Que deviendrai-je ? je n'en sais rien. Il ne me reste plus qu'à désirer le bonheur de ceux que j'aime. Tâchez donc d'être heureuse, tâchez de délivrer mon ami. Pensez à moi. Aimez-moi un peu si vous pouvez. J'ai tant rêvé de bonheur et je me suis si souvent trompé dans mes songes que je commence à prendre votre rôle, et être tout à fait sans espoir. Mille tendresses. Quand serez-vous à Paris ? »
- 2 lettres autographes à l'abbé Pierre-Étienne de Bonnevie, grand vicaire du cardinal Fesch, ambassadeur de France à Rome. (5 pp. et une page in-4). On y découvre un Chateaubriand plus détendu et même naturel.
Paris, 12 mai 1804. Je veux enfin, mon cher ami, acquitter une dette qui me pèse sur la conscience, et causer longuement avec vous. Vous savez sans doute que je ne suis plus rien, et que j'ai donné ma démission. Depuis ce moment j'ai recouvré toute ma gaieté avec mon loisir. Quant à la fortune, je m'abandonne à la Providence. Je vais passer l'été à la campagne chez des amis. Je suis en ce moment chez notre ami commun, qui me charge de vous dire mille choses. Il veut que que je vous demande si vous avez reçu une histoire de l'Italie en 9 vol. pour M. d'Agincourt. Il a fait mettre à la poste un exemplaire de l'Énéide de l'abbé de Lille comme il vous l'avoit promis. Vous serez fort mécontent de la traduction, elle est pitoyable, à quelques morceaux près. Si vous nous entendiez parler de vous en nous promenant dans les champs, vous seriez content de nous. Nous disons : que fait l'abbé à présent ? Il prend du tabac ; il donne son audience ; il pense à nous ; il parle de nous ; il maudit les domestiques &c. Nous espérons vous voir dans le pays. Fontanes s'occupe fort de vous, et je ne le laisse pas reposer. Depuis qu'il n'a plus rien à demander pour lui, il peut s'occuper un peu plus efficacement de mes amis. Je vais écrire par le même courrier à tous nos amis. J'espère que Marin s'occupe toujours du monument. Je vais lui faire passer le reste des fonds. J'ai payé mes dettes à MM. Torlonia et Cavaggi chez M. Récamier. Je vous dois aussi le prix de la [pelisse ?]. Vous serez payé ; plus je suis pauvre, et plus je veux être exact et ponctuel dans mes obligations. Voici une lettre de change à vue de 600 fr. sur M. Torlonia pour [Langlier ?]. Je n'ai pu me la procurer plutôt [sic] parce que je la voulois sans escompte. Langlier n'aura pas un sou d'intérêt à payer. Cela est convenu entre M. Récamier et moi. Accusez moi, mon cher ami, réception de cette lettre, rue de Miromesnil, n° 1119 fB St Honoré. Dites mille choses de ma part à l'abbé Lacote, à M. l'auditeur de Rote et à toutes les personnes qui s'intéressent à moi. Je compte toujours voyager cet hyver. Je veux voir la Grêce et je passerai par Rome. Vous jugez avec quel plaisir je vous embrasserai. Regardez moi comme votre meilleur ami et l'homme qui vous est le plus attaché. [signature] Mes respects à Mde Bonaparte. Que fait l'évêque de Châlons ? Je n'ai pu répondre aux lettres qu'il m'a écrites. Dites lui un million de choses de ma part. Vous voyez que nous manquons de papier et que je vous écris sur le premier brimborion. [Après une seconde signature :] Auguste et Mde St Germain qui sont à mon service vous offrent leurs [petit manque de papier]. Ma fortune littéraire va toujours à merveille ».
- 13 lettres autographes à Joseph Joubert, sur son voyage à Jérusalem, en Grèce et en Égypte (9 mars 1804 – 11 mai 1807, 23 pp. in-4 et 8 pp. in-8, un découpe pratiquée par le destinataire sur un feuillet). La première, la sixième et la septième portent un paraphe rapide :
« Paris Vendredi 18 ventôse. [9 mars 1804]. Je ne vous écris pas, parce que je ne puis vous écrire à mon aise, et avec vous, si je n'ouvre tout mon cœur, j'aime mieux me taire ; d'ailleurs je vois vos frères souvent, et ils se chargent de vous instruire de tout. Ma visite au 1er Consul, manquée deux fois, et qui n'est pas encore faite, est le seul motif qui me retient ici. Je voulais partir lundi et c'est impossible. Je me rappelle très bien que vous restez jusqu'à Pâques à Villeneuve avec assez de plaisir et cela me tranquilise. Je n'ose plus vous dire le jour où je compte vous embrasser. La note n'est point de Michaud. Je vous dirai de qui elle est. C'est une chose charmante. Je suis arrivé comme une tempête ; j'ai grondé tous mes amis. Ils prétendent que je suis fou, et moi je soutiens toujours qu'ils ont tort. Quelle joie de vous revoir ! de revoir Mde Joubert qui est devenue l'héritière de toute l'amitié que je donnais à notre amie. Il n'y a plus que vous deux dans le monde qui m'entendiez : celle qui entendait tout n'est plus. J'aime tendrement B. et plus que jamais. Bonjour, mille fois bonjour. Conservez-moi toute votre tendresse. Mes compliments à M. l'abbé, à Mme [Piat ?] et aux vénérables [Müettes ?] »
Évreux, 18 août 1805 : «Je crains bien malgré ma diligence de ne plus vous retrouver à Paris. Je cours les chemins et je me hâte. J'ai vu une vieille femme du temps de Mde de Sévigné, un vieux château qui ressemble aux rochers, un bois qui m'a rappelé celui où j'ai été élevé, enfin j'ai été fort triste et j'ai senti que je ne me souciais plus de faire des récits à personne. Adieu mon cher ami, à Villeneuve. Vous êtes la seule personne au monde qui possédiez tout mon cœur, et je sens que je ne puis plus me passer de vous et de Mde Joubert, depuis que je n'ai plus notre amie. Bon jour encore une fois. Mille tendresses à votre femme. Mille souvenirs à vos frères. Prenez soin de ma pauvre femme. Je serai à Paris dans les derniers jours du mois (D'août). Évreux samedi 18 août »
Ce lundi 2 juin. Fougères. J'ai revu mes bruyères. Je ne suis qu'à 7 lieues du château de Combourg ou de Velleda. J'ai reconnu hier soir un couchant de soleil que j'avais vu dans mon enfance, voilà tous les lieux qui ont nourri les sentiments que j'ai au fond du cœur, et qui ont donné à mon talent son caractère. J'entends autour de moi l'accent breton des servantes et des paysans. Je songe à ma pauvre Lucille, à mon père, à ma mère. J'ai les larmes aux yeux en vous écrivant. Mon ami, vous et votre femme, vous êtes les deux seules créatures que j'aime véritablement au monde. Voyez ce que c'est que l'homme ! Je me demande si je voudrais demeurer ici, et je trouve que non, au fond du cœur. Sont-ce les lieux qui ont changé ? Non c'est moi, c'est le cœur humain qui s'écoule comme l'eau et qui n'est jamais dans le même état. Mon pauvre ami cela fait pitié tout cela. Mais pourvu que je vous aime toujours, qu'est-ce que cela fait ? Ma femme est gentille, pleine de joie et toute triomphante. Nous partons ce soir pour la campagne de ma sœur. Je serai lundi ou dimanche prochain à Vire. J'ai peur de n'avoir pas le courage d'aller en pèlerinage au château de Combourg, mais je suis pourtant ravi de partir pour la Grèce précisément du toit où je suis né, et de toucher mon berceau de ma main, avant d'aller peut-être chercher ma tombe à Jérusalem. Adieu, admirables loups ! [C'est le surnom affectueux de Joubert et de sa femme]. Ma femme vous embrasse et vous aime de tout son cœur, elle veut que j'écrive mille tendresses pour vous dans cette lettre. Adieu chers amis, ne m'écrivez plus ici, mais donnez moi de vos nouvelles à Lisieux, poste restante, et prenez garde à ce que vous écrivez. Bon jour, bon jour. Nous avons pensé briser notre voiture et être tué en sortant de Versailles. Je vous conterai cela. Cependant nous n'en avons eu que la peur. »
Vendredi 6 juin : « La peste étouffe Drule ! Voulez-vous parier qu'il n'aura pas mis samedi ma lettre à la Poste ? Je la lui ai donnée cependant devant vous. Lavez-lui la tête d'importance. Dites lui mille injures. Cependant s'il n'a pas perdu cette lettre qu'il la mette à la Poste et que le Ciel lui pardonne. Pour moi cela va au-delà de ma charité. Ma femme va vous écrire. Je vous ai déjà écrit. Je pars lundi prochain 9 juin pour la Normandie. J'aurais parti [sic] demain samedi 7 si j'avois trouvé la réponse à la lettre que Drule a perdue. Le misérable. Enfin je vous embrasse. La poste part. Je vous aime de toute mon âme ainsi que le loup quoiqu'il soit devenu imbécile ainsi que son portier. Mille tendresses à tous mes amis. Je serai le 25 à Paris le 10 juillet à Trieste le 1er août à Athènes le 15 du même mois à Troie le 1er de novembre à Jérusalem. Le 20 de décembre en Italie ou en France. Comptez là-dessus où [sic] je serai mort. O bon dieu, je vous aime trop. Tout à vous. Fougères. Vendredi 6 juin. écrivez moi poste restante à Lisieux Calvados.
Lisieux, mardi 10 juin. J'ai quitté ma femme hier bien portante gaie et se préparant à arriver à Paris du 20 au 22 de ce mois. J'ai ttendu inutilement à Fougères la réponse à la lettre mise ou devant être mise à la poste par Drule le jour de mon départ. Je suis très inquiet. Cette lettre était importante. Elle était adressée à M. de Noailles, elle contenait des remerciements sur ses offres et sur celles de son frère. Elle demandait des lettres de recommandation, etc. Enfin elle était telle que si j'avois reçu une réponse prompte et satisfaisante à Fougères, je me serais peut-être embarqué pour l'Orient sur un vaisseau américain qui partait pour la Méditerranée. Voyez donc quel mal Drule a fait. Je m'attends qu'il vous soutiendra qu'il l'a mise à la poste mais dans ce cas le silence d'Alexandre et de sa sœur seroit beaucoup plus inexplicable et beaucoup plus malheureux. Mon Drule a sûrement perdu la lettre. Ne l'auroit-il point laissée dans le bureau où il alla changeer mes billets ? Tâchez de lui faire confesser son crime par toutes les voies de force et de douceur. Je lui promets même pour boire s'il veut dire franchement j'ai perdu la lettre. S'il la retrouve dans le taudis de sa femme, qu'il la mette tout simplement à la poste malgré son antiquité. Je rabache là-dessus, mais réellement je suis fort inquiet. Répondez-moi à Lisieux Dépt du Calvados poste restante Ne dites rien de toute cette histoire à personne. Je vous prie de passer chez moi, et de prendre toutes lettres ou paquets qui peuvent se trouver à mon adresse sous prétexte de me les envoyer. Vous les garderez et vous me les remettrez à moi-même. Je vais écrire un mot à Manette pour cela. Je serai sûrement à Paris le 26 ou 27 au plus tard et le 1er juillet je me remettrai en route pour Athènes. Vous avez dû recevoir une lettre de moi de Fougères. Je vous embrasse ainsi que le loup. Mille choses à la famille. Donnez moi des nouvelles de mes amis ».
« Turin ce samedi 18 juillet 1806. Eh bien le loup et le cerf, vous avez failli ne plus revoir le chat et la chatte. En quittant Lyon mercredi un de mes pistolets est parti [ sur son repos ?]. La chatte s'est trouvée mal quoique personne ne fut blessé. Je descends avec elle. La foule s'assemble sur la place Belcour, lieu de la scène. Tandis que l'on s'empresse autour de nous, on crie que le feu est à la voiture, et on fuit. Je me rappelle [ ?] alors qu'il y avait quatre ou cinq livres de poudre avec les armes. Je ne perds point la tête. Je rentre dans la voiture et grâce à ma présence d'esprit et à mon courage, je saisis la boîte fatale au moment où les cordons étaient en feu. Un moment plus tard je sautais en l'air avec la pauvre chatte. Tout cela n'a pas empêché qu'une demi-heure après ma voiture ne fut raccommodée et que je roulasse vers l'Italie où me voila. Demain je serai à Milan. Nous avons fort bien passé le Mont-Cenis par la nouvelle route quoique la descente sur [ ?] ne soit pas encore très sûre. Je tombe de sommeil ainsi que la chatte. Nous vous embrassons et vous aimons plus que jamais. [paraphe] La chatte est importunée de mouches et elle voudrait les faire pendre. Au reste elle est charmée de ce petit coin de l'Italie. »
« Milan, ce dimanche 20 juillet 1806. Nous voici à Milan, jour pour jour, et heure pour heure, huit jours après vous avoir embrassés à Paris. Si je n'avais pas la chatte avec moi, je serais dans ce moment même à Venise, mais il a bien fallu lui laisser prendre un peu de repos. Elle se porte à merveille. Elle n'est point du tout fatiguée. Elle admire fort la belle lumière et les intentions d'architecture de cette Lombardie. Que serait-ce si elle voyait par delà l'Appenin. Nous partons demain pour Venise où nous serons mardi matin. J'ai oublié de vous écrire de Lyon et de Turin une bonne nouvelle. Ballanche qui n'a pas pu nous accompagner, vient retrouver la chatte dimanche prochain à Venise, et ils retourneront tous deux en France ensemble. Ainsi dans un mois au plus tard Minette sera de retour dans ses foyers, vous la mènerez avec vous à Villeneuve et vous lui ferez boire du lait doux en m'attendant. Au reste on voyage ici plus aisément et plus commodément qu'en France ; on ne s'aperçoit pas d'avoir changé de pays. Cela fera perdre à l'Italie sa phisionomie [sic] mais c'est dans ce moment un grand avantage pour le voyageur français. Quand je songe mes chers amis que je ne recevrais point de réponses de vous à ces lettres, je suis prêt à pleurer non pas comme un chat, mais comme un veau. Oh qu'on est dupe, qu'on est même coupable de quitter ce qu'on aime pour courir après quoi ? Dieu le sait. Je voudrais bien savoir ce que vous faites tous ; ce que l'on dit de mon voyage, de mon accident de Lyon, &c, &c. Mais enfin si vous m'aimez toujours qu'importe ? Pour moi vous êtes bien sûrs que je vous aimerai au moment même où je boirai l'eau de la Méditerranée, ou quand un Arabe tout jaune me coupera le cou dans les déserts de la Syrie. Bonjour, à Venise et à Trieste. Dites à Fontanes que je lui écrirai. Mille chose à votre famille et à Molé. [paraphe]. Dites aussi à Mde Pastoret que je n'ai pas oublié ma promesse. Allez voir et saluez de ma part Mde de Coislin. »
Trieste, 30 juillet : « Je suis parti hier de Venise. J'y ai laissé ma femme, très raisonnable et attendant Ballanche. Mon étoile heureuse commence décidément à l'emporter. A peine ai-je mis le pied à Trieste que je trouve un bâtiment autrichien partant demain au soir pour Smyrne. De Smyrne je tournerai vers Athènes ou vers Jérusalem, selon que l'occasion sera favorable. Je serai là au point central ; quand je songe que je pouvois attendre un mois dans le port ce qui se présente à l'instant, je crois que les prières du foubourg Saint-Germain ont réussi. Adieu donc mes chers et bons amis. Adieu, que le ciel vous conserve longtemps sur cette terre où les gens et les amis de votre espèce sont bien rares. J'espère vous raconter les choses du pays lointain cet automne à vos foyers et alors plus de voyage qui me tente. La chatte va vous rejoindre, je vous la confie. Ayez en bien soin. Elle vous a écrit de Venise. Je vous embrasse tous tendrement et admirativement. Le cerf, le loup, Lafond, Mde Lafond, M. des [Joliveaux ?] et les petits enfants. Adieu, adieu. J'aurois fait cette lettre plus longue sans les embarras d'un départ précipité. Trieste ce 30 juillet. »
« Yafa, Syrie, 1er octobre. Je vous ai écrit le 17 7bre en partant de Constantinople. Me voilà à Yafa, à une journée de Jérusalem.J'y serai le 4 du courant. Aussitôt que j'aurai vu les lieus saints, je m'embarquerai pour Alexandrie, et de là pour l'Europe, où j'espère être au mois de novembre. Vous voyez que je vais vite et heureusement. Peut-être serai-je arrivé auprès de vous avant que vous receviez ce billet. Adieu, je vous embrasse tendrement, vous et toute la famille. » [Sur la souscription, ces mots manuscrits : « Je veux vous traiter royalement. Voilà la lettre. Bonjour. »]
« Vous serez charmé d'apprendre, mon cher ami, que j'ai vu la Grèce et cette Jérusalem que vous m'aviez tant recommandée. Me voilà en Égypte et partant pour le Caire où je vais voir les Pyramides. Ainsi j'aurai jeté un coup d'œil sur les plus grands monuments que nous ont laissés les hommes. Je vais vite comme vous voyez, mais aussi je suis très fatigué, et j'aspire au moment de rentrer dans mes foyers. J'arriverai, j'espère, en Italie ou en Espagne vers la fin de novembre ou au commencement de décembre. Il me faudra faire ma petite quarantaine. Ensuite je prendrai la poste pour retourner auprès de vous. Je vous embrasse tous. J'ai écrit à la chatte. Alexandrie en Égypte 23 octobre 1806 »
« Barbarie, Tunis, le 19 janvier 1807. J'ai vu la Grèce, la Judée, l'Égypte, et je suis maintenant aux ruines de Carthage. Mais il m'en coute cher, mon ami. J'ai été attaqué trois fois par des arabes, et dans la dernière, sur le Nil, j'ai pensé perdre la vie. J'ai passé ensuite en mer deux mois entiers, par un hyver tel qu'on n'en avait point encore vu de mémoire d'hommes. J'ai échappé miraculeusement à deux naufrages. Enfin me voilà sauvé, puisque 3 ou quatre jours de vent favorable suffisent maintenant pour me porter en Espagne ou en Italie. Mais je suis rongé d'inquiétude. Comment se porte ma femme ? Dans quel tourment elle a dû être ! Combien vous aurez souffert avec elle ! Et vous, et le loup et tous nos amis comment vont-ils ? J'écris par la même occasion à Céleste mais je ne lui parle point des dangers que j'ai courus. Écrivez moi un mot poste restante à Madrid sans en rien dire à personne. Vous m'apprendrez où en sont nos affaires publiques et domestiques. Je vous recommande de voir Bertin, Molé, Fontane et Mde. Pastoret de ma part et de leur dire mille choses tendres. J'embrasse toute la famille et vous mon cher ami, les larmes aux yeux. Ah ! quand vous reverrai-je et qu'apprendrai-je ! »
« Algésiras, Baye de Gibraltar, le 30 mars 1807. Mon ami, mon cher ami, me voilà enfin en Espagne ! J'ai cru que je ne vous reverrois jamais. Quatre mois de tempêtes affreuses sur les mers, attaqué par des Arabes sur le Nil et au bord du Jourdain, je me suis sauvé de tout cela comme par miracles. Vous voyez que j'ai vu la Grèce, la Palestine, l'Égypte, et même Carthage. J'ai été un mois à Tunis. Mais comment est ma femme ? Que d'inquiétudes je lui aurai données ; comme elle aura été malade. Je vous assure que ce n'est pas ma faute. J'ai été 4 mois entiers en mer au milieu des orages de l'hyver et de l'équinoxe pour tâcher d'arriver un moment plutôt [sic]. Il ne me reste plus qu'à voyager par terre pour vous rejoindre, et je compte cela pour rien. Je me rendrai à Cadix aussitôt que j'aurai fini ma quarantaine et je prendrai la poste pour Madrid. Je vous prie de m'écrire poste restante dans cette dernière ville. Mandez-moi toutes les nouvelles qui m'intéressent, c'est-à-dire tout ce qui concerne mes intérêts particuliers et ceux de mes amis. Je n'écris à personne qu'à vous et à ma femme. Mais voyez de ma part Molé, Bertin, Fontane, Mde. Pastoret ; dites leur que je leur écrirai aussitôt que je serai un peu moins fatigué, que je serai mieux ; que je les embrasserai bientôt. J'espère qu'ils m'aiment toujours. Je leur suis toujours tendrement attaché. N'oubliez pas Mde de [Quentin ?] et Mde [ ?]. [Faites ma paix ?] avec la première. J'embrasse mille fois le loup, mille fois le frère, la sœur le père les enfans et Mlle Piat et l'abbé et la jument de Lafond et le grand chien, s'il n'a pas rendu l'âme. Me voilà presque gai, et pourtant j'ai des inquiétudes mortelles sur ce que vous allez m'apprendre. Invitez tous mes amis à m'écrire des lettres de rassurance à Madrid. Adieu je vous embrasse pour tous les jours que je ne vous ai pas vu. Il est inutile de vous dire que j'ai un gros paquet de bonnes notes pour me payer mon voyage. Dites cela à Bertin. Ma femme j'espère n'a pas manqué d'argent. Et le cher Monsieur Julien que j'oubliois. C'est bien contre mon intention. Bon, et voilà que je pense à [Clavel ?], à Guénan, à M. Fois et à sa carriole ! Arrangez tout cela. Encore à vous et pour toujours. Mais pourquoi diez-vous suis-je en Espagne ? Parce que si je n'avois pas eu le bonheur de trouver un vaisseau de guerre Américain qui a bien voulu me donner passage pour l'Espagne, je serois encore dans le Levant. Aucun bâtiment marchand neutre ne veut se charger d'un Français. Alors j'ai été obligé de suivre la destinée du seul navire qui ait osé me donner passage. Je rouvre ma lettre pour nommer Mde de Vintimille et pour l'embrasser ».