Lot 201
  • 201

[Vigny, Alfred de]

Estimate
30,000 - 40,000 EUR
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Description

  • [Vigny, Alfred de]
  • Lettres d'amour autographes de Marie Dorval à Alfred de Vigny.1836-1838.
Recueil in-folio, demi-maroquin bleu nuit à coins, dos à nerfs soulignés de pointillés et orné de fers fins dorés (Alain Devauchelle).




1- "Nous revoir, c'est nous torturer tous deux. Comment après ce que je vous ai dit, vous revoir ! J'ai la conscience du mal que j'ai fait, je sais ce que vous devez souffrir, comment vous revoir ! Qu'avez-vous à me demander, Alfred, avez-vous besoin de vous ma douleur et ma confusion ? Dites le, je viendrai – quelle est cette question , et en quoi désormais votre destinée peut elle être liée à la mienne si misérable [... ?] aussi troublée - Si vous voulez me voir dites le, écrivez le chez moi l'heure le jour, je viendrai mais pensez y Alfred, pensez à tout ce que nous aurons à souffrir pour arriver à cette conclusion, que tout ce qui est arrivé est irréparable. J'attends votre volonté pour obéir.  Marie  Dimanche soir. (S.l.n.d. [15 juillet 1838 ?], 2 pp. sur un feuillet double in-8 à son chiffre MD).



2 - "Je te prie de me dire chez quelle femme et avec quel dé [?] de femme tu as cacheté ta lettre ??? Marie. Je souffre (S.l. [Rouen], n.d. [le 30 août 183...] une page sur un feuillet in-8, avec enveloppe, trace de larme sur la lettre ).



3 - "9 h. du matin. Voici ta lettre de dimanche et de lundi. Tu es tout dérouté mon amour en l'écrivant et maintenant tu ne l'es plus [...], tu as eu ma lettre (une grande lettre, mardi. Oui oui j'ai toutes les tiennes et je crois cher ami que j'ai répondu à tout ce que tu m'écris. C'est que nos lettres se croisent, vois tu bien, mais tu aimes mieux cela, et moi aussi. – j'ai oublié de te dire qu'on m'a envoyé sur le théâtre, à Châlon, le jour de ma dernière représentation une députation de 15 jeunes gens des premières maisons de Châlons envoyés par la société de la ville pour me supplier de donner deux représentations de plus. Pour toute réponse je leur ai appris qu'il y avait six jours que j'étais à Châlons et que j'avais joué six fois et qu'il ne m'était pas possible de retarder mon départ d'une heure. Ils ont paru surtout fort tourmentés de l'opinion que j'allais emporter de Châlons, de ce que j'en dirais à Paris, &c... ils ont fait un tapage désordonné dans la salle, ils ont parlé de dételer les chevaux [...] mais comme j'avais été prévenue de tout cela dès le matin je m'étais mise à l'abri de toute cette comédie ennuyeuse. Je suis très bien partie à 2rs du matin par le plus beau temps du monde. Je suis arrivée à Mâcon à 9h sans avoir vu l'inévitable affiche de Bocage. On nous dit à l'hôtel qu'il n'avait pas pu jouer faute de monde et qu'il était parti. J'espère que me voilà débarrassée. Nous avons passé toute la chaleur du jour sur notre lit. A 8h nous sommes repartis pour Bourg où nous sommes arrivés à 11h du soir. Tout était couché. Enfin on nous a ouvert. Le lendemain matin nous nous sommes fait conduire à Brou voir l'église. C'est merveilleux ! Ravissant ! Cela vaudrait le voyage là avec toi . Adieu. Marie. (S.l. [Bourg en Bresse], s.d. [vers le 8 juillet 1836], 2 pp. sur un feuillet in-8 carré avec enveloppe, montées par erreur en continuité avec la lettre suivante).



4 - "Bourg, 7h du matin, dans mon lit. Mon adoré Alfred sais tu que j'en perds tout à fait la tête quand je ne reçois pas de tes lettres ? ne fais pas attention à cela. Tu me connais bien n'est ce pas ? On ne reçoit pas les lettres directement de Paris, elles arrivent à Châlons et restent là un jour. C'est odieux. Ne me recommande pas de lire tes lettres cher ange, je les sais par cœur ; je crois que jamais tu ne m'en as écrit de plus charmantes, jamais plus avec tout ton cœur, j'en ai de plus brûlantes mais non pas de plus tendres ni de plus dévouées. Que je t'aime de te savoir un peu chez moi... Cette maison que je fais tienne dans mon cœur, il faut bien que tu la surveilles un peu, que tu la bénisses par ta présence pour en écarter tous [sic] malheur. Cette chère petite Caroline elle est si contente de te voir ! et moi j'en suis si heureuse. Cela me rassure. L'intérêt et l'affection que tu lui témoignes est en mon absence la seule caresse que tu puisses me faire et qui m'aille droit au cœur. Ne sois pas jaloux au moins. Ce parfum si doux ne suffirait pas à ma vie sans cet autre plus fort, plus ennivrant [sic], immortel et que nulle autre que moi ne respirera. Tu es un ange ! Baise moi, baise moi bien, ah ! que j'ai besoin de tes caresses ! de ta bouche ! mon dieu mon dieu ! Allons ne parlons plus de cela. Dis moi cher ami qu'est-ce donc que des vers que Mad. Valmore a envoyé [sic] pour moi à Mad. Duchambge ? Que c'est donc désagréable que je ne les aient [sic] pas. Madame Duchambge m'a écrit et n'a pas mis le département et sa lettre sera perdue. Il faut qu'elle m'en écrive une autre. Tu as ri n'est-ce pas de savoir que je suis née sous le ciel brûlant du midi... Mon dieu que ces gens là sont bêtes. En tous cas je ne suis guère accoutumée à la température de mon climat. La chaleur ne m'a jamais fait autant souffrir. Je ne sais ce que je deviendrai à Marseille, moi si pâle, le sang me monte à la tête en jouant et je deviens toute noire à force d'être rouge – mais c'est égal, je voudrais y être, et avoir quitté ces ignobles villes, ces théâtres dégoûtants et tout prêts à vous tomber dessus, ce public d'imbéciles, républicains canailles, légitimistes ganaches, juste-milieu ne connaissant que la boutique : c'est tout ce qu'on trouve dans les petites villes. Ici par exemple ce n'est pas une ville, c'est un village, un bourg, des maisons de campagne dispersées, point de rues, des arbres, des promenades, la campagne toujours à chaque pas. De mes fenêtres j'ai la vue du Jura. Déjà les maisons ressemblent aux chalets de la Suisse dont nous sommes si près ! Être si loin de toi ! et si près de Genève ! ne pas pouvoir y aller ensemble regarder ce beau lac comme nous regardions le soir la rivière de Villeneuve St Georges en nous aimant, en nous donnant des baisers avec nos lèvres et nos yeux.. mais dis moi est-ce que tu n'as pas envie d'être heureux complètement, librement, avec cette Marie que tu aimes tant et qui t'adore, ne fut-ce qu'un mois, n'en as-tu pas envie, ne sera-ce pas avant que nous mourrions tous deux ? – Je ne sais plus ce que je voulais te dire. – ah je voulais te dire qu'à Bourg on joue devant un public de châteaux ou à peu près. Le parterre ne compte pas, il n'y a que des paysans et des domestiques, puis les deux rangs de loges sont garnis de femmes de tous âges très élégantes, il n'y a presque pas d'hommes et me voilà toute décontenancée devant toutes ces petites filles, ces jeunes femmes et ces bonnes mamans. Il faut vraiment qu'il y ait à dire à ces ouvrages puisque je me sens toute honteuse en les jouant devant tant de femmes. Quelle différence avec Chatterton ! Comme je m'y complais ! et comme je sens que je mets à l'aise toutes ces pauvres petites femmes qui n'ayant pas à rougir ne s'en laissent que mieux aller à leur émotion. La dernière fois que j'ai joué à Châlon j'ai joué Chatterton et devant une chambrée la seule ! L'impression de ton ouvrage a été tel [sic] que je la pouvais désirer. Toutes les femmes pleuraient. Le rôle de Chatterton a été bien senti et pas trop mal joué. J'avais mon quaker de Dunquerke [sic] (sans progrès). Oh mais mon ange ne me donne plus d'enfant, j'en avais deux charmants, le petit garçon surtout, celui que je porte dans mes bras, non, tu ne peux pas imaginer un petit ange blond plus beau que celui-là ; mais il t'a composé un rôle que tu n'aurais jamais imaginé non plus (son papa est chef des accessoires) quand j'ai dit à la petite fille : qui donc vous a donné ce livre, il me l'a arraché des mains en me disant : c'est papa, c'est le livre à papa, veux tu me le donner, mademoiselle ... Je le lui ai laissé, il l'a donné au quaker qui heureusement était un ami de son papa et lui inspirait plus de confiance que moi, et le quaker me l'a rendu. Pendant le reste de la soirée tous les joujoux de la foire y ont passé ; dans la scène du Lord Maire, il s'est trouvé que Chatterton lui avait donné une charrette et un cheval qu'il avait toutes les peines du monde à tenir dans son petit bras, puis quand le Lord Maire a dit : les jolis enfants, en leur donnant des bonbons (nous étions tous précautionnés) voilà ce petit coquin d'enfant qui me dit pour être libre de prendre les bonbons : tiens moi ma charrette, puis quand les bonbons ont été mangés : rends moi ma charrette. J'étais au supplice, mais il n'y paraissait pas et je lui obéissait [sic] avec la meilleure grâce et la plus charmante que je pouvais et mon amour pour Chatterton allait toujours son train. Puis l'enfant était si joli que tout cela était charmant. – que je suis enfant de te raconter tout cela ! C'est que j'espère t'amuser un peu cher Alfred, te faire vivre un peu de ma vie. Dis moi si cela te plaît ? Vous m'avez donc [baignée ?] avec vous ? Et la glace est toute ternie... ah ! ne me parle pas de cela ! Cette horrible chaleur allume le sang ! je veux que le tien sois [sic] calme, baigne toi, je t'en prie ! Souvent, et ne pense qu'à l'amour de notre âme. [en tête de lettre :] Te voila bien au courant de tout. Sais-tu que je puis écrire à personne. Excuse moi, montre les feuilles que je t'envoie je t'en prie. (Bourg, s.d. [vers le 8 juillet 1836], 8 pp. in-8 carré).



5 - Marseille, 18 octobre 1836 "Cher Alfred, il y a eu en nous quelque chose d'interrompu. Cela vient de ce que ton voyage à Londres a rendu tes lettres plus rares. J'ai été frappée de l'idée que tu m'aimais moins. Je n'ai pas été consolée par toi dans ce chagrin qui me venait de toi comme mon cœur en sentait le besoin. J'ai perdu la confiance, je me suis sentie découragée tout à fait. Je t'ai dit tout cela. Tu l'as bien senti dans mes lettres à Mad. Duchambge et je ne reviens là-dessus cher ami, cher Alfred, que pour répondre à ce doute que tu sembles avoir à ton tour . Je t'aime uniquement et toujours avec la même tendresse. Tout amour et tout bonheur est en toi seul. Tes lettres me sont si chères et si précieuses que Victorine, qui sait cela, a baptisé les jours où il m'en arrive les jours heureux. Des lettres si adorables et si bonnes que tu écris dans le mouvement généreux de ton cœur, dans les souvenirs de nos jours heureux ! oh ! si tu savais comme cela m'attendrit ! comme cela me donne du courage pour mes autres chagrins. Comme je t'aime mon Alfred ! Oh reviens bien entièrement à moi je t'en supplie ! Je serai si bonne ! Nos soirées me paraîtront si douces, tous deux seuls dans mon petit cabinet. J'ai tant besoin de repos à mon corps et à mon âme. Oui, je voudrais être auprès de toi. Oui je meurs de n'y pas être. Tu me demandes ma vie, je te la dirai bientôt, mon mari va te la raconter. Caroline te la dira. Elle est toute au grand jour. Nous voyons cinq ou six personnes dont voici les noms : Mrs Berthaut, Bénédit, Richaud, Larguillier, Carle, Méry, Dulaure. Monsieur Berthaut tient l'hôtel des Ambassadeurs et est marié à une jolie petite femme. Monsieur Bénédit est journaliste à moitié et moitié artiste (bien malheureux et bien laid ; il dit que Chatterton, c'est lui). C'est lui qui a fait le grand article sur moi. Mr Richaud est le fils d'un architecte. Il trouve Caroline ravissante. Si elle avait eu deux ou trois ans de plus c'était un mariage fait. Mr Larguillier est le cousin de Mr Berthaut et va à la [Bourse ?]. Mr Méry tu sais qui c'est ! Mr Carle est journaliste, nous le voyons très rarement ainsi que Mr Dulaure celui qui a fait l'article sur Chatterton. Tous ces gens là sont de bonnes gens, bien intentionnés, en avant des autres ; cela m'ennuie quelques fois de les voir et cela me fait parler quand j'aurais besoin de me taire : d'un autre côté tu vois ce qu'ils écrivent, le soir ils applaudissent, ils viennent donner leur avis sur le spectacle de la veille et sur celui du lendemain, ils se font des disputes atroces avec les claques au sujet de Chatterton et de Marion De Lorme, ils font faire silence dans les corridors, crient à la porte, me redemandent après la pièce et m'approvisionnent de bouquets et de couronnes tant et tant que nous en avons notre bonne charge Caroline et moi en revenant du spectacle. Je ne te parlais pas du tout de cela parce que tout cela, en écrivant, a un air gai qui est bien loin d'être la vérité. J'ai en moi une impatience sourde qui me mine, je suis fatiguée et épuisée au dernier point, je n'ai pas un moment à moi et pour t'écrire un peu longuement il faut que je t'écrive à 1h du matin dans mon lit à côté de Caroline qui dort et tracassée par M. Merle qui me demande pourquoi je n'éteins pas la bougie. Mon ange, Adolphe Dumas a une longue lettre de moi qu'il t'a montrée je pense ? à toutes les raisons que je lui donne il faut ajouter celle-ci pour toi : je ne puis revenir à Paris qu'avec de l'argent. Oh mon ange je ne veux plus, je ne peux plus avoir de tourments d'argent. Je n'en veux pas pour moi, de l'argent, mais je veux payer, je le veux, je le veux, il le faut pour ton bonheur et pour le mien. Je ne veux plus être dépendante et humiliée pour de l'argent. Cela m'est funeste même au Théâtre français. Cela me nuit en tout ; cela empoisonne toute ma vie. Le commencement de mon voyage a été fatal en tout et c'est là la [ ?] qui a empêché mon retour. Je n'ai rien gagné que mes frais dans les trois mois de mon congé. Au Petit Théâtre de Marseille, rien. Enfin ce n'est que depuis que je suis au Grand Théâtre que la chance a tourné. J'ai joué déjà 13 rep. Je joue encore dimanche mardi jeudi dimanche et je clôture mardi. Cela fera dix-huit représentations qui m'auront rapporté dix mille francs mais les frais sont effroyables. J'ai envoyé trois mille francs à Paris à mes créanciers, je vais en faire repartir deux mille dans quelques jours, puis j'en ai gardé caché, enfoui trois mille pour moi, pour moi, entends tu ? pour vivre sans partir. Je donnerai dix francs par jour à Mr Merle et je le prirai [sic] de me laisser à Paris jusqu'au bout de mon argent. – Je vais à Lyon en sortant d'ici, je n'y jouerai pas plus de cinq ou six représentations, puis je veux te revoir. Je monterai dans la [ ?] et je laisserai ma voiture et Caroline et Victorine à Lyon, et je viendrai te voir. Je resterai deux jours avec toi. Je te regarderai, je verrai si tes yeux ont les mêmes regards pour moi, je répondrai à toutes tes questions. Nous guérirons nos deux pauvres cœurs l'un contre l'autre. Nous nous rendrons toutes nos caresses. Tu me rendras tous mes plaisirs sur ta bouche. Mon Alfred il y a si longtemps que je n'ai eu aucun bonheur ! Est-il vrai dis moi que la volupté puisse m'arracher des cris ? Ai-je cette puissance en moi ? Ô mon Alfred que j'ai besoin de ta vue, de ta voix, de ton sang pour me faire revivre.  (Marseille, 18 octobre 1836, 8 pp. sur 2 ff. in-8 carré).



6 - Montpellier, 11 janvier, 10h du soir. Je suis partie ce matin de Nîmes. Je suis écrasée de fatigue et je m'arrête ici pour dormir. Je partirai demain matin à 9h pour Toulouse où je serai samedi soir. Mon ange j'ai reçu de toi trois adorables lettres qui m'ont fait du bien, que je garde toujours sur moi et qui me donnent un amour bien grand. Je ne puis les lire sans pleurer mon cher Alfred ! Si tu savais comme je t'aime et comme je [ ?] de ton cœur et tout ce qu'il me cache de tristesse ! Mais mon ange est-ce le moment de te décourager ? Voilà ce voyage qui va bientôt finir, je pars pour Toulouse puis chaque jour je me rapprocherai de toi. Je te dirai tout ce que ce voyage m'aura rendu de tranquillité. Puisque tu as tout fait cher Alfred de m'attendre [sic] prend patience et laisse moi finir ma tache. Il m'a fallu bien du courage ... et ne crois tu pas aussi que j'aie besoin d'amour moi ? Crois tu que les caresses de Caroline me vaille [sic] les tiennes ? Moi si adorée, si baisée, si dorlotée par toi ! Tu n'entends pas tous mes gros hélas ! mais tu vas me rendre tout cela. Songe donc ! Tout mon temps sera à toi : point de théâtre, ni le matin, ni le soir ! ... quel bonheur ! je pourrai faire la fière avec tous ces gens là, je n'aurai pas besoin d'eux tout de suite. N'en seras-tu pas bien content ?. Après Toulouse je reviens par le même chemin car tu ne sais pas ? Hier après Angelo tout le public a demandé Chatterton : il y avait eu plus de cinquante demandes le matin chez le directeur. Le soir il y a eu un tapage épouvantable, il a fallu promettre au public qu'on allait monter l'ouvrage et que je le jouerais en revenant. Ainsi donc ce matin, comme je sortais dans ma voiture, j'ai vu affiché en grandes lettres sur le bas de l'affiche [attendont ?] Chatterton. Cher ange tu ne peux te faire une idée de la réputation de tes ouvrages ; partout, partout, on ne parle que de Chatterton. Il y avait deux jours que j'étais à Avignon qu'on m'envoyait demander la brochure pour la lire. Ce qui est arrivé ici même hier est arrivé à Avignon. On monte la pièce dans ce moment ci et je la jouerai en partant... Je te dirai tout ce qu'on m'en a dit et tout ce qu'on me dit de toi. On te met au-dessus de toute chose au monde et pour ton talent et pour ton caractère. C'est incroyable comme en province ils sont au courant de tout ce qui se passe à Paris. [On y sait ?] [ ?] par cœur. Si tu savais comme je suis heureuse d'entendre tout cela ! On m'a dit des choses charmantes ! ... J'aurais bien voulu cher ange faire monter Chatterton à Avignon et à Nîmes mais les directeurs et les acteurs avait [sic] reculé devant la difficulté de jouer cet ouvrage... Maintenant ils y sont forcés. Une chose singulière, c'est que dans toutes les charités qu'on me demande, presque dans toutes, on [ ?] de Kitty-Bell. Que j'en ai fait, mon dieu, depuis que je ne t'ai vu ! Il n'y a pas moyen de refuser quand on m'appelle comme cela. Mon cœur voudrait t'écrire et mes yeux se ferment et ma main tremble un peu. Je me suis couchée à trois h. du matin après avoir joué Angelo... Il y avait foule...On m'a jeté deux couronnes d'une grandeur démesurée !.. Je les garde comme curiosités. C'est un usage antique peut-être. Il me semble qu'on devait jeter des couronnes semblables aux gladiateurs des arènes. J'ai vu les arènes, c'est merveilleux, et bien d'autres choses que je te dirai. Je ne sais pas raconter en écrivant. J'ai vu le pont du Gard, j'ai vu... Mlle [Mieret ?] ! Elle est à Montpellier, de la troupe. Elle est venue à Nîmes où elle a une grande passion. Te souviens-tu de la belle Armide du cirque, Mad. Corrège. Eh bien c'est l'amante de Mieret. Ele ne s'en cache pas, et comme je lui en exprimait mon étonnement, elle m'a dit : je suis arrivée dieu merci à un état de démoralisation tel que tout m'est égal. Elle est engraissée d'une manière atroce. On disait qu'elle avait fait fortune à Londres... elle est ici à peu près dans la misère. Elle loge à l'hôtel du grand Lucullus. Mlle Rosa Dupuis de la Comédie française est aussi dans la troupe de Montpellier. Elle joue devant les banquettes et se fait siffler dans les mélodrames et le vaudeville. Elle rentre au Théâtre français au mois de mai. Les voilà qui veulent compléter leurs vieilles actrices. Sais-tu que Léontine quitte pour retourner au Gymnase ? Pour moi je n'entends parler ni du premier ni du second théâtre. Quel temps fait-il à Paris à présent. [ ?] trois jours d'une grande [ ?]. ici le soleil ne nous a pas quittés depuis Lyon. Nous avons toujours la fenêtre ouverte – que je voudrais donc t'envoyer ce temps la ! Mon petit Alfred ne sois plus triste, je vais bientôt revenir. Tu m'as dit si souvent : Marie, que je voudrais être riche, je te donnerais tout l'argent dont tu as besoin ! ... eh bien tu m'en laisses gagner, n'est-ce pas la même chose ? Je pense que je vais trouver une lettre de toi à Toulouse et qu'est-ce donc que tu vas m'envoyer cher ange ? Oh quel bonheur de recevoir mon petit paquet ! Tu m'aimes bien n'est-ce pas ? Voyons, dis moi bien de l'amour, envoie moi bien des caresses dans tes lettres... une bonne lettre pour lire dans mon lit. Sais tu que tu ne me parles plus de rien ...mais de rien du tout ! .. en es-tu là ? Est-ce que tu ne serais plus mon amant, dis ? Tu m'écris des lettres si sérieuses ! Je te vois d'ici avec ta mère... Ah tant mieux ! que tu es adorable ! tu es tout ce qu'on veut, toi, chaste ou passionné.. Sois chaste jusqu'à mon retour, je t'en supplie ! ne me parle pas d'amour, ne réveille rien en toi ni en moi de cela. Tu sais de quel amour je te veux parler ? Pour celui de l'âme il est toujours en nous deux tendre, profond, et inaltérable, n'est-ce pas, mon ange ? Oh ! Que l'autre reviendra vite ! Il revient seulement en te disant cela... Adieu, adieu...je baise ta bouche, tes yeux, je n'y vois plus, je me couche, je t'ai bien griffonné, tant pis, Adieu, mon bien aimé Alfred, - Marie. (Montpellier, 11 janvier [1837 ?], 12 pp. sur 3 ff. doubles in-8, les deux premiers au monogramme MD).



7 - "Lyon ce 16 9bre 1836. Oui, voila une lettre que j'aime ! Je ne saurais t'expliquer pourquoi toutes ces lettres que tu m'envoies et qui viennent toutes d'un cœur qui m'aime produisent des impressions si différentes sur moi. C'est je crois qu'il ne me suffit pas que le sentiment qui les dicte soit tendre et dévoué, il me faut aussi les mots, les expressions ; quand il n'y a pas souvent dans la lettre que je lis : chère Marie, cher ange, mon amour, ma chère âme, je me sens triste et désolée. J'entends si bien ta voix en lisant ces mots là ! et moi j'ai besoin d'amour, ne crois tu pas que j'en ai besoin ? je ne doute jamais de la tendresse sérieuse et profonde qu'il y a pour moi dans ton âme... mais sois donc aussi mon amant toujours. Si tu m'ôtes tout ce chant, toutes ces caresses de l'âme, c'en est donc fini pour toute ma vie ? Ou si tu as de l'amour pour moi mon Alfred, dis moi bien que je le retrouverai tout entier à mon retour ; et d'ici là appelle-moi bien ta chère Marie, ta maîtresse bien aimée. Moi toutes mes illusions et tous mes rêves vont à toi... hélas ! quand je fais d'heureux rêves, quand les idées sinistres de la journée ne me viennent pas poursuivre jusque dans mon sommeil ou bien quand un peu de repos permet à mon sang de reprendre partout sa place, car quelque fois il me semble qu'il se concentre tout en un seul point pour me donner la force de jouer mes rôles [La phrase ne semble pas terminée.] oh mon cher ange quand tu pourras cesser de me croire heureuse loin de toi tu m'aimeras bien n'est-ce pas ? quand tu pourras bien te persuader que tous ces mauvais vers de province, ces [ ?], ces couronnes déjà fanées quand elles m'arrivent, et toute cette comédie exactement semblable pour mon [ ?], mon [ ?], [ ?], [ ?] ou [ ?] ne peut pas même être une faible compensation pour tout ce que mon cœur a à regretter séparé de toi, alors, tu me plaindras beaucoup n'est-ce pas, cher ange ? Tu vois bien méchant que j'ai toutes tes lettres ! Et pour celle du 11 août que je viens de relire, oui elle est adorable. Mais tu dis : le jour de ta fête, tout le jour, je t'écrirai ; la nuit, à minuit, je te baiserai comme si je t'avais là... Cette lettre donc que tu devais écrire le 15, tu ne l'as pas écrite ! Il ne faut rien promettre aux enfants ou à sa maîtresse. Ce n'est plus que le 24 que tu m'as écrit et cette lettre là, je ne l'ai pas aimée. D'abord tu me parlais des Kitty-Bell de Londres dont toutes les maisons étaient remplies. &...Hier j'ai passé toute la soirée chez Mad. Valmore. Nous avons toujours parlé de toi, puis Mad. Montgolfier est venue, puis un vieux médecin méopathique (je ne sais pas si on dit comme cela, il vient entreprendre de me guérir de ma crampe. Il ne me manque que le temps et la confiance). Je joue ce soir pour la première fois au Petit Théâtre. L'enthousiasme des boutiquiers est toujours croissant. Pour t'en donner une idée tu sauras que j'ai reçu des vers au bas d'une facture (acquittée, il est vrai). Que dis-tu de cela ? j'espère qu'on peut dire : facture [ ?]. Mon dieu, il me semble que c'est mal à moi de rire. Adieu cher bien-aimé Alfred ! Baise moi bien sur la bouche qui va bientôt toucher la tienne Je t'écrirai de St Étienne. Je pars ce soir après le spectacle. Je me coucherai dans la voiture, je serai très bien. Mad. Valmore me garde Caroline. Je reviens le lendemain. Je dois aller à St Étienne trois fois. Caroline a un rhume affreux qui ne cède à rien. N'en parle pas à Mr Merle qui le dirait à son père qui croirait que c'est ma faute. Je t'en prie mets dans ta première lettre deux lignes que je puisse lire à Caroline qui sait bien que tu m'écris et qui me tourmente de ce que tu ne parles plus d'elle. Veux-tu ? Je profite de ce que j'ai rouvert ma lettre pour t'embrasser encore et toujours sur ta bouche. Sois tranquille je ne signerai rien pour ce que tu sais". (Lyon, 16 novembre 1836, 5 pp. sur 3 ff. in-8, avec adresse et cachet de cire noire au verso).



8 - [20 mai 1838] "Il est bien malheureux que toi qui ne peut jamais sortir de ta maison avant 9h du soir on ne t'ai pas trouvé à 8h. Il y avait a-t-on dit trois quarts d'heure que tu en sortais. Je suis fâchée de cela à cause de la peine que cela t'a donnée de venir chez moi le soir. Je t'avais écrit que j'irai chez nous aujourd'hui, j'y suis allée, je t'y ai attendu depuis trois h jusqu'à [ ?] h. ce soir je ne reste pas à la maison. Je vais avec Caroline et C[larisse ?]. Je n'envoie pas cette lettre pour te prévenir puisqu'il n'y a pas de certitude qu'elle te trouve et que cela peut avoir quelque danger. Je sors et je souffre horriblement. Marie".  (S.l. [Paris], n.d. [20 mai 1836 selon une note au crayon], 2 pp. sur un feuillet double in-8 de papier bleu au monogramme MD.)



Quatre lettres autographes signées de Marie Dorval à Alfred de Vigny ainsi qu'une facture du libraire londonien Baillière, adressée à Vigny, pour deux exemplaires de Stello et deux de Servitude et grandeur militaires (11 septembre 1836, une page in-8 oblong).

9 - "il est trois h je tremble que tu ne viennes trop tard – je pars. Adieu mon alfred. Ta mère est toujours mieux n'est-ce pas ? j'ai bien besoin de le croire. Repose toi bien, calme toi bien et pense à moi, écris moi je t'en supplie. j'emporte avec moi tous tes portraits, tes cheveux , des lettres, ta bourse, ton petit bonet je t'ai recommandé à Soulié, à Madame Duchambge elle t'écrira rue Montaigne. Noublie pas de dire qu'il te viendra des lettres avec ton nom d'alfred seulement. Je te laisse un livre que j'ai lu et souligné dans plusieurs endroits ; il y a un épisode de Marie qui est touchant le portrait d'une actrice qui a quelques ressemblances avec moi, tu me le diras. et puis des choses bien mauvaises et d'autres bien senties. Mon dieu que je suis triste que tu ne viennes pas !cela m'inquiète pour ta mère – tu es peut-être malade – je vais rester là jusqu'à 4h. Voilà aussi un bouquet que je l'avais apporté et le petit portrait ? Mon cher petit enfant comment a-t-il été reçu ? 3h ½ pourquoi m'as-tu dis que tu viendrais – je serais partie tranquille. Marie
. (S.l.n.d., 3 pp. sur un feuillet double in-8, petites rousseurs sur la pliure).



10- Lettre autographe à Alfred [de Vigny]. " Marseille, ce 23 septembre. O mon ange ! mon Alfred ! te voilà, te voilà revenu, il me semble que nous ne sommes plus séparés. Oh ! j'ai bien souffert, va ; explique tout par mon chagrin, moi qui tous les jours avais une lettre de toi. Rester quinze jours, vingt jours sans en avoir... puis il y en a eu de perdues. Je croyais que tu ne m'aimais plus ou que tu y faisais tes efforts. J'ai été horriblement jalouse. Je ne voulais plus revenir jamais à Paris. Cher ange, j'ai bien souffert, j'ai été bien malheureuse, bien malade souvent, jusqu'au moment où j'ai débuté ici, au Grand Théâtre ; je n'avais point fait d'argent, et tu sais s'il m'en faut ! J'en fais maintenant ; mais beaucoup ! c'est maintenant ce qui retarde mon arrivée. J'ai fait venir Caroline parce que j'étais trop malheureuse : je l'ai fait venir pour me donner le courage de jouer. Va chez Mme Duchambge, demande lui tout ce que je lui ai écrit. Mon mari part de Marseille de lundi en huit, c'est aujourd'hui vendredi. Je t'écris bien vite, mon Alfred, du bureau de la Régie, à la répétition. Chez moi, je ne le peux pas ; ne sois plus tourmenté, je t'adore plus que jamais. Tu m'as rendu la vie ce matin avec ta longue lettre qui parle avec passion, qui m'aime ; j'ai cru que tu voulais te séparer de moi !... Oh ! Quels rêves j'ai fait depuis deux mois. Sais tu que tu es resté plus de trois mois à Londres ? Tache qu'Adolphe Dumas me garde son rôle. Aux Français ils sont bien mal pour moi ! ils disent qu'ils ne veulent plus me réengager. Je ne pouvais pas rompre avec le théâtre de Marseille pour venir jouer le drame de Dumas, que je jouerai malgré tout le monde. Jouslin [de la Salle] ne m'a pas écrit une seule lettre. Mme Duchambge te dira le nouveau chagrin que me donne Louise... Adieu mon Alfred, écris moi tous les jours, je t'en supplie ! Tu m'as tant fait souffrir ; pourquoi ne m'as-tu pas prévenue que tu ne pourrais pas m'écrire souvent ; quel supplice d'aller vingt jours de suite à la Poste et d'entendre toujours dire : il n'y a pas de lettre ! Envoie moi toutes les tendresses que tu as pour moi dans ton cœur. Cher ange, moi je t'aime et te suis fidèle et ne pense qu'à toi. Oh ! Je ne sais pas ce que j'allais faire si je n'avais pas eu de lettre. Adieu, adieu. Je vais t'écrire le plus tôt possible, mais ne sois pas inquiet, baise moi, mon Alfred. Je ne puis pas croire à présent que tu sois à Paris. Quel battement de cœur ce timbre m'a donné"... (Marseille, 23 septembre 1836, 4 pp. in-4, sur un feuillet double). Cette lettre a figuré en 1963 à l'exposition « Alfred de Vigny » de la Bibliothèque nationale.



11 -  [20 décembre 1837]. " Alfred, Alfred, mon pauvre ami ! tu es bien malheureux ! il n'y a pas de paroles pour ton chagrin... Sache seulement que je le partage bien profondément – je ne puis jamais rien pour toi, cher Alfred, quand tu souffres ou du corps ou de l'âme. C'est bien affreux ! Tache je t'en supplie de me faire savoir dans quel état tu te trouve [sic] et si je puis compter que ta force préservera ta chère santé. Tu comprends mon inquiétude...et mes remords cher ange ! Marie. Mercredi soir. ([Paris, 20 décembre 1837], 2 pp. in-8 sur un feuillet double au chiffre MD).



12 - "Oui cher Alfred j'ai prié pour toi, pour nous. Je comprends bien ta douleur, moi. Moi qui ai tant aimé ma mère ; j'ai eu trois mois de vertiges et de désespoir, et j'étais bien jeune ! il ne faut pas espérer te consoler jamais, il ne le faut pas. Il faut suivre tous les mouvements de ton cœur, te livrer tout entier à tes regrets, je ne suis pas moi pour qu'on console ! C'est bien le moins qu'on pleure les pauvres êtres qui nous ont tant aimés ! Non, il ne faut pas retourner dans cette chambre. Je sens bien cela ! J'en chercherai une autre. Je suis entourée dans ce moment de tous mes enfants et ceux du dimanche. Je ne vois personne, je ne sors pas. Je répète dans deux théâtres tous les jours. Mon mari ne fait qu'entrer et sortir de ma chambre. Adieu. A bientôt, n'est ce pas cher et pauvre ange ! Viens pleurer avec moi. Ta Marie. Lundi 4h du soir." ([Paris, 25 décembre 1837], 3 pp. in-8 sur un feuillet double, avec au verso l'adresse du 3, rue des Écuries d'Artois, et des restes de cachet à la cire rouge).

Catalogue Note

Alfred de Vigny rencontre Marie Dorval en 1829. Ils deviennent amant au cours de l'été 1831, alors qu'elle interprétait La Maréchale d'Ancre. Peu après la mort de la mère de Vigny en décembre 1837, commencèrent alors des lettres de plaintes, d'incompréhension folle, de rendez-vous ratés qui aboutirent à la fin de leur liaison en 1838.
De nombreuses lettres de cet ensemble datent de 1836. A cette époque, Marie Dorval est dans une situation délicate. Un an après Chatterton, la Comédie française ne lui a pas renouvelé son contrat. Elle est couverte de dettes et part donc en tournée. L'argent, il en est souvent question dans les lettres qu'elle envoie à son amant. Vigny l'accompagne jusqu'à Villeneuve-Saint-Georges. Puis les deux amants se séparent pour plusieurs mois. Merle, le mari de l'actrice, surveille ses dépenses et elle rétablit peu à peu ses finances. Pendant ce temps, Vigny est parti pour Londres le 9 juillet avec sa femme. Marie apprend son départ par les journaux. Leurs lettres se croisent et parfois se perdent.
Leur correspondance amoureuse est célèbre (environ 135 lettres) par la description minutieuse et emportée de la passion amoureuse. Marie y livre également sa vie d'actrice et de mère.