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Paire de colonnes en porphyre vert des Vosges et bronze doré d'époque Empire
Description
- Haut 117 cm, diam. 32,5 cm, base 41 x 41 cm
- Height 46 in; diam. 12 3/4 in; base 16 1/4 x 16 1/4 in
Provenance
- Vente à Paris, le 10 février 1930
Exhibited
Five centuries of history, New York, 1939, n° 318
Catalogue Note
Le duc de Morny
« Dans ma lignée, nous sommes bâtards de mère en fils depuis trois générations. Je suis arrière-petit-fils de roi, petit-fils d'évêque, fils de reine et frère d'empereur ». C'est ainsi que le duc de Morny, fils naturel d'Hortense de Beauharnais et du comte de Flahaut, évoquait son ascendance.
Habile homme d'affaires et député sous la monarchie de Juillet, il participe au coup d'Etat du 2 décembre 1851 qui permet à son demi-frère de devenir Empereur des Français sous le nom de Napoléon III. Mécène éclairé, la vente d'une partie de sa prestigieuse collection de tableaux anciens inaugure en 1852 le nouvel hôtel des Commissaires-priseurs, rue Drouot.
Ayant accédé en 1854 à la présidence du Corps législatif , c'est à l'hôtel de Lassay que le duc de Morny s'éteint le 10 mars 1865. La lecture de son inventaire après-décès, dressé quelques jours plus tard dans le même hôtel, donne un aperçu de son train de vie fastueux et mentionne notamment sous le n°1058 : "granit vert des Vosges, deux fûts de colonnes à tors et entablement en bronze ciselé et doré". Notre paire de colonnes figure ensuite dans la vente de sa collection en juin de la même année.
Le porphyre des Vosges
L'engouement pour les objets montés en granit, onyx, porphyre et autres pierres dures, qui culmine dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle en France, encourage l'administration, en particulier celle des Menus-Plaisirs placée sous l'autorité du duc d'Aumont, à prospecter parmi les ressources marbrières du royaume afin de limiter l'importation de spécimens italiens.
Découvertes fort heureusement en 1768, les gisements de marbre des Vosges sont bientôt exploités par des manufactures royales, comme celle de Remiremont, et produisent un granit, aussi appelé porphyre vert ou cendré, ou encore serpentine verte ; les pierres ainsi taillées sont ensuite vendues à Paris par l'intermédiaire de "Magasin ou Dépôt des Ouvrages en roches, composées de granits, granitelles, jaspes, serpentins et porphyres" (Pierre Verlet, Les Bronzes dorés français du XVIIIe siècle, Paris, Picard, 1987, p. 131).
L'architecte François-Joseph Bélanger, proche collaborateur du duc d'Aumont, rédige en 1774 un ouvrage sur les marbres antiques, associé à un projet de traité « des marbres tendres et de ceux que nous possédons où [il fait] voir que nous avons dans nos provinces une partie des marbres que les Grecs et les Romains allaient chercher dans la Haute-Egypte et que les porphyres et les granits se trouvent chez nous dans l'Alsace, que nous en possédons des carrières immenses et que cette matière est parfaitement de la même nature que celle dont nous avons des fragments d'antiquité » (Christian Baulez, « Le marquis de Marigny, le comte d'Angiviller et le goût des amateurs de porphyre à Paris au XVIIIe siècle », Porphyre, la pierre pourpre des Ptolémées aux Bonaparte, catalogue d'exposition, Paris, RMN, 2003, p. 160).
La propre nièce du duc d'Aumont, la duchesse de Mazarin, possède d'ailleurs parmi ses terres l'un des principaux gisements de marbre des Vosges, Giromagny ; de cette carrière provient peut-être la serpentine des deux vases de son oncle, montés par Pierre Gouthière et acquis plus tard par Louis XVI en 1782 (aujourd'hui au Louvre). C'est d'une autre carrière vosgienne, probablement celle de son gendre Perruchot de Longueville, que provient cette fois le porphyre vert des deux paires de vases de Richard Mique, l'architecte de Marie-Antoinette (également au Louvre ; Muriel Müntz de Raissac, "Quatre vases en porphyre de la collection Richard Mique", La Revue du Louvre, 1990, n°5, pp. 386-390).
Preuve de leur succès commercial, les marbres vosgiens font parfois l'objet de ventes spécialisées, comme celles organisées par Jean-Baptiste Feuillet, sculpteur-marbrier, et le marchand Jean-Baptiste-Pierre Lebrun, notamment la vente dite Du Pereux le 23 mars 1784 : « Catalogue d'une collection précieuse de marbres d'Alsace, tels que porphyre, granit, serpentin, etc., composée de vases de différentes formes comme coupes, cuvettes et fûts de colonnes, dont plusieurs montés en bronze d'or mat et d'autres prêts à être dorés, exécutés sur de beaux profils et modèles de M. Feuillet » (Ch. Baulez, op. cit., p. 161). Les fûts de colonnes en pierre dure attisent particulièrement les convoitises des collectionneurs à la recherche de piédestal ou d'objet décoratif à part entière ; à l'égal des vases, certaines colonnes sont même dotées d'une monture en bronze doré à l'exécution soignée, comme celles en porphyre rouge du duc d'Aumont ou celles en granit rose du marquis de Nesle (Louvre).
Si la vogue des objets montés s'estompe sous l'Empire - ou, du moins, privilégie la porcelaine ou la tôle vernie au détriment du marbre - les colonnes de la collection Fabius illustrent la permanence du grand goût, cultivé par d'illustres collectionneurs tels que le duc de Morny.