Lot 334
  • 334

Jean Béraud

Estimate
350,000 - 500,000 EUR
Sold
420,750 EUR
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Description

  • Jean Béraud
  • A la salle Graffard
  • Signé et daté en bas à gauche Jean Béraud 1884
  • huile sur toile

Provenance

Monsieur Combier, 1898;
Madame Combier, 1936;
Vente, Paris, Drouot, 1er juin 1939, n°45 (sous le titre: Vive la Commune);
Collection particulière.

Exhibited

Salon de 1884, Paris, Palais des Champs Elysées, n°181 et ill. dans le catalogue illustré p.236 (détail);
Exposition universelle internationale de 1889. Exposition décennale de l'art français (1879-1889), Paris, Champ-de-Mars, 1889, n°79;
Collection of Pictures by Painters of the French School, Londres, Art Gallery, 1898, n°17;
Exposition internationale universelle de 1900. Exposition centennale de l'art français (1800-1900), Paris, Grand Palais, 1900, n°28;
Salon de 1936, Paris, Grand Palais, n°125;
Jean Béraud. Peintre de la vie parisienne, Paris, musée Carnavalet, 1936-1937, n°18;
Les Goncourt et leur temps, Paris, musée des Arts décoratifs, pavillon de Marsan, 1946, n°209.

Literature

Catalogue illustré de l'Exposition des arts incohérents, Paris, 1884, ill. p.112 (caricature);
A. Dayot, Salon de 1884, Paris, 1884, p.15-18;
G. Lafenestre, Le Livre d'or du Salon de peinture et de sculpture, Paris, 1884, p. 26-27;
E. Montrosier, Les Artistes modernes, Paris, 1884, t. IV, p.121, 122 et ill.;
T. Véron, Dictionnaire Véron, Paris, Poitiers, 1884, p.35-36;
C. de Beaulieu, "Le Salon de 1884", La Gazette du dimanche, 1884, p.6;
L. Enault, "Jean Béraud. A la salle Graffard", Paris-Salon, 1884, vol. I et ill.;
A. M., "Le Salon de 1884", L'Art, 1884, t. XXXVI, p.167 et ill. p. 213 (détail);
J. Péladan, "Salon de 1884", L'Artiste, 1884, t. CXIX, vol. I, p. 436 et ill. p. 435, 437 (détails);
Pierre, "Le Salon en train express", Le Journal des arts, 29 avril 1884, p. 2;
"Le Salon de 1884", Le Gaulois-Salon, supplément du Gaulois, 30 avril 1884, p. 2;
"Le Salon de 1884", Le Temps, 1er mai 1884, p.2;
H. Fouquier, "Le Salon de 1884", Gil Blas, 1er mai 1884, p. 3;
F. Javel, "Le Salon en quelques heures. Premier coup d'œil d'ensemble", L'Evènement, 1er mai 1884, p. 2;
R. Marx, "Le Salon de 1884. Au Salon"; Le Voltaire, 1er mai 1884, p. 1;
Mitaine de So[i]e, "Bloc-notes parisien. Le vernissage en trois actes", Le Gaulois, 1er mai 1884, p.1;
M. Vachon, "Le Salon de 1884", La France, 1er mai 1884, p. 3;
J. Delval, "Le vernissage", L'Evènement, 2 mai 1884, p.1;
Ninette (pour copie conforme Robert Caze), "Deux Salons. Cent ans après, 30 avril 1884", Le Voltaire, 2 mai 1884, p.1, 2;
J. Comte, "Salon de 1884", L'Illustration, 3 mai 1884, p. 290 et ill. p. 309;
J. de Nivelle, "Promenades au Salon", Le Soleil, 6 mai 1884, p.1;
F. Javel, "Le Salon d'après nature", L'Evènement, 9 mai 1884, p. 2;
H. Havard, "Le Salon de 1884. Peinture", Le Siècle, 20 mai 1884, p. 2;
L. de Fourcaud , "Le Salon de 1884", Gazette des beaux-arts, 1er juin 1884, p. 475;
H. Houssaye, "Le Salon de 1884", La Revue des deux mondes, 1er juin 1884, p. 579;
P. Mantz, "Le Salon", Le Temps, 1er juin 1884, p. 2;
"Beaux-Arts. A la salle Graffard", Le Monde illustré, 29 novembre 1884, p. 343 et ill. p. 344, 345;
R. Caze, La Foire aux peintres, Paris, 1885, p. 8;
J. Noulens, Artistes français et étrangers au Salon de 1885, Paris, 1885, p. 19;
Aug. Dalligny, "L'exposition décennale. Ecole française", Le Journal des arts, 15 novembre 1889, p. 2 et "L'Exposition décennale. Aquarelles, pastels, dessins etc...", Le Journal des arts, 22 novembre 1889, p.1;
F. Decht, "Don den Münchener Fliegenden Blättern", Die Kunst für Alle, 15 octobre 1890, ill.;
L . Roger-Milès, "Jean Béraud", La Revue illustrée, 1er septembre 1893, p. 193 et ill. p. 190;
E. André, "Les peintres et le sport. Jean Béraud", L'Escrime française et les sports illustrés, 1ère quinzaine de décembre 1893, p. 4;
A. France, Le Jardin d'Epicure, Paris, 1895, p. 57, 58;
Catalogue of the Loan Collection of Pictures of the French School, 1898, Londres, 1898, n°17 et 19;
M. Fouquier, "La Centennale. Un siècle de peinture", Le XIXème Siècle, 2 mai 1900, p. 2;
"A la Décennale", La Nation, 15 mai 1900, p. 3;
A. Alexandre, "Les Salons de 1901. Société nationale des beaux-arts", Le Figaro, 21 avril 1901;
H. Marcel, La Peinture française au XIXème siècle, Paris, 1905, p. 309;
A. Graves, A Century of Loan Exhibitions 1813-1912, Londres, 1913, n°17 (sous le titre: Vive la Commune);
Histoire de France contemporaine, Paris, 1916, ill. p.109;
P. Bracquemont, "Portraits et portraitistes. Jean Béraud.", Le Gaulois, 4 mars 1922;
"Une histoire de Jean Béraud", Le Petit Journal, 11 octobre 1935, p. 2;
L. Gillet, "Le Salon de 1936", La Revue des deux mondes, 15 mai 1936, p. 440;
E. Lucie-Smith et C. Dars, Work and Struggle. The Painter as Witness. 1870-1914, New York, Londres, 1977, ill. n°50 et p.106;
De Belleville à Charonne... (cat. expo.), Paris, mairie annexe du XXème arrondissement, musée Carnavalet, 1979, ill. n°74 p. 26;
J. House, "Renoir's Baigneuses of 1887 and the Politics of Escapism", The Burlington Magazine, septembre 1992, p. 583, 584 et ill. fig. 8 p. 583
Patrick Offenstadt, Jean Béraud, catalogue raisonné, Paris, 1999, p. 58 et pp. 248-249.
Jean-Louis Gaillemin, in L'Oeil, n°565, janvier 2005.

Catalogue Note

Etabli en 1856 à l'emplacement d'une ancienne salle de bal aux Armes de France, le bal Graffard était situé boulevard Ménilmontant, au cœur du Paris populaire, près du Père Lachaise. Il servit à l'occasion de salle pour des réunions politiques sous le second Empire et au début de la IIIe République. Les réunions politiques étaient nombreuses dans ce quartier où survivait l'esprit de révolte, ravivé au début des années 1880 par le retour des exilés de la Commune.
Béraud a probablement assisté à la scène, raconte Roger Marx dans Le Salon de 1884, ce qui parait vraisemblable, Béraud étant soucieux de donner à ses tableaux une certaine vérité historique et d'en faire des « documents humains ». Avec A la salle Graffard, Béraud peint les milieux populaires et choisit une scène évoquant l'instabilité et l'agitation politiques en France au début des années 1880.

Personnage central du tableau, l'orateur debout appuye d'un geste éloquent sa péroraison qui déchaîne l'enthousiasme du public, noyé dans l'épaisse fumée des pipes. A ses côtés, le président et les assesseurs sont assis à la tribune. Au premier plan les journalistes, assis à une table, rédigent le compte-rendu de la séance. Le célèbre acteur Coquelin l'aîné posa pour l'orateur et Béraud raconta à un journaliste que le tableau lui évoquait toujours le souvenir de son amitié avec Coquelin l'aîné :  'Il y a vinq cinq ans, au moment où je peignais ce tableau, Coquelin, modèle incomparable, venait journellement chez moi et nous étions si liés qu'il consentit à poser pour le personnage de l'orateur anarchiste dont le mouvement n'avait jamais pu m'être donné avec autant de justesse par aucun modèle de profession'" (The New York Herald, édition européenne, 31 janvier 1909, p. 5).

Publié à l'époque dans plusieurs revues, caricaturé par Emile Cohl dans le catalogue de l'exposition des Arts Incohérents, diffusé par la gravure, A la salle Graffard devint un tableau célèbre, admiré par les uns, critiqué par les autres, souvent pour des raisons plus politiques qu'esthétiques.

Certains critiques, horrifiés, virent en l'orateur « un de ces étranges nécropathes de la politique, plus bizarre et plus dangereux que ceux de la littérature et des arts, produit maladif de l'époque, pauvre machine détraquée que domine et secoue un système nerveux perpétuellement surexcité par des rêves haineux ou par des vapeurs alcooliques. Un de ses bras est levé au ciel, un bras chétif et sans muscles, sa main est crispée sur son coeur comme s'il voulait l'arracher de sa poitrine et le jeter en pâture à la sociale, pendant que de sa bouche grande ouverte s'échappent de foudroyantes malédictions contre "l'infâme capital" et "l'affreux bourgeois"...Et l'assemblée tout entière, empoignée par l'éloquence tonitruante de l'orateur, s'agite dans un délire d'enthousiasme au milieu de la fumée des pipes" (A. Dayot , Salon de 1884, p.15-16)

Quant à l'écrivain Anatole France, il fut séduit par « une figure qui lui fait mieux comprendre à elle seule l'ouvrier socialiste que vingt volumes d'histoire et de doctrine, celle de ce petit homme chauve, tout en crâne, sans épaules, qui siège au bureau dans son cache-nez...L'ascète du prolétariat, le saint de l'atelier, chaste et fanatique comme les saints de l'Eglise aux premiers âges »  (Le jardin d'Epicure, 1895).

De nos jours, c'est moins la signification politique qui nous intéresse, que la valeur picturale du tableau lui-même, et les moyens utilisés par Béraud pour frapper l'imagination : « Aujourd'hui que les querelles de la IIIe République se sont tues, c'est moins le vérisme de Béraud qui frappe que sa mise en page. Au premier plan, les gestes racoleurs nous plongent dans l'anecdote, plus loin, envahi pas la brume des pensées, le tableau est voilé par un épais nuage de tabac. C'est alors qu'apparaît, entre l'agitation des personnages et les pensées qui fument, irréductible et placide, provocateur, le rectangle rouge véritable sujet du tableau. Nu, palpable, matériel, c'est sur sa surface picturale que s'inscrivent les rêves et les espoirs des lendemains qui chantent » (Jean-Louis Gaillemin, in l'Oeil, 2005).

A la salle Graffard est un sujet inhabituel dans l'œuvre de Jean Béraud.  Observateur attentif de la vie parisienne sous la IIIe République, il en peint inlassablement les multiples scènes mais il privilégie les scènes de rues animées, les cafés, les théâtres, les bals et réceptions mondaines.

Il aime l'entrain, l'animation, la gaieté du Paris de la fin du XIXe siècle et le luxe brillant des soirées mondaines. Ses tableaux sont colorés et lumineux, ce qui le rapproche des Impressionnistes. Béraud a bien sur traité des sujets plus populaires, les ouvriers font partie intégrante de la vie et de la rue parisiennes et il a souvent croqué les petits métiers de Paris mais là encore c'est le charme du sujet - ou des jeunes travailleuses - qui le séduit et qu'il peint. Il ne s'est pas penché sur la grande misère et les difficultés des parisiens les plus démunis.

A la salle Graffard montre un rassemblement d'hommes, des gens du peuple, ouvriers en blouse, travailleurs et gens de modeste condition, dont le costume contraste avec celui des journalistes en manteau de fourrure et chapeau haut de forme. Les femmes y sont quasiment absentes. Béraud, grand amoureux de la beauté, de la grâce  et de l'élégance naturelle de la femme, devait peu apprécier celles qui sortaient de leur rôle et intervenaient dans les activités réservées à l'époque aux hommes. Pourtant un certain nombre d'entre elles avait milité et participé à la Commune et Béraud se devait d'en placer au moins une, qui les symboliserait toutes. C'est au premier plan à droite qu'il l'a assise, bien visible près de la tribune. Cette forte femme entre deux âges, dont la seule élégance consiste en un ruban et une écharpe rouges comme le tapis de la tribune, clame virilement son adhésion aux paroles de l'orateur. Est-ce un clin d'œil à la plus célèbre, à la plus populaire d'entre toutes, Louise Michel « la vierge rouge » ? Cette militante anarchiste qui fut déportée en Calédonie après la Commune et, à son retour en 1880, multiplia les réunions et manifestations en faveur des prolétaires, participa à plusieurs réunions à la Salle Graffard.

Béraud a visiblement pris plaisir à décrire l'atmosphère survoltée de la salle, pleine à craquer d'une foule bruyante et agitée, enveloppée par l'épaisse fumée des pipes qui voile la lumière venue des lustres à globes ronds et blancs. Il a étudié précisément les gestes désordonnés, les attitudes variées des personnages, chacun dans son rôle, le calme des journalistes concentrés sur leur texte contrastant avec l'ardeur mouvementée du public. La foule massée aux balcons anime et occupe tout le haut de la composition et ramène l'œil sur le tapis rouge, partie centrale et emblématique du tableau. Béraud a incontestablement réussi à décrire l'atmosphère houleuse, passionnée et surchauffée d'une réunion politique.

A la salle Graffard, par son sujet qui sort de la thématique habituelle de Béraud, par sa composition travaillée, par la variété des personnages et par la grande qualité technique – nombre des plus belles œuvres de Béraud datent des années 1880 – est  l'un des tableaux les plus ambitieux et les plus aboutis de Béraud. Il montre un aspect du Paris populaire et politisé, que Béraud a peu représenté mais qui a toute sa place dans le vaste panorama du Paris de la Belle-Epoque que Béraud nous a légué. L'œuvre de Béraud forme une chronique vivante, variée et détaillée, qui a une valeur documentaire indéniable, comprise d'ailleurs par ses contemporains puisque Roger Ballu a surnommé Jean Béraud « le Boilly de la fin du siècle » (Le Salon Illustré juillet 1889).

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