Lot 127
  • 127

Commode en placage de bois de violette et de palissandre et bronze doré d'époque Louis XIV, vers 1710, attribuée à André-Charles Boulle

Estimate
300,000 - 500,000 EUR
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Description

  • Haut. 84 cm, larg. 108 cm, prof. 60 cm
  • Height 33 in; width 42 1/2 in, depth 23 2/3 in
de forme rectangulaire, les montants légèrement arrondis, ouvrant à quatre tiroirs à traverses, le dernier tiroir avec les angles inférieurs découpés en quart-de-cercle ; riche ornementation de bronze doré : lingotière, entrées de serrure, poignées, feuilles d'acanthe et pieds en vis ; avec une étiquette ancienne manuscrite au crayon Library [...]lso ; (le pied central sous le tablier probablement supprimé dans la première moitié du XVIIIe siècle ; les chutes et le masque central d'époque Régence)

Provenance

Collection Guerlain

Catalogue Note

Remarquable par son décor reposant uniquement sur le jeu savant du frisage et la qualité de ses bronzes dorés, la commode de la collection Fabius constitue l'une des variantes les plus abouties parmi les commodes de Boulle.

Bien que le nom du grand ébéniste soit souvent synonyme de marqueterie de cuivre et d'écaille, nous savons par l'acte de délaissement du fonds de son atelier à ses fils, dressé le 6 octobre 1715, qu'il exécuta également nombre de meubles en placage de bois uni à la facture tout aussi soignée. Etaient alors mentionnés : « une [...] commode de bois de palissandre », « un petit serre-papiers de bois d'amarante », « huit petits médaillons [médailliers] [...] dont la moitié sont d'amarante » (Jean-Pierre Samoyault, André-Charles Boulle et sa famille, Genève, Librairie Droz, 1979, pp. 65-66). De même, nous avons connaissance grâce aux comptes des Bâtiments du Roi de la livraison par son atelier d'une armoire de bois de violette en 1700 pour Marly, ainsi que d'une commode en amarante pour Fontainebleau en 1714 (Alexandre Pradère, Les Ebénistes français de Louis XIV à la Révolution, Paris, Editions du Chêne, 1989, p. 96).
Parmi ces meubles en placage attribués à Boulle, parvenus jusqu'à nous, on peut relever notamment :
- un bureau plat en placage de bois de violette, vers 1700-1705, Huntington Collection, San Marino, Californie (Florian Knothe, « André-Charles Boulle's early production of bureaux plats : a newly attributed writing desk in the Huntington Collection », Furniture History, 2006, vol. XLII, pp. 53-61).
- une commode en placage de palissandre, vers 1710-1715, vente Sotheby's à Monaco, le 6 février 1978, lot 147.
- un bureau plat en placage d'amarante, vers 1710, vente Sotheby's à Monaco, le 11 décembre 1999, lot 32.
- un autre bureau plat en placage d'amarante, acquis par Charles Malon de Bercy vers 1715, vente Christie's à Monaco, le 15 décembre 1996, lot 16.
- une commode en placage d'amarante, vers 1725-1730, collection particulière (Jean-Nérée Ronfort et alii, André-Charles Boulle (1642-1732), Un nouveau style pour l'Europe, Paris, Somogy, 2009, p. 84, fig. 30).
- un cartel d'applique et son socle en marqueterie de bois de violette, vente Sotheby's à Monaco, le 15 juin 1996, lot 127.
Il faut enfin mentionner une commode quasiment identique à la nôtre, conservée aujourd'hui dans une collection particulière mais ayant aussi appartenu auparavant à la collection Fabius (galerie Steinitz, Biennale 2010 ; fig. 1) : son existence nous apprend ainsi que, dans l'atelier de Boulle, le système de production en paire ne concernait pas uniquement les pièces en « première » et « contre partie », mais également les meubles en placage de bois précieux.

Par ses quatre rangs de tiroirs s'étirant sur toute la hauteur de montants rectilignes, notre meuble n'est plus qu'un lointain écho des « commodes en bureau » ; l'abandon des consoles aux angles - encore présentes sur les commodes des Desseins publiés par Boulle chez Mariette à partir de 1707 – contribue à accentuer sa rigoureuse composition.
Sa structure générale est à rapprocher d'un projet de commode du maître, sanguine conservée au musée des Arts Décoratifs à Paris (inv. 723 C 4-5 ; fig. 2), qui figure non seulement des tiroirs aux angles découpés en quart-de-cercle semblables, mais aussi un pied central à calotte godronnée. C'est probablement dès la première moitié du XVIIIe siècle que notre commode, mise au goût du jour, vit ce pied médian supprimé.

Loin des exubérantes marqueteries de fleurs qui firent la renommée de l'ébéniste, le décor se fait ici plus sobre, alternant les motifs concentriques, dits en « saucisson », en façade des tiroirs, et les motifs en « cœur » sur les côtés. Conjuguant avec virtuosité bois de fil et bois de bout, le placage acquiert ainsi une dimension quasi-picturale, jouant de l'impression de profondeur créée par les veines du bois. Par le biais d'incrustations de filets de bois clair et de bois foncé, Boulle pousse même l'illusion jusqu'à suggérer sur chaque tiroir le relief d'une mouluration intérieure.
Il n'est pas jusqu'au plateau qui ne fasse l'objet d'un placage élaboré, « archaïsme » raffiné que l'on retrouve sur la commode en palissandre précédemment citée, ainsi que sur une commode attribuée à Joseph Poitou dont le père avait épousé en premières noces la sœur de Boulle (Calin Demetrescu, Le Style Régence, Paris, Les Editions de l'Amateur, 2003, p. 109, fig. 90) ; l'une des célèbres commodes dites « Mazarines », celle ayant appartenu au financier Randon de Boisset, présentait également cette particularité, avant que l'usage des plateaux de marbre ne se répande plus systématiquement.
Les riches ornements de bronze doré, caractéristiques des œuvres de Boulle comme les pieds en colimaçon et les tiges grainées, viennent enfin souligner l'architecture puissante du meuble que de larges enroulements de feuilles d'acanthe semblent porter. Ces mêmes volutes sont aussi employées sur les commodes ovales du maître, dites « en tambour par les deux bouts », mais placées cette fois à l'aplomb de balustres latéraux, comme pour soutenir les côtés arrondis du plateau.

Si l'invention de la commode, en tant que meuble nouveau, ne peut être attribuée à Boulle, son rôle dans l'évolution des modèles est considérable, tant par la variété des formes proposées que par la multiplicité des ornements : issue de ce foisonnement créatif, la commode de la collection Fabius se distingue par sa construction novatrice et la rareté de son décor.