Lot 4
  • 4

Pierre Soulages

Estimate
800,000 - 1,200,000 EUR
Sold
bidding is closed

Description

  • Pierre Soulages
  • Peinture 130 x 162 cm, 12 novembre 1956
  • signé et daté 57; signé, titré et daté au dos
  • huile sur toile
  • 129,8 x 162 cm; 50 7/8 x 63 3/4 in.
  • Exécuté le 12 novembre 1956.

Provenance

Kootz Gallery, New York
Acquis auprès de celle-ci en 1957 et transmis par descendance au propriétaire actuel

Exhibited

New York, Kootz Gallery, Soulages, 1957
Santa Rosa, Santa Rosa Junior College Art Gallery, The John Bolles Collection, 1981

Literature

Pierre Encrevé, Soulages, L'Oeuvre complet - Peintures, I.1946-1959, Paris, 1994, p.225, no.251, illustré en couleurs

Catalogue Note

signed and dated 57; signed, titled and dated on the back; oil on canvas. Executed on the 12th of November 1956.

« J'aime l'autorité du noir, sa gravité, son évidence, sa radicalité. Son puissant pouvoir de contraste donne une présence intense à toutes les couleurs, et lorsqu'il illumine les plus obscures, il leur confère une grandeur sombre » (Le dictionnaire des mots et expressions de couleur, le Noir, 2005, p. 14).

Noir et noirs. Brun cuivré et blanc de la toile. 12 novembre 1956. Titre et date. Autant de signatures du leader de l'Abstraction française contemporaine dont l'œuvre a reçu en 2009 les hommages du Musée National d'Art Moderne, Centre Pompidou à Paris.

1956 est pour Soulages une année décisive. Il expose pour la première fois à la Galerie de France où « les grands formats de ses tableaux leur donnent une monumentalité qui demande au spectateur une certaine distance ; elle induit à juger sommairement alors que c'est seulement vues de près que ses toiles rendent toute leur substance cachée dans les divergences du striage aussi bien que dans les nuances de tons » (Herta Wescher, Soulages, Cimaise, mai 1956). Il est présent à la Galerie Charpentier dans une exposition consacrée à l'Ecole de Paris et à la Kunsthalle de Bâle dans Japanische Kalligraphie und westliche Zeichen. A l'automne, ses œuvres partent à New York chez Samuel Kootz qui est aussi le marchand de Robert Motherwell, Morris Louis, Franz Kline...

Un an plus tard, en novembre 1957, 12 novembre 1956 est accroché aux cimaises de la Kootz Gallery où il est directement acquis et conservé depuis dans la même collection. Parmi les œuvres de 1956, de grands formats horizontaux et dans des tons de brun, trois œuvres sont conservées dans des collections publiques internationales : au MoMA de New York, au musée Fabre de Montpellier et au Museum of Fine Arts de Montréal. Mais le brun cuivré de 12 novembre 1956 n'atteint nulle part ailleurs la même intensité.

12 novembre 1956 fait partie des ultimes œuvres peintes dans l'atelier de la rue Schoelcher où Denise Colomb photographie l'artiste au travail. A l'arrière plan de l'un de ces portraits, sur un chevalet, l'œuvre est visible en cours de réalisation. Cette photographie documente de manière exemplaire le travail de Pierre Soulages en général, la genèse de 12 novembre 1956 en particulier.

12 novembre 1956 est également une œuvre inaugurale. Dans les cinq cycles identifiés par Pierre Encrevé, 12 novembre 1956 ouvre le troisième : celui des raclages (1956-1963). L'objectif : atteindre une luminosité maximale. Comment ? Se souvenant d'un lavis de Rembrandt où « les coups de pinceaux illuminaient par contraste les blancs du papier qui devenaient aussi actifs qu'eux » (Michel Ragon, Les Ateliers de Pierre Soulages, 1990, p. 29), Soulages retient le principe des interférences entre la toile laissée à nu et la peinture à l'huile. Dans les raclages, il procède a contrario : la toile n'est pas réservée mais enduite de matière. Au fil des raclages, la toile resurgit sous la couleur du maître : le noir. Cette couleur, corollaire de la lumière, Soulages en fait l'expérience dès son arrivée à Paris en 1946 où il remarque la verrière brisée de la gare de Lyon réparée à grands coups de goudron. Le noir devient aussitôt la pierre angulaire de son travail.

En plus d'être un élément structurant, le noir est chez Pierre Soulages un facteur de rayonnement
 : rayonnement propre et rayonnement provoqué. Celui des autres couleurs que le raclage fait ressurgir entre les couches de noir et le blanc de la toile. D'emblée, 12 novembre 1956 démontre l'efficacité du procédé. Sous un puissant zigzag noir, quelques éclats de blanc et des aplats de brun cuivré rayonnent. Comme si le noir les avait tour à tour incorporés, couvés comme on couve un feu puis libérés : « La couleur semblait alors émaner de la toile. La lumière venant de cette couleur paraissait surgir de l'intérieur même du tableau » (Pierre Soulages. Noir Lumière, p. 117).

Dans le cycle des raclages, le noir n'intervient pas seulement comme révélateur de couleurs. Il est lui-même couleurs. A partir de 1956, les clairs-obscurs chers à Rembrandt investissent jusqu'à l'intérieur des surfaces noires appliquées à la brosse et vigoureusement raclées. Induites par le traitement véhément de la pâte, les variations de texture, allant du lisse au strié, provoquent des modulations de tons elles-mêmes accentuées par les variations d'épaisseur de la couche picturale. Rythmée par la puissante architecture du geste brossé au noir, la perception l'est donc aussi par le passage des polis aux sillons, des transparents aux opaques.

Ces changements de réalité physionomiques qui préoccupent l'artiste, affirmant qu' « aucune trace peinte ne ressemble jamais à une autre » et ajoutant que « la peinture est une organisation de formes et de couleurs sur laquelle viennent se faire et se défaire les sens qu'on lui prête. Le spectateur en est libre et nécessaire interprète », justifieraient à elles-seules la voie de l'art abstrait. Sur ce terrain, Pierre Soulages rejoint un autre représentant majeur de l'Art abstrait contemporain, Gerhard Richter, pour qui « L'art ne fait jamais de déclaration sur la réalité, il est lui-même la seule réalité qui soit-là » (L'Art au XXe siècle, Taschen, 2000, p.342).

Dans 12 novembre 1956, il y aurait donc autant de noirs que de regards. Et autant d'interprétations. En 1955, trois ans avant la rencontre entre Leopold Senghor et Pierre Soulages qui aura la révélation de l'art tribal après avoir eu celle de l'architecture romane, le premier confie : « Par-delà les larges formes noires, brillent des lueurs d'incendie [...]. Voici l'esprit qui l'éclaire, pour le dévoiler et l'exorciser dans une ordination impérieuse de la matière. C'est ainsi que Soulages nous arrache à la mort en faisant luire l'espoir au profond de nos âmes » (Soulages, catalogue d'exposition, Paris, Centre Pompidou, 2009, p.87).

Austérité expressive du signal noir, chaleur du halo de brun cuivré, clarté des réserves blanches : 12 novembre 1956 a quelque chose de ce feu. Dans « l'œuvre au noir » de Pierre Soulages, cette œuvre resplendit.

Comp.1
Denise Colomb, Pierres Soulages © Denise Colomb

Comp. 2
Rembrandt van Rijn, Les Pélerins d'Emmaus, 1648, Huile sur toile, Paris, musée du Louvre © Paris, musée du Louvre

Comp. 3
Gerhard Richter, Abstraktes Bild, 1998, Huile sur toile, Houston, Museum of Fine Arts © Houston, Museum of Fine Arts

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