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Beauvoir, Simone de
Description
- beauvoir, simone de
- Les Mandarins.Manuscrit autographe signé.[1949-1950].
reliure signée de pierre-lucien martin. Maroquin rouge janséniste, doublure bord à bord et gardes de veau crème, tranches dorées sur témoins. Chemise et étui.
Catalogue Note
Aussitôt après la parution des Mandarins chez Gallimard en septembre-octobre 1954, Simone de Beauvoir offre son manuscrit en cadeau de Noël au poète Mony de Boully et sa femme. La lecture de l'oeuvre telle qu'alors compilée était impossible ou presque. Il était constitué de quelque 1500 feuillets, dont plus de 400, pages isolées, chapitres incomplets, furent ôtés. En 1956, le manuscrit est renuméroté : de 1 à 956, en rouge. Il comprend feuillets manuscrits et feuillets ronéotypés, disposés selon la version définitive publiée du roman. Cette reconstitution du document permet une étude passionnante du travail de création de Simone de Beauvoir : ainsi la première page du roman tel que publié était à l'origine la page 51 du manuscrit de Beauvoir, dont l'intention avait été de commencer son oeuvre ainsi : « Non , ce n'est pas aujourd'hui que je connaîtrai ma mort ; ni aujourd'hui ni aucun jour » (page numérotée 1 par l'auteur, page 27 telle que numérotée par L. Arega, à qui les Mouny avaient confié la collation du manuscrit).
De nombreux passages présentent d'importantes variantes; certains passages sont également restés entièrement inédits. 80 feuillets n'offrant ainsi aucun équivalent dans la version publiée ont été intercalés dans les deux volumes. Ce manuscrit se présente donc comme une version de travail, d'un stade précédant d'importantes et innombrables modifications et corrections postérieures pour la publication. Quelques rares corrections sont de la main de Sartre, comme le mot "remplir", page 227.
Considéré comme le plus marquant des phénomènes littéraires de l'après-guerre, car réunissant à la fois les revendications des thèses féministes et les bouleversements de la vision existentialiste du monde, Les Mandarins est aussi un roman à clef dont les personnages figurent parmi les plus célèbres personnalités littéraires des années d'après-guerre : Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Arthur Koestler et Simone de Beauvoir jouent leurs propres rôles dans le décor politique des derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, sous les traits de Robert Dubreuilh, Henri Perron, Victor Scriassine, et Anne Dubreuilh. L'auteur y joue de la confusion entre fiction et réalité. Le roman sert à fouiller, discuter, et élaborer les nouvelles thèses politiques et philosophiques des intellectuels de gauche en France, entretenant si fidèlement ce parallèle, que le roman ira jusqu'à traduire la fracture qui se produit en 1952 au moment même où elle écrit, entre les deux principaux acteurs des débats politiques de ces années, Sartre et Camus. La Résistance et la Libération offrent naturellement de multiples choix et libertés aux différents protagonistes, qui les empruntent, et se divisent ; mais Camus se considérera bien plus que fustigé intellectuellement par Les Mandarins. Il réagira violemment à l "ordure" et voit dans l'acte immoral qui lui est attribué, commis en vérité par Sartre et soulevé par Beauvoir, le faux-témoignage d'Henri Perron pour protéger sa maîtresse, acte qui en fait le complice d'un collaborateur. Face à d'autres réactions de contemporains se reconnaissant dans des personnages parfois peu sympathiques, Simone de Beauvoir se défendra toujours d'avoir illustré son entourage.
Les Mandarins dans cette version non définitive, plus large, plus riche et non encore élaguée de sa construction, offre une des visions les plus instructives sur la construction, page après page, des idées fondamentales des intellectuels de l'Existentialisme. Le document fourmille de ratures, corrections, premiers jets et mises au net, paragraphes censurés, et autres hésitations, qui en font une véritable relique de l'histoire politique et littéraire de ces années si riches de la France intellectuelle, et une mine d'or pour une édition critique.
Une fois relié en deux solides volumes élégamment recouverts de maroquin rouge et doublés de veau crème par Pierre-Lucien Martin, le manuscrit est montré à Simone de Beauvoir, qui y appose une longue note couvrant quatre pages sur les deux premières gardes du tome I, soulignant les importantes variations entre le manuscrit et la version publiée. Beauvoir affirme en conclusion de sa note : « Ce manuscrit représente le dernier état des « Mandarins » ... et dans son intégralité ». Il est touchant, et certainement voulu, que Simone de Beauvoir en ait respecté la virginité : « Ce manuscrit n'a pas de titre » a-t-elle déclaré en tête de sa note, en écho peut-être aux dernières lignes de son roman : « De nouveau j'ai sauté à pieds joints dans la vie... Est-ce que je n'ai pas l'idée pour un titre ? aucun de ceux auxquels on a pensé jusqu'ici ne convient. Je cherche un titre. ... Ou on sombre dans l'indifférence, ou la terre se repeuple... ».