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112 lettres autographes signées à l'Abbé Mugnier. 1892-1903.
Description
- Huÿsmans, Joris-Karl
- 112 lettres autographes signées à l'Abbé Mugnier.1892-1903.
Provenance
Catalogue Note
Savoureuse correspondance de Huÿsmans à l'Abbé Mugnier. Elle débute un an après leur rencontre grace à l'entremise, fait assez piquant, de Berthe Courrière (1852-1916), demi-mondaine, maîtresse de Rémy de Gourmont, férue de sciences occultes.
Huÿsmans écrit au « fol abbé » sur un ton toujours libre et se livre, dans ces lignes, tant sur le développement intellectuel qui le pousse d'abord à la conversion puis au noviciat qu'à une analyse souvent acerbe du monde politique et littéraire de l'époque.
Il revient très longuement sur l'élaboration de ses romans Là-bas, En route, La Cathédrale, Sainte Lydwine de Schiedam, De tout et l'Oblat, ou encore les Pages Catholiques dont il confie la préface à son ami. Il décrit ses relations avec son éditeur Stock et les réactions provoquées par ses publications, autant dans les milieux catholiques qu'anticléricaux.
Au sujet de sa conversion, bien qu'il moque l'abbé confessant « le bas fretin des punaises de sacristie », lui-même se confesse : « Je vous envoie ce petit mot pour vous assurer de mon désir d'y aller [à la Trappe] et d'en finir avec la vie que je mène. (...) enfin, je suis si vraiment dégouté de ma vie qu'il est impossible qu'Il n'ait pas pitié ! ». Il analyse ses sensations post-conversion : « J'ai passé par le plus dur moment de ma vie – la confession – (...) je suis liquidé. (...) je vous écris, poigné par une tristesse infinie, l'idée d'une indignité absolue, d'une âme mal radoubée. ». Il continue néanmoins son apprentissage de la religion grâce « [au] plus intelligent et [au] plus charmant des moines », Don Besse qu'il cite à plusieurs reprises dans ses lettres.
L'entrée au cloître de l'auteur d'A Rebours excite la curiosité des journalistes de l'époque : « (...) il est entendu avec le P. Abbé que pour éviter les invasions de Paris et de Poitiers et écarter les journalistes, la prise d'habit se fera, en pleine clôture, dans la chapelle du noviciat, là où même un Père ne peut pénétrer sans permission. » Pourtant, il ne peut s'empêcher quelques hérésies : « comme chrétien – et aussi pour mes petites affaires, je voudrais bien que le Christ se pressât de ressusciter. »
Il revient longuement sur la préparation de son livre La Cathédrale, ouvrage très documenté : « quand j'aurai humé et bu ces 2 cathédrales [celles de Bourges et d'Amiens] sur lesquelles je n'ai point de notes, je serai à peu près outillé pour pouvoir embêter mes contemporains en les noyant dans le symbolisme des pierres et des couleurs ». Il déplore les critiques qui ont accueilli son ouvrage : « Avez-vous lu l'article du 4 avril courant – Chanoine Ribet, dans l'Univers ? Jaloux du procédé de la Vérité, la feuille Veuillotarde s'est payée un bon éreintement de la Cathédrale. Ledit chanoine dit que je ne suis pas converti, mais ce qui est plus embêtant, il signale carrément le livre à l'Index. (...) c'est étonnant, ils sont plus enragés après la Cathédrale qu'après En Route, les bonzes ! Ça et une perspective de morue pendant toute la semaine ça navre !! ». Néanmoins, Chartres et sa cathédrale le comblent et l'assoient un peu plus dans sa foi : "J'ai découvert que la Ste Vierge était le plus merveilleux facteur de la poste qui soit". Une importante correspondance suivra avec Catharina Thijm, expéditrice d'une lettre 'miraculeuse' adressée à "M. Huÿsmans – crypte de la Ste Vierge – Chartres" et reçue par Huÿsmans le soir de Noël.
Néanmoins, Huÿsmans nous montre dans ces missives qu'il n'est pas un catholique pur, un converti définitif. Il ne peut s'empêcher, avec finesse, de taquiner l'Abbé sur ses publications « (...) je lis dans une feuille tout à la fois torcheculative et pieuse, j'ai désigné La Vérité (...) abbé Mugnier 'Du beau dans l'éducation religieuse'. Il y a certainement une faute d'impression, c'est sans au lieu de dans qu'il faut lire, pas vrai ? ». Malgré l'éloignement volontaire de Paris, il suit l'évolution de l'Affaire Dreyfus, reçoit des personnages dont il fait de savoureux portraits : "Imaginez que les forcenés de des Esseintes et de Durtal aboulent tout aussi bien qu'à Paris. Hier nous avons vu l'être le plus curieux, le professeur de la chaire de physiologie de Limoges qui m'a reproché, les larmes aux yeux, d'avoir tué ses meilleurs amis, des Hermies et Carhaix".
Mais Huÿsmans livre également de belles pages de littérature en évoquant les maîtres hollandais découverts et aimés grâce à son père : "Je rêve d'un climat triste où le soleil serait aboli – ou devenu comme dans les Rembrandt une simple traînée de poudre d'or. Cela, dans un très vieux cloître où l'on ne ferait interrompu de ses vies de saints que par une odeur d'encens et des très vieux chants".
Exquise et riche correspondance de Huÿsmans à son "fol abbé" Mugnier.