Lot 113
  • 113

11 lettres autographes signées à Joë Bousquet. 1945-1948.

Estimate
15,000 - 20,000 EUR
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Description

  • Hans Bellmer
  • 11 lettres autographes signées à Joë Bousquet.1945-1948.
25 pages (12 pp. in-4, 270 x 210 mm ; 10 pp. in-8, 209 x 135 mm ; 3 pp. in-32, 88 x 60 mm).

Catalogue Note

Très belle correspondance, personnelle et artistique, de Bellmer à Bousquet.

Bellmer et Bousquet se connaissent depuis peu de temps mais leur compréhension mutuelle est déjà à son comble. Bellmer lit Bousquet : « aujourd'hui la 'Fiancée du Vent' était avec moi et, ainsi, avec vous, j'étais moins abandonné ». Bousquet propose à Bellmer d'écrire sur lui : « Vous avez eu l'immense gentillesse de me dire que cela vous plairait d'écrire à mon sujet. Cela m'aiderait de retrouver ma vie ». Ils s'envoient des textes et Bellmer approuve sans réserve le texte de Bousquet sur la sodomie : «Quand j'ai reçu et lu votre texte exquis qui inaugure la justification de la sodomie, j'avais de quoi nourrir mon désespoir individuel : oui, c'est comme cela qu'il faut que la pensée se pense et le mot s'écrive, aisément». Il le pousse à poursuivre «vous voulez me confier la publication de la "Justification" amplifiée. Ce sera un document de premier ordre et d'une portée encore mal calculable. J'aimerais vous dire : négligez tout le reste en faveur de cet ouvrage-confession-expérimentale. La poésie est un fait".
Au fil des lignes, Bellmer se confie pleinement et aborde toutes les facettes de sa personne, de sa personnalité et de son art : «Il y [a] nettement deux lignes, chez moi ; 1.) l'une serait représenté par les choses de la Poupée et par l'Anatomie. C'est le coté ingénieur « égaré » qui tout en étant anti-artistique à fond arrive à des expressions et des solutions poétiques essentielles. 2.) l'autre ligne serait donné par mes dessins et par quelques tableaux, où l'automatisme de la main, le jeu graphique, même une certaine musique de la forme, prédomine, ou l'automatisme pur et le naturalisme poussé s'interpénètrent réciproquement». Il revient longuement et à plusieurs reprises sur son chef-d'œuvre, sa Poupée : «Un objet comme la Poupée c'est comme une baguette divinatoire qui, sans vie, approche à tout hasard, et oblige soudain, ce hasard étant bien disposé, l'arbre ou le fauteuil d'avouer ses contenus. Ni l'une chose ni l'autre est vivante expression pour nous, ni la poupée, ni l'arbre. ». Il admet ses rapports équivoques avec la couleur, qu'il féminise : « Moi et la couleur !? Elle est chez moi comme la très belle femme toujours, éternellement aimée, à l'exclusion de la déception, bref : une promesse. Le frou-frou, le coup de la jarretière, le sourire du « peut-être ». Puis il évoque ses problèmes avec la langue française : « Quelle difficulté, mon français raide et artificiel. Tant pis, faisons une vertu de cette faiblesse (...) pour ne pas désespérer ». Ces problèmes, il les traduit à son ami, comme un cri : «moi j'écris comme une poupée articulée». Il finit par 'avouer' ses modèles d'hommes libres, surprenants : « que j'envie Rimbaud, Joseph Vacher, etc – leur vie était brillante, consciente. (...) Ils ne connaissaient personne ». (Joseph Vacher est considéré comme le premier tueur en série connu en France, on lui impute au moins 31 viols et meurtres ou le confond-il avec Jacques Vaché?).
Bellmer aborde également sans concession le Surréalisme post-Résistance, sa position dans le mouvement, ses rapports distants avec Breton. Il juge ses contemporains avec férocité : « Mais je ne marche pas avec les opportunistes. (...) Le petit insignifiant Gaston Puel ou le commis voyageur Seghers – ou l'ignoble Aragon avec sa truie au lait littéraire – ces commerçants des sous – les Aragon – et ceux de la GLOIRE, les Eluard, Parrot etc. (...) je ne marche plus, moins que jamais. Que je crève de faim ».
Il se fait plus personnel quand il évoque ses relations familiales : passionnelle avec sa fille Doriane « [je suis] récompensé par l'affection et par la beauté d'un enfant qui est moi et ma mère à la fois » ; ou désastreuse avec sa future ex-femme Marcelle Sutler : « la meilleure des choses serait que je pousse l'épouse Bellmer au divorce (...). Ce suicide morale et artistique ne peut pas durer ». Il analyse cette relation avec lucidité « Oui, j'ai compris. (...) L'homme déteste la femme, où à son désespoir il n'arrive pas à se retrouver. »
Les deux hommes, dès leur rencontre, éprouvent mutuellement une amitié faite de respect, d'admiration et d'une profonde compréhension de l'œuvre de chacun. Bousquet est bouleversé par la Poupée dont il fait coller les photographies sur son mur et pour laquelle il s'inspirera pour ses poèmes La Mineure et La Blanche par amour.
Leurs réflexions sur l'anatomie du désir suivent des chemins identiques, au point que Bousquet déclare en avril 1945 : "Nous travaillerons ensemble désormais".