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Francis Bacon
Description
- Untitled (Pope)
- huile sur toile
- 190 x 140 cm; 74 3/4 x 55 1/4 in.
- Peint vers 1957-1959.
Provenance
Exhibited
Catalogue Note
oil on canvas. Painted circa 1957-59.
La représentation du Pape, d'après le Portrait d'Innocent X de Velasquez, est un thème auquel Francis Bacon s'est maintes fois confronté, tout au long de sa carrière, en des séries de portraits complexes et tourmentés. Variantes après variantes, il a ressenti le besoin impérieux de revenir sur ce sujet, un des plus célèbres de son œuvre. Le portrait de Velasquez pouvait l'attirer par sa facture relâchée et ses blancs étincelants. Pourtant, Bacon ne vit jamais l'original, conservé à Rome, même au cours de sa visite dans cette ville en 1954. Sans doute, comme il le confie à David Sylvester en 1966, par crainte de voir le tableau réel après toutes les combinaisons qu'il a pu en décliner. Ne le connaissant que par des reproductions, dont une était punaisée sur le mur de son atelier, ce sujet l'attirait plus que tout. David Sylvester suggère que le Pape, ou 'il Papa', pouvait représenter un moyen d'évoquer son père ou d'exorciser son souvenir. Ce sujet apparaît pour la première fois avec Tête VI de 1949, mais c'est en 1950 que ce personnage figure de plain-pied (œuvre détruite en 1951). Une première série est entreprise en 1951 pour une exposition à la Hanover Gallery à Londres, puis Francis Bacon exécute huit tableaux pour son exposition à la Durlacher Gallery en 1953 à New York.
L'œuvre Sans titre (Pape) se rattache par son sujet à la série des Papes, mais appartient aux rares œuvres qui ont subsisté de la période de Tanger. Bacon séjourne dans cette ville pour la première fois en 1956 pour rendre visite à Peter Lacy. Il y revient à plusieurs reprises jusqu'en 1959. Il peint régulièrement et commente son travail dans ses lettres à sa galleriste Erica Brausen, lui parlant dans une lettre de 1958 de deux séries sur lesquelles il travaille; une série de Papes avec les hiboux et une série de portraits d'une personne dans une pièce. Beaucoup d'oeuvres de cette période sont détruites, mais celle-ci appartient à un ensemble de tableaux que Bacon laisse derrière lui en quittant Tanger en juillet 1959. Bien que réalisé là-bas, Sans titre (Pape) s'inscrit dans les premières séries de Papes de Bacon, des années 50, dans lesquelles il isole son personnage sur des fonds sombres, du bleu foncé au noir.
Différentes nuances de bleu et de violet créent les ombres d'un rideau placé derrière le Pape. Les hachures rappellent les pastels de Degas que Bacon connaissait parfaitement. Il admirait les stries qui couraient le long des corps et composaient les fonds, les trouvant particulièrement intéressantes, car exaltant et modifiant la réalité de l'image. Ce procédé se rapproche également du portrait du Titien représentant le Cardinal Archinto, dont une moitié du corps disparaît derrière un rideau. La verticalité des hachures est contrebalancée par les circonvolutions des quelques coups de pinceaux rapides qui définissent le buste du Pape. Cette technique, qui suggère en l'effleurant le buste, transpose la technique de Velasquez, dont Bacon ne pouvait saisir qu'imparfaitement, d'après une reproduction, le rendu des tissus blancs qui composent le vêtement d'Innocent X. Elle s'oppose à la rigueur architecturale de la composition, renforcée par le trône schématisé sur lequel son personnage est assis. 'Je réduis le format de la toile en y traçant des rectangles qui concentrent l'image. Juste pour la voir mieux.' (Francis Bacon, entretien avec David Sylvester, Genève, 1995).
Cet espace-cadre isole le visage qui montre un enchevêtrement complexe de sensations. Bacon inverse la représentation de Velasquez en plaçant le Pape tourné vers sa droite, mais garde le regard légèrement décalé qui fixe à la fois le spectateur et se détourne vers la droite, provoquant une tension dans la composition. Le nez qui disparaît, le visage émacié et la bouche ouverte sur des dents acérées créent une impression de malaise. 'Vous savez combien la bouche change de forme. J'ai toujours été très ému par les mouvements de la bouche et par la forme de la bouche et des dents. Les gens disent qu'elles ont toutes sortes d'implications sexuelles, et j'ai toujours été très obsédé par l'apparence même de la bouche et des dents (...) J'aime, pourrait-on dire, le luisant et la couleur qui viennent de la bouche et j'ai toujours espéré, en un sens, être capable de peindre la bouche comme Monet peignait un coucher de soleil.' (Bacon cité in Francis Bacon, Centre Georges Pompidou, Paris, 1996, catalogue d'exposition, p. 17). Les formes des bouches ouvertes trouvent leur source dans deux images de femmes hurlantes : la nurse dans la séquence de l'escalier d'Odessa du Cuirassé Potemkine d'Eisenstein et la mère au premier plan du Massacre des Innocents de Poussin, conservé au Musée Condé de Chantilly que Bacon découvre en 1927 lors de son premier séjour en France. Le cri renvoie également à cette phrase que Bacon aimait à citer lorsqu'il parlait des Erinyes de l'Orestie d'Eschyle, autre source d'inspiration importante pour son œuvre, phrase traduite par W.B. Stanford en 1942 : 'The reek of human blood smiles out at me (La puanteur du sang humain me sourit à pleines dents). Paradoxalement, dans cette oeuvre, la violence du traitement du Pape et la rigueur de son environnement sont comme deux images, l'une littérale et explicite et l'autre plus ou moins abstraite de la force et de l'angoisse immenses du portrait.
Fig 1 Francis Bacon et Ahmed Yacoubi à Tanger en 1956 © Succession Francis Bacon
Fig 2 illustration en noir et blanc du Pape Innocent X par Diego Velasquez, feuille d'un livre non identifié © Dublin City Gallery
Fig 3 Francis Bacon, Pope I, Study after Pope Innocent X by Velasquez, 1951, huile sur toile, Aberdeen, City Art Gallery and Museums Collections
Fig 4 Titien, Portrait du Cardinal Filippo Archinto, vers 1551-62, huile sur toile, Philadelphia Museum