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23 lettres autographes signées à Léonce de Lavergne. Datées et non datées, entre 1840 et 1859.
Description
- Tocqueville de, Alexis Charles Henri Clérel
- 23 lettres autographes signées à Léonce de Lavergne.Datées et non datées, entre 1840 et 1859.
Dans ces longues lettres très nourries, datées principalement de Paris, de Tours ou de la propriété familiale à Tocqueville dans la Manche, "où l'on ne lit que le journal et la messe" et où il travailla à son dernier grand ouvrage L'Ancien Régime et la Révolution, Tocqueville aborde de nombreux sujets, politiques ou économiques, évoquant les affaires publiques et dénonçant la gouvernance du pouvoir impérial, donnant son avis sur la situation internationale au moment de la guerre de Crimée, défendant ses opinions républicaines, décrivant ses occupations d'écrivain mais parlant également d'événements plus intimes comme le décès de son père, survenu en juillet 1856.
Rédacteur au ministère des Affaires étrangères, membre de l'Académie des Sciences et collègue de Tocqueville à l'Institut, l'économiste et député Léonce de Lavergne (1809-1880) est considéré comme le père de l'école d'économie rurale française. Ce libéral convaincu analysa aussi l'économie des pays européens, tels la Belgique, les Pays-Bas, l'Allemagne et surtout le Royaume-Uni.
pièces jointes :
- lettre du frère de l'écrivain, Édouard de Tocqueville, adressée au même (S.l., 29 novembre 1853, 3 p. in-8) ;
- lettre autographe signée de Marie de Tocqueville remerciant M. de Lavergne pour un article d'économie politique (Valognes, 29 novembre 1862, 4 p. in-12) ;
Catalogue Note
- (St-Cyr, près Tours ce 31 octobre 1853), à propos de l'Essai sur l'économie rurale de l'Angleterre, de l'Écosse et de l'Irlande de Lavergne : "(...) Personne avant vous ne m'avait donné l'illusion que je comprenais quelque chose aux principales règles de la science agricole, et ne m'avait si clairement expliqué ce que j'avais toujours aperçu confusément, à savoir les rapports de l'agriculture avec l'état social et politique des peuples. Votre livre sera un admirable commentaire de ce mot profond de Montesquieu que vous citez, je crois, et qui devrait servir d'épigraphe à votre oeuvre : "Que les terres produisent, non pas en raison de la fécondité du sol, mais de la liberté des hommes qui les cultivent". Vous me remplissez de confusion en me parlant de mes travaux ; car si j'ai en effet travaillé depuis que nous nous sommes quittés, je suis obligé d'avouer que je n'ai absolument rien produit. J'ai passé tout mon temps à deux choses qui, je le crains bien, ne me mèneront jamais à rien. La première a été d'étudier l'allemand, langue diabolique dans laquelle je suis trop avancé pour qu'il soit sage de reculer, mais que je n'aurais jamais dû entreprendre, si j'avais été prudent. Ma seconde entreprise a été d'apprendre à fond l'ancien régime, persuadé que je suis que les plus grandes révolutions ne changent pas les peuples autant qu'on le prétend, et que la principale raison de ce qu'ils sont est toujours dans ce qu'ils ont été. (...) Si vous voulez prier M. le ministre de l'Instruction publique, qui me veut du bien, de créer pour moi au Collège de France une chaire de droit administratif de l'ancien régime, je crois que je serai en état de la remplir assez bien. (...)". Lettre en partie transcrite dans le tome III des Oeuvres complètes de Tocqueville, par Mme de Tocqueville (Paris, Michel Lévy frères, 1866), pp. 303-305 (la dernière page n'a pas été transcrite).
- (St Cyr 29 janvier 1854), au moment des débuts de la guerre de Crimée, Tocqueville donne son opinion sur le tsar Nicolas Ier. " Le czar a fait le plus difficile qui était de paraître indifférent à l'entrée des flottes dans la mer noire, car, c'était lui demander la paix en lui mettant le poing sous le nez (...)".
- (St-Cyr, ce 20 juin 1854) : "(...) Vous me paraissez de tous les concurrents dont j'ai entendu parler, de beaucoup, celui qui a le plus de talent et le livre que vous êtes en train de publier ne vous assure pas seulement un siège dans la section d'esthétique mais dans plusieurs autres, car ce livre est, à mes yeux, une œuvre de haute philosophie politique, encore mieux que de statistiques. Et cependant, je ne pourrai vous donner ma voix, cette fois, parce que je me considère comme engagé vis-à-vis de Mr Say (...)".
- (Bonn ce 29 juillet 1854). Tocqueville voyage en Suisse et en Allemagne : "(...) Je trouve un grand plaisir à connaître un pays nouveau pour moi et à oublier mon propre pays. Les heures et les jours s'écoulent au milieu de mille études diverses auxquelles je me livre avec une furia francese qui étonne mes hôtes. (...) C'est l'Espagne qui, pour le moment, me semble fixer particulièrement l'attention de ceux qui s'occupent de ce qui se passe, de nos jours, sur la terre. (...) On ne voit pas qu'il puisse sortir de tout ceci autre chose que l'anarchie, suivis bientôt du despotisme selon la loi inflexible des choses politiques. En attendant, mon attachement pour les personnes royales n'étant pas naturellement fort ardent, et la haine que je porte à leurs vices étant au contraire très énergique, je ne puis m'attrister beaucoup du spectacle que nous avons sous les yeux. Si de là pouvait naître une monarchie constitutionnelle quelconque, je bénirais l'événement : il serait utile à l'Espagne et à la France. (...)". Lettre en partie transcrite dans le tome III des Oeuvres complètes, pp. 333-335.
- (Tocqueville par St-Pierre-Eglise, le 4 juillet 1856). Sur la mort de son père : "(...) Mon père n'avait rien perdu en, vieillissant et, quoique parvenu à un âge très avancé, il avait conservé une chaleur de coeur qui semblait s'accroître avec les années. Jamais son affection ne nous avait paru si tendre et ne nous avait été plus précieuse qu'au moment où nous l'avons perdu. (...) Mon livre [L'Ancien Régime et la Révolution] a paru peu de jours après le cruel événement et vous pouvez croire que cela a été une circonstance bien douloureuse pour moi. Mais je n'y pouvais rien. La première édition était vendue et le libraire ne voulait pas laisser passer la saison favorable. J'ai donc été obligé d'abandonner ce livre à sa fortune (...)".
- (Tocqueville ce 14 décembre 1856) : "(...) À propos d'amis et d'amitié véritable, nous avons ici en ce moment Ampère, qui nous charme par toutes les qualités aimables et rares que vous lui connaissez. Quelle activité et quelle fécondité d'esprit. Cet homme-là semble augmenter de verve en augmentant d'années. On ne saurait avoir un plus agréable hôte (...)". Lettre en partie transcrite dans les Oeuvres complètes, pp. 420-421.
- (Tocqueville le 7 septembre 1857). Après un séjour en Angleterre. Les Anglais lui ont parlé de la décadence de la France : "(...). J'étais chez lord Granville lorsque la nouvelle de la révolte de l'Inde est arrivée par voie télégraphique. On était loin, alors, de prévoir l'étendue du mal et la grandeur du péril. Jamais l'Angleterre n'a eu de plus terrible aventure. Si cette crise se prolonge, l'action extérieure des Anglais sera pour un temps comme paralysée ; et qui peut dire ce qu'un événement si nouveau et si extraordinaire peut produire dans les affaires de l'Europe ? Quel champ cette éclipse momentanée d'un si grand corps peut ouvrir dans l'imagination de ceux qui conduisent ou croient conduire les affaires humaines ! (...)". Lettre transcrite en partie dans les Oeuvres complètes, pp. 457-459.
- (Tocqueville 14 novembre 1857), "(...) Vous savez quelle est ici ma vie. Auteur jusqu'à midi ; paysan de midi jusqu'au soir ; une fois sorti de mes paperasses je suis dans mes champs et n'en sort plus. (...) Je suis de l'avis de mon voisin [M. de Blangy], qui a coutume de dire : j'ai vu beaucoup d'envieux dans ma journée, je lis de l'Angleterre de M. de Lavergne pour me remettre (...)". Lettre en partie transcrite dans les Oeuvres complètes, pp. 465-466.
- (Tocqueville 15 janvier 1858). Au lendemain de l'attentat d'Orisini contre le couple impérial, Tocqueville, sollicité pour écrire un article dans la Revue des Deux Mondes, préférerait que ce soit son ami Lavergne qui se charge d'écrire contre certains procédés du pouvoir. "(...) Autant que je puis en juger de loin le gouvernement daigne s'occuper des gens qui écrivent et leur fait l'honneur de vouloir les persécuter un peu (...)".
- (Cannes ce 25 novembre 1858) : "(...) Je lis tous les livres que je puis attraper. Ils ne sont pas nombreux, comme vous savez en Province, aussi en fais-je venir en ce moment-ci de Paris. (...) Vous savez, je crois, que jamais il ne m'arrive d'ouvrir un livre qui traite du sujet sur lequel je travaille moi-même ou l'avoisine. Je me bourre de documents, surtout de ceux du tems ; mais j'évite tout ce qui a été écrit ou dit après coup sur les choses dont je puis avoir à parler moi-même. De telles lectures embarrasseraient le mouvement de mon propre esprit (...)".