Lot 56
  • 56

[Carnet inédit de notes et dessins]. [Guernesey,] Commencé le 23 avril 1858-fin juin 1858.

Estimate
30,000 - 50,000 EUR
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Description

  • Hugo, Victor
  • [Carnet inédit de notes et dessins].[Guernesey,] Commencé le 23 avril 1858-fin juin 1858.
94 feuillets in-12 oblongs (90 x 150 mm), non-numérotés, rédigés au crayon et à l'encre, biffés lorsque recopiés et utilisés. Les textes à l'encre recouvrant parfois les textes plus anciens au crayon.



carnet anglais relié de l'époque : cuir de Russie aubergine, glissière à crayon fin le long de la tranche supérieure, fermoir d'argent. Le premier contreplat est garni d'une pochette à soufflet, tranches marbrées. Etui demi-maroquin bordeaux, portant en pied du dos le chiffre doré JM, ex-libris de Jules Marsan.
2 premiers feuillets détachés. Couture du dos fragilisée. Manquent l'attache du fermoir, et le crayon.

Provenance

Jules Marsan (vente juin 1976, n° 91).

Literature

Victor Hugo, Oeuvres complètes, Edition chronologique Massin, 1968-1970--Marie-Laure Prévost, Du chaos dans le pinceau, Exposition de dessins à la Maison de Victor Hugo, 2001)--Exposition à Lausanne, Victor Hugo, dessins visionnaires, février-mai 2008—Carnets de Victor Hugo décrits dans le catalogue de l'exposition au Petit Palais, Soleil d'encre, en 1986 (n° 199, 246, 427).

Condition

2 premiers feuillets détachés. Couture du dos fragilisée. Manque l'attache du fermoir, et le crayon.
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Catalogue Note

Exceptionnel carnet de notes inédit de Victor Hugo, illustré de dessins et de fleurs séchées, l'un des tout derniers encore en mains privées.
Il est semblable à d'autres carnets achetés à la papeterie de Guernesey, et porte sur sa poche soufflet au premier contreplat l'étiquette London. Improved patent. Metallic paper. Memorandum book, with metallic pencil. Au verso de la première garde, cette mention originalement au crayon et réécrite à l'encre : Commencé le 23 avril 1858. Vis à vis : un très charmant portrait minuscule au lavis d'encre représentant indubitablement sa femme Adèle, au large front, chignon dans le cou, et robe à cerceaux (25 x 32 mm). Il se termine en juin avec une réponse cinglante à une lettre "ignoble" reçue le 9 juin de Pierre Leroux.

Au printemps 1858, Victor Hugo est installé à Guernesey, à Hauteville House, depuis plus d'un an. Son dernier ouvrage publié,  Les Contemplations, est paru deux ans auparavant exactement, en avril 1856. En 1857, Hugo travaille surtout à des textes sur la religion : Fin de Satan, et Dieu, dont Hetzel tente de différer la publication, inquiet de la critique tapageuse qu'ils provoqueront. Il le pousse et l'encourage à travailler sur sa Légende des siècles. On voit cependant ici, dans ce carnet qui couvre le printemps 1858, combien Hugo est attaché à ses pensées sur la religion, Dieu, le Diable. Sa rupture avec Pierre Leroux, mise en mots ici, en est comme l'exutoire.

Ce  carnet est avant tout celui qu'utilise Hugo d'avril à juin 1858 pour édifier La Légende des siècles, qui porte ici encore le titre de Petites épopées (ou le plus souvent les simples initiales PE). La Légende des siècles est l'histoire de l'humanité conçue par un poète respectueux des mythes et de leur valeur symbolique : entre les grands poèmes hugoliens sur l'Ancien Testament, ses personnages investis d'une mission divine, Rome, le Cycle héroïque chrétien, celui des Chevaliers errants, les Trônes d'Orient, l'Europe de la renaissance, l'Espagne de la Tyrannie, le XVIIe siècle, le Temps présent et le poème final intitulé « La Trompette du jugement », circule le fil mystérieux du Progrès, de la survie du Beau et du Bien, et des héros qui les servent.

La Légende des siècles parait à Bruxelles chez Hetzel le 28 septembre 1859 (« Première série », en 2 tomes). La « Deuxième série » ne verra le jour qu'en 1877 (lot 57 de ce catalogue). La construction complexe de La Légende des siècles occupe la majeure partie des feuillets du carnet. Hugo inscrit chaque fois une référence abrégée du titre auquel ses notes se rapportent : "Mer", qui sera rebaptisé "Pleine Mer-Plein ciel" dans la version publiée, est le double poème mythique de La Légende des siècles. Le carnet en comprend les vers suivants : "La masse informe flotte –cadavre momie – à fleur d'eau dessus des tourbillons d'oiseaux de mer, dans l'ombre, dessous, des millions de poissons carnassiers" [f. 7 r°]. On reconnait là 3 magnifiques vers de La Légende (XIV, Vingtième siècle, I-Pleine Mer) : " ... Cette masse sous l'eau rôde, fantôme obscur./ Des putréfactions fermentent, à coup sûr,/ Dans ce vaisseau perdu sous les vagues sans nombre ;/ Dessus, des tourbillons d'oiseaux de mer ; dans l'ombre,/ Dessous, des millions de poissons carnassiers./ Tout à l'entour, les flots, ces liquides aciers... » Biffés d'un trait d'encre ondulant, bien à sa manière, les vers ont donc été retenus par Hugo pour son oeuvre ; il les modifiera à sa guise encore après. Il est fascinant de pouvoir ainsi, mot à mot, suivre les inspirations, satisfactions ou retouches d'Hugo, du premier jet noté dans son carnet, à la version finale publiée.
Victor Hugo jette aussi les prémices du poème « Les Montagnes » (XXV) : « du haut des cieux au fond des ravins verticaux/Croule de roche (cime) en roche (cime)  et d'échos en échos." Hugo travaille aussi sur « Attila », un projet abandonné pour la Légende. Il commence « Le Parricide » (du Cycle héroïque chrétien de La Légende) le 3 juin, et l'achève le 11 juin. Le 21 juin, il termine «Sultan Mourad», commencé le 15.

De nombreuses ébauches encore sont restées inexploitées. Elles étaient destinées à des chapitres portant pour noms les Epitres, la Nouvelle Zélande, traitant des Hottentots, des Hurons, des Sioux, et de nombreux personnages aux noms sonores de l'histoire ancienne.
D'autres pages écrites au crayon ont été recouvertes d'une écriture plus large à l'encre, ne présentant aucune relation avec la couche au crayon, témoignant du rejet opéré sur les ébauches antérieures, ou de nouvelles recherches, ou d'un manque de place : listes de mots à utiliser et listes de personnages à étudier (Serge III – Jean VII – Jean XI, éclairs poétiques (nous irons errer sous les chênes/dans le mois des fèves en fleurs), idées fugitives (il disait : les fléaux règnent, les succès du crime/Continuent – je suis très inquiet de Dieu), journal quotidien parfois (le 28 mai 1858 – allé à St Sampson –avec SS – vu l'Humility, vieux chasse-marée de Weymouth).


Parallèlement à la Légende, Hugo travaille ici à d'autres projets : Les Mômes (une des 16 pièces de théatre inachevées de Hugo), L'Âne (terminé le 23 mai 1858, paru en 1880), Le Pape (ébauches, paru en 1878). On y trouve aussi des vers repris bien plus tard dans Les Travailleurs de la mer (1866). 

La rupture avec Pierre Leroux : La dernière partie du Carnet est occupée par le conflit entre Hugo et Pierre Leroux, exilé comme lui à Guernesey, auquel Hugo a offert son hospitalité, mais dont les vues sur la définition du gouvernement socialiste idéal, sur la place de la religion dans l'idéali républicain, et l'engagement politique, deviennent peu à peu incompatibles avec celles d'Hugo. Ce conflit, qui mènera à une rupture totale avec Leroux, est tout entier contenu dans ce Carnet dont il est exactement contemporain. On y trouve les ébauches de lettres acides auxquelles s'exerce Hugo, et même un projet d'article ? : « Les grotesques du Socialisme ; depuis Cabet jusqu'à Pierre Leroux ». Dans Choses vues, Hugo note : 4 juin 1858 : j'ai écrit à Pierre Leroux au sujet de sa petite perfidie (...) – 9 juin :  Reçu la réponse de Pierre Leroux. Ignoble. (...) – 14 juin : Répondu à Pierre Leroux « Je ne puis que vous plaindre. V.H. » Les ébauches de cette dernière réponse de Victor Hugo à la petite perfidie sont toutes notées ici, au fil des heures.
La dernière entrée du carnet est portée au mois de juin 1858. L'une des toute dernières est politique : « je suis républicain, c'est-à-dire je veux le gouvernement de moi par moi, mais j'entends garder ce qui est à moi ; cela fait partie de ma liberté ; et j'entends que vous gardiez ce qui est à vous ; cela fait partie de votre liberté. » Dès le 3 juillet, Hugo tombe gravement malade (un anthrax), interrompant toute note jusqu'au 15 septembre.

les dessins : Ce carnet n'est pas seulement un trésor de réponses aux mystères de la création titanesque de Hugo ; il est aussi un témoin de son amour du dessin.
Il est l'un des carnets les plus illustrés de Hugo, avec 23 dessins, au crayon le plus souvent, dont 3 de ses célèbres dessins à contours dentelés, diables et "malins vieillards" dits "dessins fantasques" (cf. Marie-Laure Prévost, Du chaos dans le pinceau, 2001) dans le prolongement des dessins spirites des séances de tables tournantes en 1853-1855. Ces dessins très recherchés sont comparables aux dessins du Carnet de mars-avril 1856 (publié sous ce titre par Les Belles Lettres en 1959). Hugo croque aussi le mobilier qu'il conçoit pour sa maison, achetée deux ans auparavant en 1856, ou pour celle de Juliette Drouet : bancs de bois massif sculptés  de bas-reliefs, lutrins, rampes d'escaliers, une reliure à coins de métal découpé... On retrouve des dessins plus aboutis de ces projets ébauchés parmi les dessins d'Hugo conservés dans les musées, particulièrement à la Maison de Victor Hugo à Paris (voir Corinne Charles, Victor Hugo, visions d'intérieurs, du meuble au décor, 2003). Le carnet sert aussi d'herbier, Hugo y collant fragments de feuilles et fleurs, dont une fougère. Il y dessine aussi un insecte, avec cette légende : "éclectique qui, vu la pluie, m'a rendu visite le 14 mai 1858"), quelques jours après la réception du colis contenant L'Insecte de Michelet (Correspondance, VH à Michelet, 16 mai 1858) que lui rapportent sa femme et sa fille de retour de Paris le 6 mai.
Enfin un papillon de nuit fut conservé par Hugo dans ce carnet, accompagné encore d'une note datée : "Papillon de mai trouvé mort dans le chemin de la-haut. le 3 juin à 6h du soir".

Dans la séquence des carnets retrouvés de l'année 1858, celui-ci se situe entre le troisième (15 février-7 avril) et le quatrième carnet Lucien-Graux (juillet 1858-novembre 1858). Voir Barrère, Fantaisie, II, pp. 156 et 187.