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Lot 58
  • 58

Égypte, Nubie, Palestine et Syrie : dessins photographiques recueillis pendant les années 1849, 1850 et 1851, accompagnés d'un texte explicatif et précédés d'une introduction par Maxime Du Camp, chargé d'une mission archéologique en Orient par le ministère de l'Instruction publique. Paris, [Imprimé par J. Claye et Cie pour] Gide et Baudry, 1852.

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Description

  • Du Camp, Maxime
  • Égypte, Nubie, Palestine et Syrie : dessins photographiques recueillis pendant les années 1849, 1850 et 1851, accompagnés d'un texte explicatif et précédés d'une introduction par Maxime Du Camp, chargé d'une mission archéologique en Orient par le ministère de l'Instruction publique.Paris, [Imprimé par J. Claye et Cie pour] Gide et Baudry, 1852.
édition originale. 2 parties en un volume in-folio (449 x 314 mm).
(2) ff., 61 pp., 125 planches numérotées, 2 plans dont un double.
En feuilles, sous chemise cartonnée de l'éditeur, titre au dos.

Literature

Flaubert, Correspondance, La Pléiade, tome I--Flaubert, Voyage en Orient, 1849-1851, 1910--M.-T. et A. Jammes, En Egypte au temps de Flaubert : les premiers photographes,1980—Voyage en Orient, Exposition à la BnF, 2002--Trésors photographiques de la Société de Géographie, Exposition à la BnF, 2007).

Catalogue Note

L'incunable du livre photographique

C'est en 1850 que se développe l'album de voyage contenant des épreuves photographiques collées. Les premiers albums montrent "en vrai" ces vues jusque là seulement fantasmées d'après des récits de voyages et suscitent une émotion sans précédent en Europe. De fervents lecteurs et amateurs de voyages deviennent souvent les premiers collectionneurs de photographies.
Splendide alliance de la photographie, l'invention artistique la plus marquante du siècle, et du voyage d'exploration en Orient et à la source des civilisations, d'une remontée dans le temps, du Nil jusqu'à la source des civilisations chrétiennes et musulmanes ; alliance du voyage d'auteur plus que du géographe, et du talent technique de Blanquart-Evrard, pionnier en édition photographique, le voyage en Egypte, Nubie, Palestine et Syrie est le livre par excellence du voyage en Orient au milieu du XIXe siècle.
Mêlant l'art et la science, sur les traces de Chateaubriand et Champollion à la fois, ce voyage fut aussi pendant trois ans une épreuve physique peu banale pour Flaubert et Du Camp, un exercice de ténacité devant de nombreuses adversités, et la preuve d'une belle amitié entre deux compagnons de voyage.

Les voyageurs-photographes : Maxime Du Camp et Gustave Flaubert

Longtemps rêvée par Flaubert, préparée avec passion par Maxime Du Camp, l'expédition orientale est pour les deux auteurs et amis avant tout un voyage d'exploration touristique, qu'ils parviennent à déguiser en mission : Du Camp, vingt-huit ans, est chargé par le ministère de l'Instruction publique d'une mission photographique, tandis que Flaubert, vingt-sept ans, obtient d'être commandité par le ministère du Commerce pour une collecte d'informations sur les importations et les exportations égyptiennes. Flaubert remplira à peine sa mission auprès de son ministère, pur prétexte pour accompagner son ami en expédition. Son premier projet de récit resta inachevé (A bord de la cange en sont les pages liminaires), et ses notes de voyage pourtant extensives restèrent sous forme de notes sur carnets qu'il recopiera son retour. Ce sera Caroline, sa nièce, qui les transcrira pour une publication posthume, l'édition Conard des Oeuvres complètes, en 1910. Le voyage ne fut pas en pure perte : Flaubert s'était imposé d'achever avant son départ la première Tentation de Saint Antoine, promesse tenue ; d'autre part, les nombreuses lettres qu'il envoie à sa mère terrorisée par les dangers de ce voyage et à ses amis parisiens, restituent la totalité du périple dans ses multiples détails, et offre un récit très personnel de ses impressions, de sa vie intérieure, et sur son compagnon Maxime Du Camp, au gré d'une foule d'anecdotes des plus variées, et de tous les instants.
Du Camp de son côté, fait tirer l'intégralité de ses négatifs dès leur retour en Europe au printemps 1851, à Rome, et publie à son arrivée à Paris les 125 photographies choisies (sur un total de 214), les accompagnant de son propre texte. Selon le catalogue de l'exposition Voyage en Orient à la BnF en 2002, "Quel qu'ait pu être le plaisir pris par Maxime Du Camp à ce voyage en Orient, le jeune ambitieux garda la tête froide et exploita systématiquement cette mission photographique, n'ayant de cesse qu'il n'eût trouvé un éditeur et produit autour de son album le battage nécessaire pour obtenir un beau succès mondain et de curiosité, au grand agacement de Flaubert".

L'aube des techniques photographiques

Du Camp s'était préparé avec acharnement à cette expédition photographique : il s'initia d'abord aux rudiments du papier ciré auprès de Gustave Le Gray, grand amoureux de l'Orient, et qui mourut au Caire. Il évitait ainsi le transport pénible des plaques métalliques de Daguerre, un choix que firent bien d'autres photographes dans les années de voyages photographiques qui suivirent, et qui stimula le développement et le perfectionnement de la technique du "calotype" inventé par William Henry Fox Talbot en 1841, l'ancêtre de nos pellicules. "Cette feuille de papier rendue translucide par une substance grasse, permettait le tirage d'épreuves positives. Le temps de pose était long, les détails les plus fins se perdaient parfois dans la texture du papier, mais le portefeuille pesait moins lourd que la caisse de plaques" (A. Jammes).
Du Camp connaîtra néanmoins d'importants déboires techniques sur place. "Mécontent des résultats que donnent entre ses mains les papiers préparés selon la méthode utilisée par Gustave Le Gray, [il] rencontre au Caire Alexis de Lagrange, en route pour les Indes, qui lui enseigne le nouveau procédé humide à l'albumine mis au point par Blanquart-Évrard [en 1847, c'est le négatif papier]. C'est cette préparation qu'il utilise pour ses prises de vues lors du voyage qui le conduit, en remontant le Nil, du Caire à Abou Simbel, puis en Palestine et en Syrie." (Catalogue de l'exposition Trésors photographiques de la Société de Géographie, BnF, 2007). Perfectioniste et acharné, il expérimente, et réussit à réaliser des clichés propres à un tirage de très haute définition, d'une précision exceptionnelle. « Les tirages effectués dans les ateliers de l'imprimeur lillois Blanquart-Évrard sont d'une qualité extraordinaire : après cent cinquante ans, leurs tonalités noir et blanc sont toujours aussi soutenues. D'autres exemplaires conservés par la Bibliothèque nationale de France, aux tons plus riches, moins tranchés, furent tirés peut-être par Du Camp lui-même dès son retour, à moins qu'il ne soit retourné voir Le Gray pour cette opération. » Une sélection de ces clichés offerts par Henri Duveyrier, grand spécialiste du Sahara et photographe, à la Société de Géographie à la fin du XIXe siècle, tirés sur papier salé et non ioduré selon le principe de  Blanquart-Evrard, est visible à la Bibliothèque nationale dans le cadre de l'exposition Trésors photographiques de la Société de Géographie (Site Richelieu,18 septembre-16 décembre 2007) : les tirages en sont d'une douceur plus artistique que scientifique, d'une teinte sable plus chaude que les épreuves des volumes commercialisés. Ces dernières, ici réunies en un seul volume, dont le développement, le tirage, le fixage et le lavage était confié à une trentaine de femmes techniciennes de l'Imprimerie photographique lilloise d'Evrard, ont par ailleurs été montées sur papier vélin fort, encollées à la colle d'amidon, gage d'une longue conservation, et enfin soumises à un pressage entre deux plaques de fer légèrement chauffées.

« La passion de l'inventaire »

Participant plus du souci d'inventaire artistique que du souci esthétique, les photographies de Du Camp visent à renseigner au mieux sur les trésors archéologiques, et architecturaux du Moyen Orient ancien et moderne. "L'album réalisé par Maxime Du Camp lors de sa mission en Égypte, Syrie et Palestine, inaugure un genre de publication documentaire avec un style photographique donnant la priorité à la fidélité et à la visibilité plutôt qu'aux effets esthétiques. Il privilégie des vues frontales, avec introduction d'un personnage indigène pour faire échelle (...) À plusieurs reprises, Du Camp envoie l'un des matelots de la dahabieh, Hadji-Ismaël, escalader les ruines et poser pour donner l'échelle. À Abou Simbel, c'est Louis Sasseti, domestique et laborantin occasionnel de Du Camp qui prend la pose. Conformément aux instructions de l'Académie, Du Camp réalise d'abord une vue d'ensemble des deux spéos puis une vue générale du spéos de Phré avant de prendre un cliché de chacun des colosses." (n°s 144 et 145 du catalogue d'exposition Trésors...).
Du Camp et Flaubert ont quitté Paris le 29 octobre 1849, accompagnés du domestique corse Sasseti ("un drôle roué" déniché par Du Camp) et de Joseph Brigetti (l'interprète, ou drogman). Du delta du Nil (Alexandrie et Rosette) où ils débarquent à la mi-novembre1849, ils rejoignent Le Caire (Flaubert y rend visite à l'évèque copte, "toute ma vieille érudition de Saint Antoine est remontée à flot. C'était superbe, le ciel bleu sur nos têtes, les bouquins étalés, le vieux bonhomme ruminant dans sa barbe pour me répondre, moi à côté de lui les jambes croisées, gesticulant avec mon crayon et prenant des notes", lettre à sa mère, 5 janvier 1850) et les Pyramides ("C'est là que commence le désert. Ç'a été plus fort que moi, j'ai lancé mon cheval à fond de train, Maxime m'a imité, et je suis arrivé au pied du Sphinx. En voyant cela (...), la tête m'a un moment tourné, et mon compagnon était blanc comme le papier sur lequel j'écris", à sa mère, 14 décembre 1849) avant d'entamer leur voyage sur le Nil, et remontent vers le Soudan (la Nubie). Du Camp photographie Assouan et Louxor. Ils font une incursion à Kosséir vers la Mer Rouge à l'est, avant de revenir au Caire : 'Nous sommes dans les emballages et n'avons guère de temps". On doit à cette étape la merveilleuse et émouvante photographie d'un homme pressé, marchant les yeux  au sol, dans une rue de la ville, concentré (reproduite p. 73 de ce catalogue) : Flaubert encore barbu, en burnous, au Caire, peu de jours avant de quitter l'Egypte le 18 juillet 1850 pour le Liban et la Palestine ("Jerusalem est un charnier entouré de murailles - tout y pourrit, les chiens morts dans les rues, les religions dans les églises", à Louis Bouilhet, 20 août 1850). Ils gagnent Damas ("... à travers toute la Syrie. C'était la partie la plus difficile et la plus dangereuse du voyage (...) En Syrie nous vivons en pleine Bible, paysages, costumes, horizons, c'est étonnant comme on s'y retrouve", au Docteur Jules Cloquet, 7 septembre 1850), s'embarquent pour Rhodes, regagnent Smyrne, puis Constantinople, dernière étape orientale, où ils résident du 14 octobre au 15 décembre 1850. Ils rentrent par la Grèce et le Péloponnèse, où, de Patras, Flaubert écrit à sa mère : "Nous voilà arrivés au terme de notre voyage, chère vieille mère (...) C'est fini quant au vrai voyage. Nous nous ennuyons ici à crever (...) Nous n'avons plus de talon à nos chaussettes, nos chemises sont en lambeaux et nos bottes rapiécées (...) Moi, avec ma barbe et ma peau de bique raccommodée (...) Je la couperai à Naples, ma splendide barbe, qui m'a tour à tour fait prendre pour un pacha ou pour un bandit."
Du Camp déclarera plus tard, conscient de la valeur historique de son voyage : "Les dates sont fort importantes pour une histoire de la photographie : la première épreuve (Alexandrie) est de novembre 1849 ; la dernière (Baalbek) est du 15 septembre 1850." D'Alexandrie à Beyrouth via Jérusalem, Du Camp a photographié les sites et les monuments les plus remarquables, quelques exemples d'architecture civile, de végétation (cèdres, palmiers doums) : en tout, 214 calotypes réalisés en moins d'un an. Flaubert donne, dans une lettre à sa mère, des précisions toute officieuses : "Maxime a lâché la photographie à Beyrouth. Il l'a cédée à un amateur frénétique : en échange des appareils, nous avons acquis de quoi nous faire à chacun un divan comme les rois n'en ont pas : dix pieds de laine et soie brodée d'or. Je crois que ce sera chic !" (Rhodes, 7 octobre 1850).

L'orientalisme et le colonialisme

Enfin, ce voyage marque une date dans l'histoire de l'orientalisme : s'inscrivant dans l'histoire et les pas de Bonaparte, de Chateaubriand, ou de Lamartine, Flaubert et Du Camp en rapportèrent la plus grande somme de clichés photographiques existante, Flaubert en raconta l'histoire en détails dans ses notes et sa correspondance, l'un des compte-rendus les plus fournis de l'histoire du voyage. Il y déplore aussi bien les drames d'un manque de salubrité et d'éducation que les méfaits d'un colonialisme qui manque de charité.

L'édition originale est de toute rareté. Elle manquait aux collections orientalistes formées ces dernières décennies : Blackmer, Aboussouan, Bahadory, Atabey.
Cet exemplaire est resté dans la même famille depuis sa parution : rarement exposé à la lumière, conservé dans son emboîtage d'éditeur bien complet des attaches d'origine, il présente des épreuves d'une condition admirable, autant pour la qualité des nuances originelles de chaque tirage que pour leur état de conservation.