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[12 feuillets autographes, dont 6 illustrés de dessins originaux à l'aquarelle]. [Avril 1943-mai 1944].
Description
- Saint-Exupéry, Antoine de
- [12 feuillets autographes, dont 6 illustrés de dessins originaux à l'aquarelle]. [Avril 1943-mai 1944].
- 4 feuillets portant un dessin à l'aquarelle à pleine page
- 3 feuillets manuscrits illustrés à l'aquarelle
- un feuillet divisé en 3 bandes portant chacune un dessin aquarellé
- 4 feuillets manuscrits
Literature
Nathalie Des Vallières. Les Plus beaux manuscrits de Saint-Exupéry. La Martinière, 2003 -- Delphine Lacroix et Alban Cerisier. Saint-Exupéry. Dessins. Aquarelles, pastels, plumes et crayons. 2006.
Condition
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Catalogue Note
Saint-Exupéry est un homme de sentiment, grave jusqu'à la mélancolie, sensible comme un enfant, un homme qu'aiment les femmes, et elles seront nombreuses à graviter autour de lui. Cette correspondance, vraisemblablement la dernière qu'il eut avant sa disparition, nous montre ce Saint-Exupéry là, non plus le pilote intrépide, aventureux, téméraire même, mais l'homme sensible, triste, éconduit, impuissant, redevenu enfant dans l'adversité, réfugié dans la peau du Petit Prince.
En 1943, Saint-Exupéry revient des Etats-Unis où il s'est exilé après sa démobilisation à l'âge de 40 ans (1940), faute de vouloir rallier l'une ou l'autre force française, Pétain ou De Gaulle. Peu actif, triste, refusant de s'engager auprès de De Gaulle, en butte aux exilés parisiens anti-pétainistes, vivant une situation de malaise, d'attente passive qui ne lui correspond pas, et malheureux durant ses deux années d'éloignement, il se décide à demander sa réintégration dans l'aviation active des Forces Libres sous le commandement d'Alger.
En avril 1943, alors que Le Petit Prince sort en librairie à New York, le commandant de Saint-Exupéry est enfin autorisé à reprendre du service actif en Tunisie, et ceci uniquement pour des missions sans engagement direct avec l'ennemi. Il effectue quelques missions de reconnaissance, mais endommage plusieurs avions ; il est mis « en réserve de commandement », en raison de son âge, de son mauvais état de santé général, et de ses accidents précédents. Il part alors en Algérie, puis au Maroc, puis en Algérie de nouveau.
En Algérie, Saint-Exupéry a beaucoup d'amis, qu'il retrouve régulièrement chez un ami médecin habitant Alger. Dans le train qui l'emmène d'Oran à Alger, il rencontre une très jeune femme, officier dans l'armée française, mais aussi ambulancière pour la Croix-Rouge, originaire de l'Est de la France, mariée, et vivant à Oran. Elle a 23 ans - il en a 43, et tombe immédiatement sous son charme.
Petite fille je te tutoierai... tu es un chic petit gars.
Ce sera sans doute la dernière histoire d'amour de Saint-Exupéry, un amour solitaire et malheureux. Cette femme, qu'il fréquente durant plus d'une année, il réclamera d'être le parrain de l'enfant qu'elle porte depuis le mois de mars, un souhait malheureusement qu'il ne réalisa pas : il meurt en juillet, quatre mois avant la naissance de l'enfant, né en décembre 1944. Elle lui restera à tout jamais un mystère de beauté et de culture, qu'il aimera avec son coeur d'enfant mais d'un amour tourmenté sans doute, et dont il regrette parfois la violence. Cette femme trop belle et trop jeune, il ne la séduira jamais, malgré des lettres d'une tendresse infinie. "Je lui disais "dormez..." et aussitôt je la réveillais. C'est comme ça l'amour."
Il n'est pas si méchant que ça...
La tristesse enfantine dans laquelle il sombre lorsqu'il ne parvient pas à se faire entendre d'elle transparaît dans chacune de ces lettres où jamais il n'évoque un moment de bonheur. Ses appels perdurent plus d'une année, et ses attentes le blessent profondément. Rendez-vous éconduits, téléphone silencieux. Il décrit ses sentiments comme "un mélange de déception, de sécheresse et de rancune". Il se déguise en Petit Prince pour mieux lui parler, se réfugie derrière ses mots et sa belle maturité d'enfant solitaire, et demande pardon pour ses mots trop durs : "Il était triste et donc injuste. J'ai barré tout ce qu'il disait... mais j'ai gardé le dessin, parce qu'il est si ressemblant...". Il prend "de grandes résolutions" et s'efforce de transformer son amour en amitié. Celle qu'il appelle petite fille, du surnom qu'il réservait à Consuelo, reste invisible, il n'en raconte aucun souvenir, ne fait que l'attendre, la désirer, en désirer l'attention. Blessé, il la menace tantôt d'infidélité, ou au contraire lui promet d'écrire son histoire, celle de la "petite fille invisible ci-joint dont je vais me faire une amie, comme du Petit Prince" et en dessine le portrait dans sa lettre. Blessé à nouveau, il lui reproche d'avoir abimé ses souvenirs. Calmé, il s'en fabrique de nouveaux, puis "un dernier souvenir", poétique, presque érotique, et d'une liberté rarissime dans l'oeuvre de Saint-Exupéry: "Voilà. Je me souviens d'avoir été berger. Je veillais seul. On dormait à côté de moi toute enroulée dans sa laine comme une brebis. Et je posais la main sur la toison de laine. Je veillais seul mon petit troupeau endormi." C'est, désespéré de n'avoir su "l'apprivoiser", qu'il l'accuse presque : "Il n'y a pas de Petit Prince aujourd'hui, ni jamais. Le Petit Prince est mort."
Adieu, rosier.
Au printemps 1944, Saint-Exupéry a reçu l'autorisation, par faveur extrême, du commandement américain des forces aériennes en Méditerranée, le général Eaker, de rejoindre le prestigieux groupe 2/33, le « photogroup de Roosevelt », basé à Alghero, en Sardaigne. Il effectue plusieurs vols, émaillés de pannes et d'accidents. Le 17 juillet 1944, le 2/33 s'installe à Borgo, non loin de Bastia, en Corse. Saint-Exupéry peut y effectuer cinq vols de reconnaissance. Mais il ne leur survivra pas. C'est de l'aéroport voisin de Poretta qu'il décolle pour sa cinquième reconnaissance, le 31 juillet à 8 h 25 du matin, pour une mission de mapping, de la vallée du Rhône, cap sur Annecy et retour par la Provence, aux commandes de son bimoteur P-38 Lightning marqué de l'étoile de l'US Air Force : ces reconnaissances photographiques doivent faciliter le débarquement en Provence prévu pour le 15 août. A 14 heures il n'est pas rentré. Le 8 septembre il est porté disparu.
La veille de sa mort, le 30 juillet 1944, dans la nuit qui précéda sa disparition, Saint-Exupéry écrivait à un ami : "Si je suis descendu, je ne regrette absolument rien...". Les circonstances de sa mort n'ont jamais été élucidées.
Le plus abouti des ensembles illustrés de Saint-Exupéry
Ces lettres illustrées et dessins parlés de Saint-Exupéry sont restés jusqu'à ce jour entre les mains des descendants de cette "petite fille" de la dernière année, et n'ont jamais été rendus publics. Ils sont les survivants d'une correspondance détruite lors du pillage de la demeure de cet officier durant la guerre en Algérie. Il n'existe aucune réponse à ces lettres.
Magnifiques de pudeur, de naïveté, de séduction, ces lettres le sont dans leurs mots aussi bien que dans leurs dessins. On trouve ici le Petit Prince tel que paru l'année précédente à New-York, le Petit Prince original, aux couleurs vivaces dans un monde étoilé et non la pâle copie incomplète de l'édition Gallimard parue en France l'année suivante. Les dessins sont énergiques, et si le Petit Prince est impuissant à séduire, il écrit, il attend et il quémande sans relâche. Seules les deux dernières lettres, dans lesquelles perce la résignation, sont vierges de dessins. Restent les mots. "Je vous en ai voulu de me laisser attendre... Il ne fallait pas abimer mes souvenirs."
Saint-Exupéry aima toujours dessiner, et illustrait souvent ses lettres de croquis divers. Les recherches sur l'histoire du personnage du Petit Prince, ses esquisses, ses projets, ont développé une certaine exigence dans les détails que doivent présenter les personnages désireux de s'insérer dans la lignée des esquisses préparatoires au Petit Prince : l'écharpe, le noeud papillon, et la planète sont des éléments indispensables à son authentification. Ainsi on trouve dès 1927 un personnage récurrent dans la correspondance de Saint-Exupéry, dont les traits du visage annoncent ceux du Petit Prince. Ce n'est cependant qu'en 1940, dans sa correspondance à Léon Werth, que se dessine définitivement le Petit Prince.
IL S'AGIT, ESTHÉTIQUEMENT, SANS AUCUN DOUTE POSSIBLE, DU PLUS ABOUTI DES ENSEMBLES DE LETTRES ILLUSTRÉES DE SAINT-EXUPÉRY CONNUS À CE JOUR. On connaît les lettres à Léon Werth, les lettres à Consuelo, les lettres à Sylvia Hamilton, aucune n'offre autant d'intimité entre texte et dessins, entre Saint-Exupéry et la Femme, entre Saint-Exupéry et le Petit Prince, entre le Petit Prince et la Petite Fille. Celui-ci est vraisemblablement le dernier ensemble de dessins que produisit Saint-Exupéry et atteint à une version encore inconnue de son petit personnage, un Petit Prince plus grand, abouti esthétiquement, philosophiquement et émotionnellement.