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Lot 218
  • 218

52 lettres inédites au professeur Pierre Wertheimer. Nice, Vence, 8 novembre 1941-24 novembre 1952.

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Description

  • Henri Matisse
  • 52 lettres inédites au professeur Pierre Wertheimer.Nice, Vence, 8 novembre 1941-24 novembre 1952.
47 lettres autographes, une carte postale autographe, une lettre de la main de Lydia avec une note autographe de Matisse, 3 lettres tapuscrites signées, une enveloppe à l'adresse du professeur Wertheimer illustrée de dessins originaux par Matisse. On joint également 2 lettres tapuscrites de médecins au professeur Wertheimer à propos de Matisse (Nice, Vence, 8 novembre 1941-24 novembre 1952, en tout 176 p. in-4 et in-8).

Catalogue Note

En 1941, atteint d'un cancer, Matisse est hospitalisé à la clinique du Parc de Lyon. Ses médecins lui donnent six mois à vivre. Il y rencontre le professeur Wertheimer (1892-1981), qui le soigne et le sauve. Matisse vivra ses quinze dernières années dans un fauteuil roulant. Cette période sera l'une des plus fécondes de l'artiste et certainement sa plus révolutionnaire : n'ayant plus les ressources physiques exigées par l'exécution d'un tableau, Matisse s'engage dans une nouvelle approche de la peinture, entièrement fondée sur l'importance de la couleur et non plus du trait. C'est l'avènement des célèbres papiers découpés dont Jazz offrira en 1947 la plus éclatante démonstration. Les lettres de Matisse à son médecin, toujours restées dans la famille Wertheimer, entièrement inédites, apportent un témoignage intime sur les dernières années du peintre, détaillant l'évolution de sa maladie, accompagnant l'artiste dans la recherche d'une nouvelle expérience picturale, éclairant la genèse d'oeuvres cruciales comme Jazz ou la décoration de la Chapelle du Rosaire à Vence, "un peu de ce pourquoi je désirais tant vivre encore".  

"Je suis tourmenté par des douleurs dans les deux bras occasionnées par ma colonne vertébrale dont les parties cartilagineuses se sont mises à se calcifier, manquant ainsi d'égard aux nerfs qui les environnent. A ces moments, je suis pris d'un malaise général, une espèce de tourment sourd dans tous mes muscles accompagné de douleurs souvent fulgurantes dans les épaules. Je me tords sur mon lit, je geins, à la recherche d'une position qui permettrait de me détendre (...) Je travaille sans arrêt et depuis un mois (..) Mon travail est ferme et expressif. Je suis en train de faire le grand progrès de ma carrière. Je ne suis pas certain de ne pas le devoir en partie à la secousse de mon opération qui a mis bien des choses à leur place dans mon esprit. Heureusement que les malheurs sont profitables. " (8 nov 1941).
"L'éditeur [Skira] monte une maison en Suisse (...) je l'ai remis d'aplomb en lui proposant une illustration des Amours de Ronsard. Je vis donc intimement avec Cassandre, Marie, et Hélène de Surgères. Mais c'est à Cassandre que je commence à me donner." (14 déc. 1941).
"Ne trouvez-vous pas que je ne suis pas si mauvais malade qu'on voudrait quelque fois me le faire croire ? En rentrant à Nice, j'ai trouvé les rosiers tout fleuris et je me suis mis au travail avec économie et progression dans mon effort. Finalement j'ai fait un travail important, un peu de ce pourquoi je désirais tant vivre encore" (2 avril 1942).
"J'ai la sensation, depuis mon opération, d'être entré dans une vie spirituelle nouvelle, ce que je n'aurais jamais osé espérer. Je l'entrevoyais cependant, comme une récompense pour les peintres ayant bien pioché pendant leur vie terrestre et malgré mes yeux qui s'embrouillardent souvent, j'ai un contact plus intime avec tout ce que je vois. Vous ne pouvez vous faire une idée de la richesse et de la variété que je vois pendant mes promenades [à Vence], dans les fleurettes et les feuillages qui bordent les chemins. J'ai un petit carnet en poche et je note tel ou tel ensemble de feuillages se composant toujours si bien, si rythmiquement, comme pour moi, exprès pour moi. Le choc opératoire a été pour moi comme le coup de pioche du terrassier qui met à jour toute une civilisation ignorée." (12 octobre 1943).
"Je viens d'exécuter pour les bibliophiles de Lyon 34 lithographies pour illustrer des oeuvres de Baudelaire. Cette commande que j'ai depuis 10 ans avait tardé parce que je ne pouvais me résigner à faire une série de "jambes en l'air". J'ai trouvé un prix à ma satisfaction en ne représentant que des visages de femmes sur lesquels se reflète l'atmosphère du poème." (janvier 1945).
"On vit au milieu de tant de choses qu'on ne voit jamais qu'à 70 ans et plus (je suis plus près de 80 que de 70) on peut découvrir la beauté réelle d'une rose, de la Rose, dont les interprétations, si peu fantaisistes pourtant, des Madeleine Lemaire nous ont dégoutées avant d'y avoir goûté. N'en est-il pas de même avec La Fontaine et les classiques en général ?" (18 juillet 1945).
"Je veux recommencer ma peinture, mon moyen d'expression par la peinture. Concevoir en couleur, alors que depuis si longtemps j'ai conçu en dessinateur. La peinture aurait pu se venger d'avoir été négligée, alors que c'était par elle que j'ai été amené à l'expression plastique et qu'elle m'a favorablement accepté. Et bien mon travail de début m'encourage à persévérer dans la conception colorée" (26 février 1946).
"Une sorte de grand volume en couleur avec texte, écrit et manuscrit par moi, va sortir en automne. Il va s'appeler Jazz. Veuillez ne pas juger de ce qu'il sera d'après son titre. J'ai aussi toute la peinture que j'ai fait ici depuis mon retour qui m'aide, lorsque je la regarde, à ne voir du passé que les moments heureux car j'ai la grande faveur de ne pas mettre mes souffrances dans mon travail. C'est ce qui m'aide à les supporter" (1er août 1947).   
"Vous avez dû apprendre que je fais une chapelle de dominicaines [Vence]. Il ne faudrait pas croire pour cela que ça vient d'une conversion de ma part. Je reste toujours libre penseur, c'est-à-dire que je ne pense qu'au travail. C'est même ce qui m'a arrété à cette chapelle qui me permet d'employer toutes les recherches d'une vie. Problème : étant donné un certain espace, par des lignes, des couleurs il faut bien donner une sensation de jeunesse et de joie." (5 janvier 1948).
"Je vis comme un fou de travail dans cette chapelle que j'habite. Mon lit est placé dans un atelier de 10 m de long qui avec la pièce que je vois à ma droite, la porte ouverte, représente la longueur de la chapelle. La même largeur, 5 m. J'ai ainsi pu composer mes panneaux de vitrail et de dessins sur céramique blanche dans leur grandeur d'exécution. Il y a plus d'un an que je donne toute mon activité d'homme physiquement immobile" (22 mai 1949).